‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 161 sur 183 · CRE ROL SIA · texte numérisé non relu

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siècle, il emprunte surtout l’idée du Devoir, et celle du Temps et de l'Espace. Le mysticisme de Herder a pu le séduire, par ce qu’il lui rappelait de Spinoza, mais c’est sa conception de l'Histoire qu’il adopte de préférence. De Fichte il a pu, en cachette, admettre le mysticisme et l'extase, mais il n’en laisse rien transpercer dans son poème. Hegel lui fournit la confirmation de l'importance du Devoir, et celle de la valeur du christianisme. Browning enfin a subi, plus fortement encore que celle de ces philosophes, l'influence du bon sens et de la sagesse de Goethe qui lui-même avait dit, en parlant des grands métaphysiciens allemands : « Voilà bientôt vingt ans que les Allemands font de la philosophie transcendantale ; s'ils viennent une fois à s’en apercevoir, ils se trouveraient bien ridicules. »

En effet les contradictions de la doctrine désagrégèrent l'Ecole, et les disciples, tels Strauss (31), Bauer (32), Feuerbach (33) en appliquant strictement les idées firent ressortir les faiblesses.

Browning, donc, en se gardant de tout excès n’a pris à l’idéalisme allemand que ce qui pouvait permettre au lecteur anglais d’abandonner lutilitarisme et l’empirisme qui avait tout pénétré de leur esprit étroit et sec, pour se tourner vers une nouvelle conception de l’Univers et de la Vie. |

CONCLUSION

En résumé, la Philosophie de l’œuvre est claire ; elle consiste à dire que chacun de nous a dans sa vie une vérité essentielle à reconnaître, à savoir que tout homme apprenne à renoncer à lui-même et à vivre pour les autres. Les tentations qui assaillent Sordello, les dilemmes où il se trouve placé nous guettant à tout moment. Vivre pour le Présent seulement ou seulement pour l’Eternité est déraisonnable en tout point. On ne saurait pas plus isoler le corps de l’âme que l'âme du corps, ce serait perdre l’une et l’autre qui sont liés, au moins ici-bas par un lien indestructible. Séparer donc la Chair de l'Esprit, le Pratique de l’Idéal c’est ne pas comprendre le véritable rôle de secours mutuel que jouent ceux-ci comme ceux-là. On ne peut vivre en marge de la Vie, à l'écart de ses semblables; la Vie implique la lutte, l'effort, quelque déshérité que l’on soit par le sort, quelque doué que l’on soit

(31) Strauss aboutit à l’athéisme. : | (32) Par sa Critique de l’histoire évangélique, porta un coup terrible à la Théologie. (33) I1 démêla avec une merveilleuse lucidité l’Essence du Christianisme (1844), et l’Essence de la Religion (1849). A noter que ces œuvres sont postérieures à l’apparition

de « Sordello ».

par la Nature. En se refusant à la vie on se refuse les véritables Joies. Vouloir étreindre la Joie absolue c’est passer à côté de l’humble bonheur qui s’offre à nous.

Sans doute que nous nous portons vers l’Intelligence, la Force, la Beauté, nous les admirons, nous les voudrions pour nous-mêmes et si nos personnalités les renferment nous sommes tentés, avec orgueil, d’en éblouir nos semblables, Mais là n’est pas notre véritable grandeur, Doués, nous pouvions l’être, mais c’est pour mieux nous consacrer au service de la vaste foule d’être humains moins privilégiés que nous-mêmes. Plus on est au-dessus de l'Humanité plus on se doit à cette Masse indécise. ,

Ainsi nous voyons quelles sont les idées essentielles qui constituent la pensée de Browning dans « Sordello ». Le point de départ, c’est celle de Shelley en ce qui touche le rôle de la Poésie et du Poète. En effet, c’est lui qui, avec son intuition géniale, a pu deviner avant tout autre Ja véritable nature et la portée infinie de la poésie, et en formuler la théorie de façon magistrale. Seul entre tous, il a su discerner le rôle prépondérant que joue l’Imagination, autrement dit la sympathie intuitive, dans les affaires humaines. Browning fait sienne cette idée, mais se montre quand même innovateur original en la formulant le premier dans une œuvre narrative de façon à en montrer la portée sociale et humaine, et en donnant un sens plus étendu au mot «Amour», puisqu’à ses yeux il se revêt d’un caractère à la fois humain et divin.

Autour de cette idée viennent se ranger celles des Philosophies allemandes que Browning a pu connaître grâce à l’entremise de Carlyle.

L’amalgame de ces différents apports s’est fait, malgré tout, dans le « Sordello », que l’on ne peut pas considérer comme la tentative finale de Browning, puisqu'il en avait commencé le remaniement, mais la seule que nous possédions aujourd’hui.

Il est fort dommage que les retouches que la femme de Browning

eût souhaité voir apporter à cette œuvre n’aient jamais pu être faites. Si par bonheur « Sordello » avait été composé après, et non avant,

« Men and Women », c'est-à-dire vers 1851, au moment où le génie … de l’écrivain était arrivé à sa pleine maturité, le poème aurait eu, sans

donte, moins d’exubérance juvénile, mais sûrement aussi, un style moins elliptique en même temps que certains développements plus en conformité avec la grandeur de son véritable sujet. A l’auteur aurait

été épargnée la fâcheuse répercussion des sottes critiques adressées à tort et à travers à « Paracelse » et à nous-mêmes aurait été donnée

une œuvre plus passionnante encore que celle que nous possédons déjà.

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