‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 168 sur 183 · CONCLUSION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

CONCLUSION GÉNÉRALE

Nous venons d’examiner en détail le premier groupe des grandes œuvres de la jeunesse de Browning, aussi sommes-nous maintenant mieux à même de voir quelles en sont les caractéristiques marquantes.

Toutes trois ont été considérées comme confuses ou peu claires, soit au point de vue forme, soit au point de vue fond. Nous nous sommes efforcés de montrer que cette critique était tout au moins exagérée, la langue des deux premières étant claire, et celle de la troisième absolument intelligible à condition de la lire avec suffisamment d'attention. Dans la seconde l’auteur a tiré un parti heureux de toutes les formes de la rhétorique, dans la dernière il a vaincu la langue sans la lasser en la contraignant à une concision remarquable qui, illuminée par les clartés de son imagination séduit et entraîne le lecteur, ébloui par un pareil déploiement d'énergie, de fougue et de vitalité.

Quant au fond, une même idée les anime toutes les trois manifestement, celle de l’Amour, de tout ce que ce mot renferme de sens pour les hommes, puisqu'il implique qu’ils reconnaissent un Dieu, les rapports qui l’unissent à nous, en même temps que nous-mêmes à nos semblables, et cela, que nous appartenions au rang des grands intuitifs, aides élus de Dieu, ou à la foule plus ou moins obscure.

Ces trois œuvres n’ont pas ce seul lien qui les unit : elles en ont encore un autre car elles accordent toutes les trois une place primordiale au premier d’entre ces êtres intuitifs, c’est-à-dire au Poète. Toutes les trois ont le caractère commun encore d’être subjec- D tives mais se distinguent d’autres œuvres de même espèce, par lesprit

- d’abnégation qui les anime. En effet, remarquons que si en elles la per-

sonnalité de l’auteur est partout manifeste, ce n’est pas par complai-

sance ou vanité, mais bien pour nous inculquer la salutaire leçon finale qui s’en dégage, à savoir la valeur du renoncement au « Soi ». Dans ces œuvres, la généreuse ardeur de charité humaine qui les

- anime semble, au gré du lecteur superficiel, empiéter trop sur une sage

ordonnance de l’ensemble qu’il voudrait voir tout au moins plus apparente. Mais il oublie que cette œuvre est celle de la jeunesse de l’auteur, dont le tempérament impulsif se manifeste avec une merveilleuse fidélité ; c’est une magnifique floraison qu’il ne faut pas regretter de voir ‘4 s'épanouir librement. Au contraire, bien imprudent serait celui qui la

condamnerait sans retour, et se bornerait à critiquer une originalité si sûrement géniale.

Un fleuriste exercé ne parle, certes pas, des extravagances imprévues d’une orchidée comme s’il s’agissait de quelque plante potagère.

De même si ces œuvres paraissent être en outre toutes les trois, hybrides de fond et de forme, aucune n'étant, à vrai dire, entièrement lyrique, dramatique ou narrative, mais chacune participant en même temps de tous ces genres, il n’en faut pas conclure qu’elles soient de ce fait condamnables, car il y avait là quelque chose de vraiment inédit et de consciemment voulu de la part de Browning, toujours novateur par nature. Elles étaient à ce point de vue la manifestation éclatante de son imagination puissante, de sa sensibilité si riche et si affinée. Il est donc étrange que, malgré leur très grande valeur et leur beauté incontestable, ces œuvres aient pu paraître manquer, par certains côtés, d'expérience et de pratique véritables.

Toutes les trois semblent, à une première lecture, pécher en un sens : d’être parfois longues et d’insulter, en maints endroits, à l’art. Mais, malgré tout, elles revêtent, plus souvent encore, des formes splendides et laissent l’impression de magnifiques promesses et leurs qualités, en dernière analyse, l’emportent sur leurs défauts.

Les unes et les autres forment des analyses perspicaces, fouillées et souvent très belles, d’âmes de « ratés », qui, par suite d’ambitions trop vastes et faute de netteté dans le choix de leurs buts, ont manqué leur vie. Ils n’ont pu agir dans le sens voulu, ni atteindre le but qu’ils s'étaient proposé. Cependant, leurs existences, quoique douloureuses et stériles, n’ont pas été entièrement vaines, et par là se dégage la haute valeur morale de ces œuvres, car les héros dont Browning raconte les déboires n’ont pas, à vrai dire, perdu leur vie, puisqu'ils ont connu l'idéal — ce qui est essentiel, et de plus, ils ont eu, en dernière analyse, la révélation de la vérité de cet idéal et de la seule fausseté des moyens employés pour y parvenir. Ils n’ont pas réussi, — au sens

banal du terme, — mais ils ont atteint quelque parcelle de vérité ; leur

clairvoyance s’est accrue, ils ont véritablement progressé. Ainsi, en dépit de tout, l’espoir renaît en eux : ils sentent que d’autres existences futures leur seront réservées, où ils continueront à lutter, à vaincre et à apprendre.

Le grand public, nous l’avons constaté, a souvent condamné ces

œuvres de Browning : la raison majeure c’est que le public les a

lues avec indifférence ou d’une façon peu intelligente. Mais même

de son vivant Browning a pu se consoler en voyant que des esprits

plus avertis lui accordaient leur confiance. Et depuis sa mort, malgré.

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les fluctuations inévitables de sa renommée, il n’a jamais manqué l’approbation de ceux qui portent des noms illustres, pour ne citer que trois d’entre eux, Kipling, Meredith et Henry James. Le titre significatif que le premier a donné à un de ses livres « The Day's Work » montre quel prix il attache à l’enseignement pratique que l’on trouve exposé dans « Sordello » (41). Tandis que les essais de Meredith et Henry James témoignent de la haute estime où ils tenaient l'esprit et l’art du Poète (42).

Ces œuvres ont, dans leur ensemble, subi très nettement une influence prépondérante, celle du Romantisme finissant, et elles portent de ce fait, certaines marques caractéristiques de la littérature qui va de 1825 à 1840. Et cela, parce que ce fut à cette époque, moins la première que la deuxième génération des grands poètes révolutionnaires qui frappaient alors le plus vivement les esprits : les noms de Byron, Shelley, Keats, étaient le signe de ralliement de toute la jeunesse d’alors. La vie manquée de ces premiers héros de Browning — calqués en partie sur ceux des Romantiques — est due surtout au désaccord qui existe entre leurs rêves et la réalité possible — non seulement au point de vue social, mais au point de vue personnel, et leur progrès moral, aussi

bien qu'intellectuel, résulte de l’accord qu’ils apprennent à mettre entre

leurs chimères et la vérité.

Après cet accès passager de neurasthénie, — dû au désenchantement survenu après la Révolution, — l'esprit Victorien plus sage, plus calme et plus résolu, allait au contraire essayer de concilier ces deux choses, si différentes au fond : le Rêve et le Réel.

Mais ce qu’il faut retenir avant tout, en ce qui concerne Browning, c’est le très grand mérite qu’il a, dans ses œuvres de jeunesse, d’avoir été, de très bonne heure et avant les grands penseurs de la fin du siècle, un vrai Prophète, et le premier de ceux qui ont insisté sur la nécessité de s’adapter à la sphère étroite de notre condition terrestre; d’avoir énergiquement fait valoir les inestimables bienfaits qui résultent, pour l’homme, de l’action clairement conçue, humblement acceptée et intelligemment exercée.

Si, jusqu'ici, il n’a pas été mieux compris, c’est grandement à cause de ce qu'il y avait d’étroit et de conventionnel dans l’ère Victorienne, et si nous-mêmes nous risquons de ne pas lui valoir un regain de faveur

(41) N'oublions pas non plus la joie manifestée par Stalky (qui n’est que Kipling

lui-même) lorsqu'il découvre chez « The Head master » les œuvres de Kipling, et voir

la citation à la fin du conte intitulé : « Au bout du Couloir ». k ! (42) Henry James a fait paraître dans la Quarterly Review un article sur Browning.

c’est que notre temps est animé d’un esprit trop foncièrement différent du sien.

Nous vivons à une époque de fièvre, de trépidation et de hâte ; une époque où l’on s'occupe de trop de choses à la fois, une époque où nous négligeons ce qui est vraiment essentiel et profond. La leçon que la Nature fournit elle-même à Sordello, sa sagesse voulue, et sa lenteur à accomplir sa besogne, son calme, sa sérénité, la continuité ininterrompue de son effort, ces qualités qui doivent présider à l’achèvement de toute œuvre durable et féconde, cette leçon ne semble guère nous inquiéter à l’heure présente. Pour ce qui est de l’âme, nous l’avons bannie de nos campagnes, nous l’avons bannie de nos villes, nous paraissons vouloir la bannir même de notre vie.

Quant à Browning, sans se laisser émouvoir par l’indifférence ou la stupidité de ses lecteurs, il a poursuivi vaillamment sa tâche, en se fiant au jugement d’une élite, avec la sûre conviction de lutilité réelle de son œuvre, avec le ferme espoir qu’on lui rendrait un jour justice. Nul doute que ce jour viendra, quand on se sera pleinement rendu compte de ce qu’il a fait, de ce qu’il a voulu faire.

Il a attiré l’attention de ses semblables sur la nécessité primordiale qu’il y a à bien se connaître soi-même, à se subordonner au service d'autrui. Il a nettement, par là, indiqué le rôle de l'individu en tant qu’unité dans l’ensemble de l'Humanité. Mais il s’est en plus efforcé d’intéresser l’homme à l’ignorance, à l’infortune et à la souffrance des masses. En cela, il n’a pas seulement tenté ce qu’ont tenté d’autres avant lui : avec sa haute clairvoyance il a prévu que surgiraient les problèmes qui préoccupent toutes les nations aujourd’hui, qui s’imposent avec une âpreté croissante à la Société maintenant, et qui menacent d’anéantir toute civilisation, car la Multitude a vu croître les progrès scientifiques de l’homme sans une croissance morale correspondante. Celui qui avait devancé son siècle, se trouve, certes, à son tour devancé par l’évolution trop rapide des faits. Mais à l’heure présente la leçon qu’il inculque demeure précieuse : pour notre manque de sincérité, d’humilité et d'humanité vraies, et tant que persisteront les passions et l’égoïsme féroce, tant qu’à la Conscience sera réservée une place trop exiguë, il offre un seul, un vrai remède : l’altruisme éclairé et sincère.

Une fois de plus sa voix se fait entendre, écoutons-la, puisqu'il y va de notre bonheur à tous. Cette voix est celle du cœur, celle que perçut jadis Paracelse lui-même, celle du Poète qui mieux que personne tci-bas, d’instinct, par intuition sympathique est à même de connaître, de comprendre et d’éclairer l’âme humaine.

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