‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 21 sur 183 · NAS LE · texte numérisé non relu

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échelle qu’il avait cru impossible. Ses propres conceptions pâlissent en présence d’un tel éclat.

Déjà, de très bonne heure, il avait choisi une vocation préférée entre toutes : Etre Poète, c'était à ses yeux le but suprême de la vie. Il en avait à l’avance accepté toutes les conditions rigoureuses imposées depuis toujours par la Tradition, par la Haute Lignée des Grands Poètes. Ses visées avaient été Miltoniennes avant tout : c'était, par un savoir immense, une pureté, une piété irréprochables, mériter un jour d'être choisi comme interprète sacré de la Divinité Suprême, entrer en communion étroite avec Elle, servi Ses desseins, être, pour tout dire, le trait d'union même qui relieràit une Humanité souffrante à un Dieu miséricordieux et tout puissant ! (4)

Mais bientôt quelle désillusion succède à cet enchantement exquis! désillusion analogue à celle éprouvée par Wordsworth et décrite par lui aussi dans « Le Prélude ». C’est que Bruwning vient de se rendre compte de la distance qui sépare de la terne réalité les rêves magnifiques entrevus par ses poètes adorés. Et d’abord, il s’interroge avec angoisse : comment saurait-il être utile aux hommes, lui qui s’est constamment tenu à l’écart du monde ? peut-il, dans ces conditions, véritablement participer à leur rédemption ? D’autre part, cette régénération de l'Humanité à laquelle une Foi nouvelle permettrait de croire — puisque, pour la première fois, la Liberté, l’Egalité et la Fraternité allaient régner parmi les hommes, impliquait — du moins en apparence, — l’abandon complet de l’ancienne Foi, celle en Dieu, puisque le terme « Divinité » paraissait se confondre avec celui de « Tyran », tout au moins dans la pensée de Shelley, qui exigeait : « l’abolition totale et définitive de toute superstition » (5) ? Comment alors concilier ces exigences avec l’inébranlable Credo que tous les siens, et cela dès les premiers jours de sa vie, lui avaient inculqué ? L’incertitude était cruelle, cruelle l’angoisse étreignant toute son âme. Bientôt l’adolescent désemparé renonce à lutter plus longtemps. Dès lors, son siège est fait : de même que, au point de vue littéraire, il avait cru nécessaire de rompre avec l’école de Pope, malgré les préférences si marquées de son père, il se croit tenu d'abandonner ses croyances religieuses les plus intimes. La raison profonde de son erreur était qu’il était porté dans un élan trop éperdu vers Shelley pour voir clair et pouvoir juger

J (4 Voir le début de « Pauline ». « Stand robed and crowned amid the faithful », et vers 1014-1020, et comparer avec la fin du 3° Livre de « Sordello >» et passim dans « Paracelse >».

(5) Voir Préface de « Queen Mab »,

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sainement des choses (6). À ce moment, il s’imagine seulement que sa fidélité envers son nouveau Dieu (7) exige ce sacrifice suprême et, sans délai, il veut y consentir. Alors, il se fait athée, cherche à subordonner sa nature aimante à sa seule intelligence, — il se débat longtemps et vainement dans d’inutiles efforts pour comprimer et étouffer ses sentiments d'antan. Finalement, torturé d’incertitudes infinies, renonçant à tout espoir, à toute généreuse ardeur, il tombe dans un abattement extrême. Car, en abandonnant la Foi, il lui a fallu du même coup, renoncer à cet idéal si haut qu’il s'était fait en tant que poète, perdre toute confiance en sa mission et douter absolument de l'efficacité de son rôle. Ce culte qu’il avait poursuivi si ardemment jadis est maintenant détruit. Il voit son âme graduellement envahie par tout ce qui autrefois lui répugnait ; c’est le Moi seul qui l'emporte, et au lieu de la Divinité détrônée, ne règne plus qu’un Egotisme effréné (8).

Rien au fond de plus naturel que se soit opérée, chez un être aussi prodigieusement doué, une pareille transformation. Lui, qui, dès l’enfance avait donné des preuves de son incontestable supériorité et s’était distingué par son esprit impérieux et dominateur, ne devait-il pas, de toute évidence, s’imaginer que c'était à son Moi, — réputé infaillible, — que devait revenir la première place partout et toujours ?

C’est au milieu de son profond désarroi, lorsque le désespoir se fut emparé de lui, que s’effectua l’intervention, opportune à tous égards, de Sarah Flower. Ce fut elle surtout qui, par son amitié si pure, ses conseils, sa tendresse, par sa persuasive bonté, sut le ramener à la longue à ses convictions de jadis, elle, qui lui fit retrouver toute la paix de son âme, lui fit comprendre où résidait son véritable bonheur (9) et comment il pouvait et devait rester Poète.

« Pauline », cette œuvre de début, récit fidèle de ses souffrances, ne fut, il est vrai, écrit que trois ans plus tard, après que sa guérison morale fût devenue complète. II put alors examiner sa crise avec calme, ne plus la considérer que comme une maladie inévitable, celle par où, tôt ou tard, doit passer toute jeunesse réfléchie, juger à la fois son propre cas et celui de Shelley, et se rendre compte que l’un et l’autre s’expliquent par la même raison (10). Ainsi, sa première œuvre litté-

(6) Il dira plus tard : « 1 misread him » (Voir Mrs Orr, Life (p. 79). À

(7) « When Shelley was his God » (dira Domett). a

(8) Voir « Pauline », vers 472. « Some dark spirit sitteth in his seat ».

(9) Voir « Pauline », vers 237 et 883.

(0) Cf. Préface to « Letters of Shelley » : « Men cannot persist in confounding — any more than God confounds — with genuine infidelity and an atheism of the heart, those passionate impatient struggles of a boy towards truth and love. Crude convictions

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