‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 19 sur 183 · LA CRISE PIVOTALE : L'INFLUENCE DE SHELLEY · texte numérisé non relu

LA CRISE PIVOTALE : L'INFLUENCE DE SHELLEY

Car, à n’en point douter, nous sommes arrivés à un point pivotal dans la vie de Browning. Cette première jeunesse du poète que l’on s’imagine avoir été si paisible et si parfaitement remplie de calme bonheur, fut en réalité, pendant quelque temps du moins, des plus tourmentées.

Le grave tort de ceux qui se sont occupés d’écrire sa vie a été de n'avoir pas plus tôt constaté le fait. Par une inexplicable insouciance, ils ont laissé persister la tradition qui représente l’existence entière du poète comme uniformément enviable, avec la seule exception du bouleversement cruel que lui cause, bien plus tard dans sa vie, la mort subite de sa femme, survenue après seize années de bonheur et de

- joie.

Rien pourtant n’est plus loin de la vérité.

Certes, le coup qui le frappa si brutalement, si soudainement, en 1861, l’atteignit dans les sources les plus vives de son être. Le déchirement fut terrible et profond. La blessure se cicatrisa ; maïs si, alors, il se montra d’un courage et d’une fermeté admirables, par contre, il ne - fut jamais plus le même.

L’ébranlement subi dans sa prime jeunesse, bien que d’une espèce différente, ne fut guère moins fort. Il en fut affecté tout aussi sérieusement au point de vue mental, intellectuel et même physique ; il s’en $ remit — car il fut toujours d’une vigueur peu ordinaire, — maïs l'effet produit fut non moins considérable. I] sut, après une agitation profonde, retrouver tout son calme ; même, il aborda la vie avec plus de sérénité qu'auparavant; mais ici encore, les traces laissées par l’événe- / ment furent indélébiles. Jamais plus il ne lui fut possible d’être tout à fait ce qu’il avait été jusque là. L’allègre insouciance des premiers jours

s'était évanouie. Sur le reste de sa vie, pèse, comme un voile, quelque chose de mitigé, de sérieux et qui, sans être de la tristesse, lui ressemble assez pour tenir l'éclat si vif de sa première aurore. Car désormais, il connaît la Réalité — celle qui, tôt ou tard et plus ou moins, se dévoile à tout homme à un moment de sa vie ; celle qui, en même temps que de salutaires leçons, lui donne assez de force pour la regarder bien en face ; — et, si toutefois il a l’âme bien trempée, — qui lui donne aussi la résignation mêlée de quelque espoir. À tous les hommes exceptionnels, le sort semble vouloir réserver des genres de bouleversements subits : mieux doués que le commun des mortels, ils les surmontent toujours, ils savent en tirer parti et y puisent les éléments d’une vigueur nouvelle. Ce fut le cas de Browning.

Ainsi donc, à cet égard, deux choses sont indéniables : en premier lieu à seize ans, il connut une véritable crise ; ensuite cette crise est à peu près entièrement décrite dans sa première production littéraire, à savoir : « Pauline ».

Que l’on ne s’imagine pas que le terme de «crise » qui vient d’être employé soit, en l’occasion, quelque peu exagéré. On a toujours — quand il s’est agi de Browning, — oublié sa précocité vraiment extraordinaire, L’enfant qui, à trois ans, peignaïit, jouait de la musique, et composait des vers, pouvait certes bien connaître à seize ans l’inévitable crise par où passe plus ou moins chacun de nous. Que l’on se rémémore, en effet, l'ambiance dans laquelle s’était jusque là écoulée son existence. Quelle sereine atmosphère de tranquille paix l’avait toujours enveloppé ! Maïintenu par les soins jaloux d’une famille prévenante dans un cercle d'élite très choisi, très étroit, il avait constamment vécu à l’écart du monde, pareil au jeune Eliacin d’Afhalie qui, « tel un jeune lys en un secret vallon », orné dès sa naissance de tous les dons, était

demeuré « à l'abri de l’aquilon », c’est-à-dire sans être en quoi que

ce soit contaminé par le monde extérieur ; sa studieuse jeunesse s’était passée à puiser des connaissances aux sources les plus pures, sa culture et son goût, sans cesse perfectionnés par les talents d’un père artiste et poète lui-même, et l'intensité des convictions religieuses qui avait toujours caractérisé la ferveur naturelle de l'enfant, soigneusement entretenue par une mère, elle-même si pieuse. C’est à ce moment-là,

lorsqu'il a déjà acquis une réelle maturité d’âme et d'esprit, — que, 2! tout à fait à l’improviste, et sans que ses excellents parents püûssent se douter du péril qui le menaçait — puisque, par une largeur d'esprit | qui leur faisait honneur, ce furent eux-mêmes qui les lui procurèrent,

— il lui fut donné de connaître les œuvres qui allaient avoir une in-

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