RATE. RARE
buter comme apprenti tisserand à Norwich, était le type du « self-mademan. Après avoir été nourri, ainsi qu'il le disait, « du lait aigre du Calvinisme », il avait —— au point de vue religieux — évolué très vite, tellement vite même qu’il était, sans tarder, devenu le chef des « Unitarians » (11). Orateur adroit, il parlait en public fréquemment, de façon fort agréable, et le plus souvent pour combattre les lois agraires récemment votées. Un de ses collègues, le Révérend Benjamin Flower, qu’il avait connu d’une façon très intime, était directeur d’une revue : « The Cambridge Intelligencer » (12) ; aussi, lorsque son ami mourut, en 1829, Fox, qui l'avait toujours beaucoup admiré, se chargeat-il des intérêts de ses deux filles, lune et l’autre fort belles et fort cultivées. Voilà comment Browning — lors des visites que plus tard il fit chez leur tuteur — eut l’occasion de les voir fréquemment. Fox, à l’époque où le jeune poète vint humblement soumettre ses premiers vers à l’approbation de la fille aînée, commençait à attirer l’attention du public par la variété et la multiplicité de ses talents. S’intéressant de façon intelligente à tous les problèmes soulevés par le grand mouvement de la Réforme de 1832, il venait, cette année même, de faire paraître dans un des premiers numéros de la « Westminster Review » (13), un article fort bien écrit et aussitôt très remarqué. Ce fut Fox qui, avec une générosité et une amabilité parfaites, en plus d’une occasion, et toujours très à-propos, devait rendre à Browning de réels services, comme on le verra plus loin.
Quant aux deux jeunes filles dont il s’occupait avec une très grande bonté, il est hors de doute que toutes les deux ont, tant par leur beauté et leur charme, que par leurs convictions personnelles, exercé une influence tout à fait prépondérante sur Browning, en partie au point de vue de son développement sentimental, en partie également en ce qui concerne l’évolution de sa pensée religieuse. Effectivement, l’aînée, Elisa, fut pendant longtemps profondément aimée de Browning, malgré la différence de leurs âges respectifs. Il ne lui adressa tout d’abord, il est vrai, que des lettres — qu’il s’empressa de détruire par la suite — mais, plus tard, il lui envoya des vers, et c’est à elle qu’il s’adresse dans « Pauline ». L'amour qu’il lui voua semble s’être atténué à peine avec le temps ; il est toutefois indubitable qu’il lui garda jusqu’à sa mort,
(11) Les « Unitarians » ne reconnaissent qu’une seule personne en Dieu. Voir : « Pourquoi je suis Unitaire », par J.-H. Beard, Londres, 1880.
(12) Coleridge y avait fait paraître son « Ode On The Departing Year ».
(13) Que, grâce à lui, le père de John Stuart Mill avait été mis à même de fonder.
Ar
survenue en 1846 (14), une amitié des plus vives. Quant à sa sœur cadette, on ne peut nier non plus qu’elle ait été en même temps, de sa part, l’objet, tout au moins, d’une admiration passionnée (14 bis).
Pareille situation, certes, a de quoi surprendre tout d’abord. Que l’on se rappelle pourtant combien passionnée, mais combien pure aussi était cette âme d’adolescent, et de quel attrait devaient être pour lui deux créatures aussi spirituelles qu’exquises. L’une comme l’autre, en effet, tant au point de vue physique que moral et intellectuel, possédait une fascination rare, et jamais, après leur mort, il ne lui arriva d’en parler qu'avec un chagrin intense, de très douloureux regrets et une vénération extrême, Chez l’une et chez l’autre, il avait, tout de suite,
(14) Le 13 décembre. L’année de son mariage avec Elisabeth Barrett.
(14 bis) De récentes investigations nous ont permis de nous renseigner plus à fond sur les deux sœurs.
Elles sont nées à Great Harlow, dans l’Essex, de sorte que le pays que Browning décrit dans « Pauline 5» : « The land which gave me thee shall be our home! », et où il compte se réfugier avec celle-ci, est purement fictif.
L’aînée des deux sœurs, Eliza, naquit en 1803. Lorsque le poète eut 14 ans, Madame Browning la chargea de lui donner des leçons de musique, et l’allusion qui y est faite dans « Pauline > se comprend donc plus aisément
) « Be still to me « À help to music’s mystery, which mind fails « To fathom, its solution, no mere clue! > (Vers 929-931.)
Elle habitait à ce moment Dalston, près de Hackney, mais à la mort de Mr Flower, les deux sœurs allèrent habiter chez Mr Fox, et, de ce fait, perdirent un peu de vue le jeune Browning, puisque dans une lettre à une amie, l’aînée parle de lui en disant : « The boy-poet we used to know. »
Cependant, grâce à Macready, qui rendait souvent visite à Fox, Browning — à qui l’acteur donnait rendez-vous chez celui-ci — eut l’occasion de renouveler connaissance avec elles.
Eliza peu à peu étant devenue « L’Egérie » de Fox, supplanta dans sa maison Madame Fox, qui, dépitée, s’en fut habiter à Bayswater en emmenant trois de ses enfants ; les trois autres restant avec leur père. ;
Browning ne semble pas avoir été au courant de ces faits qui se passèrent en 1833, l’année même où parut « Pauline ». Dès qu’il apprit la rupture entre les deux époux, ïl voulut supprimer tous les exemplaires de son poème où on pouvait reconnaître la personne d’Eliza Flower.
Le journal de Macready rapporte que, après la mort d’Eliza Flower, Madame Fox réintégra le domicile de son mari.
Rien ne Jaïsse supposer que la conduite d’Eliza n’ait été à tous égards autre chose qu’absolument correcte ; seule une incompatibilité d'humeur et peut-être une véritable jalousie, bien que passagère — peuvent expliquer la séparation momentanée entre les deux époux. 4
En tout cas, le dévouement d’Eliza lui coûta cher, à elle surtout, et presque autant à ses amis. En effet, sa carrière de musicienne fut brisée, ses connaissances s’éloignèrent d’elle, on n’acheta pas sa musique, et, par suite de ses déboires, sa santé périclita.
Quant à Fox, le Journal de Macready nous apprend que le public lui donnait tort d’avoir hébergé les deux sœurs bien qu’elles fussent ses pupilles : « Dickens est venu me < rendre visite, et m’a dit que le Club Shakespeare ne voulait pas de Fox comme membre, « et qu’il serait sûrement blackboulé, à moins que je ne le propose; il aurait voulu re- « mettre à plus tard le vote : bien à regret, je lui accordai ce qu’il demandait. » (Journal, 19 avril 1839.)
PE