‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 20 sur 183 · NET · texte numérisé non relu

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fluence dominante sur toute sa vie, à savoir : celles de Shelley et de Keats (1).

En effet, ce fut un jour mémorable entre tous, celui où, en passant dans une rue de Londres, son attention fut attirée par la vue, chez un bouquiniste, d’une étiquette portant l'inscription suivante : « La REINE Mas, poème athéiste du poète Shelley, ouvrage très rare. »

L’acheter, le dévorer fut pour le jeune homme, assailli de doutes, Paffaire d’un instant. Dire qu’il ne fut pas aussitôt bouleversé par cette lecture, serait inexact. Que l’on songe à tout ce que contenait cette œuvre écrite, au dire de Shelley lui-même : « dans le style le plus enflammé, avec de longues notes attaquant Jésus-Christ, Dieu le Père, le Roi, les Evêques, le Mariage, et le diable sait quoi encore » ( bis).

Le jeune Browning fut rempli aussitôt du désir de connaître les autres écrits du même auteur, mort depuis six ans déjà, œuvres qu’il était difficile de se procurer parce qu’elles effarouchaient les âmes prudes ou faussement pieuses, et faisaient scandale à cette époque. Mais, comme son propre anniversaire était alors très proche, l’enfant demanda qu’on voulüût bien lui faire cadeau d’une édition des œuvres complètes de Shelley. On eut tout d’abord beaucoup de mal à exaucer son désir. Néanmoins, — et par une singulière ironie du sort en l’occasion, — ce fut Madame Browning elle-même qui réussit finalement à les obtenir d’un libraire (2). Aussi, le 7 mai 1828, Browning, pour son seizième anniversaire put, tout à son aise, et au fond de son jardin, à l'ombre d’un bouleau, parcourir les œuvres de Shelley et les poèmes de Keats, — car le libraire avait ajouté à son envoi les poèmes de celui-ci comme étant « du même genre ». Deux rossignols, qui pen- . dant toute la soirée chantèrent en se répondant tour à tour, « du fond d’un bouleau et d’une glycine ployant sous son poids doré », lui parurent personnifier les âmes mêmes des deux poètes, lui adressant leur message fraternel.

L'effet produit sur lui fut aussi instantané que profond. D’abord, il resta comme captivé, ensorcelé, par le ravissement pur que lui causaïit un tel contact, puis il s’abandonna avec délices au charme qui se

(1) M. A. Pottle, dans « Browning and Shelley, a Myth and some facts », cherche à prouver que Browning n’avait lu à 16 ans qu’un très mince volume des Poésies de Shelley. Il n’y a aucune raison de croire que Mrs Orr et M. Sharp se soient trompés du tout au tout, et, du reste, « Pauline » elle-même témoigne d’une façon assez éclatante l’influence de toute l’œuvre de Shelley. Voir $ 7 de la Deuxième Partie.

(1 bis) « It was written in a most furious style, with long notes against Jesus-Christ and God The Father, and the King, the Bishops and Marriage, and the Devil knows what. »

(2) Chez le libraire C.-J. Ollier, dans Vere Street (SxarP, Vie.)

CNP DTRR

dégageait d’une connaissance plus approfondie de chacun d’eux : c’est une période de joie éperdue et profonde. Il le dit expressément dans « Pauline »

« Ah! comme mon cœur bondissait à mesure que je cherchais et découvrais tant de choses que mon âme à moi, — je le sentais bien, — avait conçues, mais qui se trouvaient là, animées, brûlantes ! » (2 bis).

En effet, l'explication de l’ardent amour qu’il voue aussitôt à Shelley, se trouve essentiellement dans le fait que ce ne fut pas sa seule raison qui demeura subjuguée par les idées contenues dans « Queen Mab ». Certes, bien que cette œuvre ne fût guère elle-même qu’une production imparfaite, une diatribe violente et éloquente, elle avait de quoi gagner à sa cause celui qui, déjà à moitié converti, trouvait aggravées et confirmées toutes ses propres incertitudes. Maïs ce fut sa nature elle-même, si vivante, si passionnée, qui, au contact de celle avec laquelle il avait tant d’affinités, ne pouvait que s’enflammer. « Shelley », écrit son biographe le plus autorisé, M. Symonds, « was all passion, a passionate lover of liberty ». Aussi Browning s’écrie lui-même :

« Je m'étais voué à la Liberté : Les hommes deviendraient des Dieux, et la terre serait le Ciel. Et moi-même, quelle ne serait pas ma vie! Mon âme tout entière fut soulevée d’un élan passionné. » (3)

Il est aussitôt profondément secoué et finalement emporté par un irrésistible enthousiasme en présence de tout ce que cet esprit exceptionnel lui fait comprendre ou lui révèle : renouvellement de la littérature, rupture avec le passé, au point de vue social et humanitaire, régénération générale, totale, promise à l'Humanité lasse de souffrir !

Quel magnifique rêve venait soudain illuminer ses yeux ! Là, à n’en pas douter, se retrouvaient ses aspirations éperdues, toutes ses premières et chères convictions, maïs précisées, élargies jusqu’à une

(2 bis) « How my heart leapt, as still I sought, and found, Much there, I felt my own soul had conceived, But there, living and burning ! » :

(3) C’est presque, mot pour mot, les vers de Wordsworth dans le « Prélude ». « My heart rebounded », etc.

I was vowed to liberty, Men were to be Goôds, and earth a heaven And I !.. ah what a life was mine to be !

My whole soul rose to meet it !

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