‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 165 sur 183 · ARE · texte numérisé non relu

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ci est véritablement la mesure de toutes choses : Concentrer ses forces, donc, pour pouvoir l’étudier réellement à fond, semble pour lui la suprême mission du Poète, but que Sordello, hélas ! a manqué.

La théorie de l’art chez Browning se rattache donc étroitement à la conception générale qu’il se fait de la Vie : elle est ainsi naturellement très empreinte des idées des grands maîtres de l’art italien, partiellement aussi de celles des artistes qui ont illustré l’art grec, mais surtout vivifiée par un large humanisme qui en fait une conception très unique.

Sa conception de la Poésie d’une part, d’autre part sa théorie de l'Art, se prêtent ainsi un mutuel appui, et s’éclairent réciproquement. Sans qu'il prêche à aucun moment, comme Ruskin, une doctrine morale, de toute l’œuvre de Browning se dégage une morale plus exactement esthétique.

Car si, comme Browning l’a fait, nous admettons que la vie est une école d'apprentissage, elle a évidemment pour but de nous préparer à des existences autres que celle qui s'écoule ici-bas ; si l’imperfection est, d'autre part, une condition inéluctable pour l’homme, il s’ensuit que l’Absolu — qu’il s'agisse de la Vérité, de la Beauté ou du Bien — est en elle-même une chose irréalisable pour lui. Donc, seul le Relatif peut être atteint. Mais que cela ne nous détourne nullement de l'effort. Quand bien même l’Absolu nous échapperait, il nous incombe néanmoins d’y tendre sans cesse. Nous en pourrons toujours découvrir des parcelles, et par là nos œuvres en seront la réalisation — lente peutêtre — mais progressive et toujours plus grande. Selon que nos efforts

- auront été plus intelligents, plus persévérants, ces œuvres seront pour

nos semblables une révélation continue de la Beauté éternelle, absolue. Preuves manifestes de notre activité bienfaisante, elles seront, de plus, un stimulant pour nous-mêmes et amèneront les autres à poursuivre les découvertes ultérieures de ce qui est Mieux puis de ce qui le Meilleur, et à entrer en relations avec eux. Ainsi, tout l'effort de l'homme se maintiendra, sans fin, sans cesse, tendu ; sa vie entière n'étant qu’une aspiration des générations successives montant sans fin vers Dieu, soleil éternel qui, éternellement, fera éclore la Beauté de

la Fleur Humaine.

Browning, en opposant Naddo et Eglamor à Sordello, a voulu marquer la différence qui sépare le véritable artiste de l’homme qui

a pour lui le bon sens, ou le talent, sans posséder le véritable génie. Pourtant malgré ses dons exceptionnels, même un grand artiste, tel

Sordello, ne doit jamais perdre de vue qu’il existe des règles et des conditions auxquelles il ne saurait se soustraire sous peine de s’amoin-

Ainsi quelles que soient les œuvres d’art — poésie, peinture, sculpture, fournies par une âme d’artiste, elles seront avant tout des études de l'âme humaine et ne doivent jamais être considérées isolément, mais sans cesse rattachées à la vie générale, à l’idée d’un développement incessant de l’espèce humaine. Elles sont comme les indices du progrès, du perfectionnement indéfiniment possible, des. créateurs de tout effort partiel, devant se relier au progrès universel, et y contribuant par leurs parts respectives.

Par cette conception très large de l’art, Browning met l'Homme à sa véritable place, il redevient, ainsi qu’au xvur siècle, tout au moins en un sens, le centre de tout, tandis que le xix*° siècle l’avait bien souvent humilié ou amoïindri, le condamnant quelquefois à un rang su-

bordonné et indigne des hautes destinées qui lui sont véritablement réservées.

$ 13. — JUGEMENT GÉNÉRAL SUR « Sordello »

L'ouvrage que nous venons d'examiner à tant de points de vue différents est, à coup sûr, le plus important des trois choisis par nous parmi ceux de la jeunesse de Browning.

En effet, cette œuvre renferme les idées maîtresses qui constituent la partie la plus intéressante de sa doctrine, celle touchant le rôle de la Pensée et du Poète.

La plupart des hommes s’imaginent que les Actions seules comptent. Erreur, dit Browning, la Pensée importe encore plus, car c’est elle qui les suscite (38).

Si la Pensée qui leur donne naïissance n’est pas bonne, leur rôle sera nuisible. Les actions ne sauraient être bienfaisantes que si elles émanent d’une Pensée d’essence supérieure. Or, cette Pensée parfaite se trouve chez le seul Poète qui, par intuition, entre en contact avec la Vérité éternelle, Par sa sympathie éclairée, il sera porté à aider ses semblables et à susciter chez eux des actes susceptibles de les amener à une amélioration constante d’eux-mêmes. Son rôle à lui, et celui de ses successeurs, consistera à les élever graduellement à un niveau toujours supérieure, assurant à la longue le progrès continu de toute … la race humaine. Les instructeurs, tout autant que ceux qui reçoivent … l'instruction, garderont, de cette façon, constamment devant les yeux

(38) « Thought is the soul of act. » (V-567.) « Till Song produced Acts by th À only. » (V-575) Ce g:FRORQES

les deux choses essentielles : un idéal nettement défini, et des efforts faits dans un sens vraiment pratique.

L'idée de la valeur de la Pensée prédomine donc dans tout le poème. Rien d'étonnant, par suite, si une place plus grande n’y est pas réservée aux seules actions. Browning laisse voir par là que l’action joue, dans la vie, un rôle de moindre importance. Ainsi Salinguerra, malgré son éclat et ses qualités, est inférieur en réalité à Sordello, si chétif en apparence. De même, les grands chefs si orgueilleux

des deux partis rivaux — les Guelfes et les Gibelins — que valent-ils, ; après tout, et que valent leurs actions, puisqu'elles n’ont servi qu’à augmenter les malheurs qui sans cesse accablent la vaste Foule ?

Le sens intime du poème se révèle de même lorsqu'on l’examine de près : les hommes dans le passé ont été constamment les dupes des apparences, et ceux qui les ont menés les ont trompés. Les Empereurs, » … les Roïs, sont-ils dignes de leur titre ; méritent-ils d’être regardés comme les chefs de file attitrés des peuples qu’ils ont mission de conduire ? Le nom qu’ils portent de directeurs des masses est, de fait, moins justifiable que celui que s’étaient arrogé les Eglises, par exem- ple, lorsqu'elles s’efforcèrent de faire prédominer l'Ordre et une partie tout au moins de la Doctrine Chrétienne. Mais, à bien considérer les choses, ni les uns, ni les autres, au cours des longs siècles où l’humanité a pâti, n’ont été à la hauteur de leur tâche ; les Potentats ont constamment pensé avant tout à eux-mêmes, et les Eglises ont été trop souvent contaminées d’aberrations et d’hérésies.

C’est au Penseur que revient donc de droit le rôle du véritable instructeur, et l’on conçoit alors la place prépondérante que Browning cherche à lui réserver dans son œuvre. Il ne croit pas nécessaire de faire de lui un être doué de force ni de beauté physique exceptionnelles : son âme importe plus que son enveloppe, tout comme le poème lui-même, où il est question de lui, vaudra à ses yeux bien plus par la pensée que par les ornements qui pourraient l’embellir.

C’est cette âme dont il s’efforcera de suivre le graduel développement, et le problème qu’il cherchera à résoudre sera comment elle se, comportera en présence de la vie, quels seront les mobiles, les raisons, . les impulsions qui agiront chez elle et détermineront sa ligne de conduite. Il la sait fine par nature, sensible à toute beauté (39), entichée

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