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enfance n’est jamais en état de réceptivité en présence de la Nature comme Wordsworth le fut constamment. Dans Wordsworth, on voit que l’amour de la Nature mène à l’amour de l’homme, mais Sordello n'aime d’abord que lui-même ; il n’arrive à la compréhension de la Nature, puis à l'amour de l’homme que dans la suite, et surtout grâce à la réflexion. Il y a des révélations profondes fournies par la Nature : à Wordsworth, pas pour Sordello (40). C’est à travers les sens que Wordsworth acquiert la certitude de l'influence bienfaisante de la Nature, de sa puissance, de sa beauté et de son mystère ; c’est la soudaine apparition du lamentable désarroi où se trouve la Foule qui fait 2. comprendre à Sordello son vrai devoir. Le véritable point de contact entre les deux poètes existe lorsque Wordsworth, comme Browning, finit par aboutir à Dieu.
Il serait oiseux d’essayer d’adjuger la première place à l’un ou à l’autre poème : tous les deux ont leurs mérites respectifs. Mais si, chez Browning, il paraît y avoir de l’obscurité parfois, n’y a-t-il pas chez Wordsworth un défaut analogue, une monotonie ou une prolixité <. - fatigante ? Au point de vue fond, Browning semblerait l’emporter, car si la Nature influe sur certains esprits, est-il vrai qu’elle influe sur tous indistinctement ? Pourquoi alors, depuis que le monde existe, n’a-t-elle influencé pour le mieux les races primitives ? N'est-ce pas parce que la Pensée profonde leur a manqué ? La présence de la pensée chez l’homme, pensée innée ou pensée apportée, déposée par autrui chez l’être, n'est-ce pas là la chose indispensable, sans laquelle Îles panoramas les plus prodigieux de la Nature restent inefficaces pour toucher ou instruire ?
Rien de plus élevé que la Pensée : c’est par Elle qu’un esprit pénètre un autre esprit, par la Pensée seule nous parvenons à effleurer Dieu.
Carlyle, dans son Culte des Héros a consacré une étude au Poète, mais au lieu de prendre un très grand nom, par exemple celui de Goethe ou de Shakespeare, il se contenta de parler de Burns. C’est très probablement parce qu’il sentait que le poète écossais était après tout
(40) « What informed the boy ; « Others desired a portion of his joy ?
« Could these undo the trance « Lapping Sordello ? » (1-685-691.) C’est seulement dans le troisième livre qu’il commence à comprendre la Nature (II1-92-94 ; cf VI-521).
celui dont le génie était le plus essentiellement humain à cause de linfinie tendresse de son cœur. Instinctivement il avait pensé comme Shelley et Browning que l'intuition sympathique est ce qui caractérise avant tout le Poète. Si Browning avait eu à faire de même que Carlyle, il aurait choisi Shakespeare ou Shelley. Maïs dans Sordello il n’a pas commis l’erreur de nous présenter une nature aimante, parce qu’il avait à démontrer qu’au personnage principal de son poème, il manquait précisément l’élément amour, le complément indispensable du génie.
On voit donc que la conception que se fait Browning du Poète parfait résume et complète toutes celles qui existaient déjà, parce que Browning les rassemble toutes pour les incarner en un être doué de toutes les facultés appartenant aux êtres d’élite avec, en plus, l'intuition faite essentiellement d'amour divin.
Ainsi, c’est par une personnalité supérieure, magnétique, que, de toute façon, Dieu se révèle : voilà la croyance foncière de Browning. De telles personnalités sont influençables par Dieu. La Vie les galvanise, les transfigure, les fait vibrer à l’unisson du Divin, elle leur ouvre des voies nouvelles d’aspiration spirituelle et leur fournit toutes possibilités d’atteindre. De tels hommes constituent la force la plus élevée qui existe, ce sont des vrais meneurs d'hommes, les aides — fournis par Dieu lui-même — à toutes les créatures humaines. Le Poète est reconnu ainsi être le plus exalté et le plus indispensable à la vie de l'Humanité, car c’est par sa voix qu’est instruite la race, c’est par elle que se révèle la loi de Dieu. « À Poet must be Earth’s essential King », déclare Sordello. Par cet être privilégié, par le Poète, ou l’être doué d’une intuition spéciale — car c’est tout un — la vie de l’homme mortel est incessamment renouvelée par de nouveaux rapprochements avec la Divinité. La Révélation est sans cesse accrue, progressive, elle se mue en une vision continue qui nous fournit sans cesse de nouvelles capacités, de nouveaux instincts, et donne un accroissement toujours renouvelé de forces. L’Infini — en se révélant à l’homme — lui prodigue ses assurances, s’impose toujours davantage à son attention. Il ne peut, certes, en saisir toute l’immense portée et il n’en percevra la réalité seulement que s’il se plie à cette Loi, si son esprit — par nature borné — accepte de se conformer à cet Esprit Infini.