‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 18 sur 183 · TO RME · texte numérisé non relu

TO RME

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découvert ses propres capacités et ses propres goûts. La plus jeune était — au point de vue poétique — réellement douée (15). Quant à l’aînée, elle jouait admirablement de la musique, et savait en composer aussi bien que lui-même. L’engouement qu’elle professait pour l’art dramatique était égal au sien (16). C’est elle qui, plus tard, lorsque le doute assaillit Browning au point de vue religieux, s’efforça inlassablement de le ramener à la foi ardente dans laquelle il s’était complu jusque-là. Car la véritable crise religieuse par où passa Browning, n'eut en réalité pas lieu à l’âge de quatorze ans — ainsi que l’ont affirmé certains — mais lorsqu'il eût seize ans révolus, c’est-à-dire après qu’il eût quitté l’école de M. Ready.

Cette crise qui, dans sa vie et son œuvre, eût une importance que lon ne saurait exagérer, fut préparée par un acheminement progressif, inconnu de sa famille, perceptible pour lui seul, vers un athéisme aussi complet qu’on puisse le concevoir chez un adolescent de son âge. Parti d’une ferveur sans égale, il se sentit glisser de jour en jour vers un scepticisme grandissant et qui devint enfin absolu.

Les diverses étapes par où il passa sont faciles à suivre : la première fut nettement celle où il se laisse aller à trahir une outrecuidance marquée, née manifestement d’une indiscutable supériorité intellec-

Néanmoins, Eliza continua à composer de la musique avec une admirable facilité. Celle qu’elle fit sur les principaux caractères des romans de W. Scott, ne parut qu’en 1847 (a) aux frais de ses amis et coreligionnaires de South Place Chapel.

Son dernier ouvrage publié en 1842, fut un album de musique pour une collection d’hymnes écrits tant par Fox, Coleridge, Carlyle (b), que Harriet Martineau (c).

I1 est plus que probable que c’est grâce à Eliza que Browning lui-même connut, vers cette époque, Carlyle.

La seconde des filles de Benjamin Flower, Sarah, était moins douée peut-être que l’aînée qu’elle semble n’avoir pu jamais rester longtemps sans voir : c’est ce qui explique pourquoi elle était venue à son tour habiter chez Fox en 1829. Elle écrivait alors dans la Revue qu’il éditait : : The Monthly Repository >». Ayant lu des articles qu’y faisait paraître un certain Mr Brydges Adams, elle demanda à faire sa connaissance, et, plus tard, l’épousa. L’union ne fut pas heureuse (d), sa santé était chancelante, comme celle de sa sœur, et les soucis de son ménage abrégèrent probablement sa vie. Son caractère — moins énergique que celui de l’aînée — est dépeint dans un autre roman de H. Martineau : « Sense and Sentiment » où elle symbolise la sentimentalité.

(a) Chez Novel, Ewer et Cie.

(b) L’hymne qui porte le nom de Carlyle n’est en réalité qu’une périphrase d’une de ses poésies intitulée : « Though wandering in a strange land. »

(c) Le roman de Miss Martineau qui porte le titre : « Five years of Youth », est, en réalité, l’histoire à peine déguisée de Benjamin Flower et de sa fille aînée.

(d) À en juger par une remarque faite plus tard par Browning à Gosse : « Sarah, too sadly known as Sarah Flower-Adams. >»

(5) Elle avait composé « Vivia Perpetua », pièce en l’honneur de la Martyre, ainsi que le célèbre hymne, si prisé des Anglais : « Nearer my God to Thee ».

(16) Elle aurait voulu être actrice ; d’autre part Browning lui-même avait déjà songé à se consacrer au théâtre. En 1832, il faisait le trajet de Camberwell à Richmond « rien que pour voir Kean jouer Richard II » (cf. « Pauline », v. 675).

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tuelle. A cela, rien d’étonnant. Il était, à tout prendre, un jeune prodige qui avait — en un temps relativement court — ramassé un savoir pouvant bien, pour son âge, passer pour encyclopédique. Peu à peu, il en vint donc tout naturellement à en concevoir une légitime fierté ; celle-ci — transformée bientôt en une arrogance à peine voilée — se donne libre cours en présence de capacités intellectuelles qu’il estimait inférieures à la sienne. Ses impatiences, en fin de compte, se faisaient agressives. « Il mettait », nous dit Mrs. Orr, sa biographe attitrée, « son jugement au-dessus de celui de tout le monde, se proclamant tout ce qu’en réalité il était, mais en même temps beaucowp de choses qu'il n'était nullement », au point de chagriner souvent ses parents, particulièrement sa mère. De même, il ne se contentait déjà plus de l’ample pâture purement imaginative, que lui fournissait la bibliothèque si bien garnie de son père (17). Sa vive intelligence — devenue de jour en jour plus curieuse et plus investigatrice — ressentait le besoin de lectures plus sérieuses et plus profondes. Il en éprouvait — il l’a dit lui-même en termes vigoureux (18) — « une inquiétude, une insatiable envie d’être tout et surtout de tout connaître ».

Ce furent, en réalité, ses parents qui — bien à leur insu — contribuèrent à accentuer sa crise en lui faisant donner des leçons chez eux. L’enseignement français qu’il reçut, en effet, d’un certain M. Loradoux, joua incontestablement un rôle prépondérant dans la formation de son esprit critique. Cette influence, il est fort reprettable que Browning ne l’ait pas subie plus longtemps. Il y eût surtout gagné d’écrire souvent avec plus de clarté, et se serait inquiété davantage aussi de l’ordonnance de son plan, de son exposition. La lettre écrite en français à la fin de « Pauline », est — à cet égard — très intéressante et très significative, puisque, sous le manteau de la soi-disant Pauline, c’est en réalité lui-même qui écrit cette phrase significative : « Je n’en crois pas moins au grand principe de toute composition, à ce principe de Shakespeare, de Rafaelle, de Beethoven, d’où il suit que la concentration des idées est due bien plus à leur conception qu’à leur mise en exécution. » Elle prouve qu’à ce moment déjà il était très sensible à ses défauts, tant littéraires que mentaux (19).

(47) Un auteur tel que Donne, qu’il parcourut alors, devait, à pareil moment, attirer forcément son attention, mais la lecture de ses œuvres semble, malgré tout, ne l’avoir réellement influencé que plus tard à savoir dans « Sordello ».

(18) « Pauline », vers 101 : « À principle of restlessness which would be all, have, see, know, taste, feel all ! ».

(9) Voir dans la Deuxième Partie, $ 5 : Etude de € Pauline » : L'Elément Autobiographique, ad finem.

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Toujours est-il qu’il eût — à partir de ce moment — de plus amples loisirs, et des facilités plus grandes pour se plonger dans des lectures françaises, autrement stimulantes que toutes celles qu’il avait déjà faites dans cette langue et éminemment aptes à faire réfléchir son intelligence si ouverte car il parcourut alors, non seulement Marot, Condorcet, mais encore à peu près tout Voltaire.

Son scepticisme, à partir de ce moment, s’accentua visiblement, et s’avéra au point qu’il commença à chercher dans son entourage immédiat des personnes avec qui il pourrait discuter son credo, et il s’adressa — en tout premier lieu — à Elisa Flower. Il la savait intelligente et chrétienne sincère. Par des lettres, par des entretiens, il souleva maintes objections au dogme, qu’elle défendit tout d’abord énergiquement. Mais son attaque se fait alors plus vive. Il la questionne et exige une réfutation en règle des arguments qu’il oppose à sa foi. La controverse devint des plus vives de part et d’autre, mais à la longue — entraînée autant par ses arguments que dominée par la vigueur exceptionnelle de l'esprit de son jeune ami et mue par la vibrante sympathie — qu’en dépit de ses efforts elle éprouvait pour toute sa personne — elle s’avoua vaincue et finalement se résigna, quoique bien à contre-cœur, à se ranger de son côté (20).

Certes, à cette époque, toute religion n’était pas entièrement annihilée en l’âme du vainqueur, mais il ne s’en fallait pas de beaucoup ;

. tout au moins n’a-t-il plus la forte ferveur religieuse qui le caractérisait

jadis.

Tout être aussi magnifiquement doué d'imagination qu’il l'était lui-même, trouve forcément bien fade la réalité à côté de ce que cette imagination sait entrevoir. Il s’ensuit tout d’abord un désenchantement immédiat, proportionné à la déception que l’on éprouve en matière religieuse. Ii s'était efforcé de trouver chez ses amis des preuves matérielles pour étayer sa croyance croulante, on ne lui en fournissait aucune qui lui parût sérieuse. Son imagination et sa raison, aussi bien que celles des autres, lui paraïissaient être inadéquates pour résoudre la difficulté inextricable où il se débattait.

Ses parents, loin de se douter de la profonde transformation qui s'était opérée en lui, s’affligèrent de le voir si désemparé sans raison

(20) Elle écrivit à Fox : « In seeking to give light to others, my own state became too settled to admit of doubt. It was in answering Robert Browning, that my mind refused to bring forward argument, turned recreant and sided with the enemy. » Voir 2° partie chapitre III, pour le personnage de « Pauline » qui peut être considéré comme réu-

nissant les attributs des deux sœurs.

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apparente. Aussi s’imaginèrent-ils qu’un changement de milieu lui serait profitable et, croyant bien faire, ils lui conseillèrent de suivre les cours de l’Université de Londres. Celle-ci, tout récemment fondée pour donner un enseignement libéral, sans nulle préoccupation des croyances religieuses des étudiants qui suivaient les conférences, venait (21) d'ouvrir ses portes au grand public. Aussi, s’y inscrivit-il le 30 juin 1828. Mais brusquement, il cessa de s’y rendre dès le printemps de 1829 et, sans motif apparent, il refusa d’y retourner.

En réalité, un cruel désarroi s'était emparé de lui. Dans cette âme douloureusement tourmentée, naguère si fervente et si heureuse, la vague agitation et la pénible incertitude qui travaillaient son être, prenaient de jour en jour plus de place.

I1 était manifeste, d’ores et déjà, qu’il suffisait de bien peu de chose pour que s’implantât en lui l’incroyance totale. Un incident fortuit allait donner, en effet, à ses convictions de jadis, une orientation différente et tout à fait décisive.

(21) Le 6 mars 1828.

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