‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 24 sur 183 · ARRET STE · texte numérisé non relu

ARRET STE

haute estime le jeune écrivain était déjà tenu dans le monde intellectuel, lors d’un banquet que l’on offrit à Talfourd, dans sa propre maison, le 26 mai 1836, pour célébrer l’éclatant succès que venait de remporter sa dernière pièce « Ion ». L’auteur fut naturellement le héros de la soirée, mais à la table où étaient groupées toutes les célébrités artistiques et littéraires de l’époque, se trouvait Browning. Macready avait pris place entre Wordsworth et Miss Ellen Tree, — à qui avait été confié le rôle de « Clémanthe » dans la pièce. Etaient également présents : Landor, Miss Mitford et Forster. Lorsque, au dessert, Talfourd, levant son verre, but « à la santé des Poètes », ce fut, à la surprise générale, non pas à Wordsworth, mais à Browning assis en face de lui qu’il s’adressa pour avoir la réplique. On fut charmé de la réponse que lui fit le jeune poète qui s’exprima, dit-on, « avec autant de grâce que de modestie » (23).

Après le départ des invités, Macready retint Browning au moment où chacun descendait l’escalier et lui dit, en lui posant affectueusement la main sur l’épaule : « Ecrivez donc une pièce pour moi, comme cela vous m'empêcherez de partir pour l'Amérique. » — « Voulez-vous que ce soit un drame historique, mettons, sur Strafford ? » répliqua Browning. Macready accepta d'emblée. Browning qui avait déjà commencé son poème narratif « Sordello », mit celui-ci momentanément de côté pour s'occuper aussitôt du drame.

C’est probablement à cause du goût très prononcé qu’il avait tou-

- jours eu pour l’histoire que son choix s'était porté sur le ministre de Charles I° (24). En tout cas, son attention avait été récemment attirée

- sur Strafford, car son ami Forster contraint — par suite d’une maladie d’abandonner l'étude qu’il avait commencée sur celui-ci — l'avait chargé de la terminer (25).

La pièce, achevée en mars 1837, fut acceptée avec empressement par M. Osbaldiston, Directeur du Théâtre de Covent Garden (26).

(23) Wordsworth lui-même, s’inclinant, lui dit après son discours : « I am proud to drink to your health, Mr Browning. » Il est à noter que Leigh Hunt, dans un article écrit peu auparavant, classait déjà « Paracelse » à côté du « Prélude », non encore publié, il est vrai, mais déjà connu des amis du grand poète.

(24) I1 avait d’abord pensé choisir un épisode de la vie de Narsès, eunuque de

Justinien, mais il abandonna très vite son projet.

25) On a longtemps cru que cette Vie de Strafford était entièrement l’œuvre de | Browning, mais il ne fit en réalité que la compléter. Elle avait été destinée à faire partie de la série des « Vies des Hommes illustres de la République de 1648 », paraissant dans

l'Encyclopédie Populaire, éditée par Lardner. : (26) Il s'était engagé à verser à l’auteur : £.12. pour les 25 premières représen- tations et £.10. pour les soirées suivantes, <

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Elle fut représentée le 1°” mai 1837 et réussit auprès du public, malgré une série de mésaventures, car, d’abord, faute de fonds, le directeur ne put faire les dépenses indispensables à la bonne mise en scène de la pièce ; ensuite, bien que Macready eût joué admirablement son rôle, ainsi que Hélène Faucit, — en dépit de son extrême jeunesse, — tous les autres acteurs se firent remarquer par leur incompétence, enfin, par suite de la défection de Vandenhof (27) qui, alléché par des offres plus rémunératrices, abandonna Covent Garden; au bout de cinq représentations, la pièce dut être retirée de la scène.

Douglas Jerrold avait fait paraître, il est vrai, un article fort élogieux dans « The Constitutional », où il vantait les qualités exceptionnelles du nouveau dramaturge, mais Browning dépité de son échec immérité, jura qu’il ne ferait jamais plus de sa vie une pièce de théâtre (28).

« Strafford », qui est la première tentative qu’ait faite Browning en ce genre, offre, — malgré certains défauts très apparents — un véritable intérêt : il témoigne que l’auteur possédait déjà de réelles dispositions pour l’art dramatique, et l’on sent, en le lisant, jusqu’à quel point le poète était obsédé, à ce moment, par ses préoccupations humanitaires, préoccupations qui allaient, malgré tout, beaucoup influer sur l’agencement final de « Sordello », à la composition duquel il se remit sans tarder. Sa boutade donc n’avait pas de portée réelle. En effet, s’il adoptait dans son poème le genre narratif, ce fut bien à contre-cœur, car dès le début de celui-ci, il exprime le très vif regret qu’il éprouve de ne pouvoir l'écrire sous la forme dramatique (29). Tout l’hiver de 1837 y fut consacré, ainsi qu’une partie du printemps de 1838. Une lettre écrite le Vendredi Saint de cette même année nous apprend qu’il compte se rendre à Venise, afin de pouvoir « finir son poème au milieu des scènes qui y étaient décrites ». Il s’embarqua, en effet, le 13 avril 1838, au dock Sainte-Catherine, et — après certaines péripéties bizarres (30), — traversa la Baïe de Biscaye. Là, il fut si affaibli par l’effroyable mauvais temps que le capitaine du vaisseau dut l’aider à monter jusque sur le pont lorsqu’en passant devant le Détroit de Gibraltar il voulut voir l’immense et majestueux rocher conquis par

(27) Le comédien auquel le rôle de Pym avait été confié.

(28) LE ComTE DE LALLy TOLLENDAL fit paraître à Londres, en 1795, un Drame : « Le Comte de Strafford », suivi d’une « Vie de Wentworth, Comte de Strafford ». Il est peu probable que Browning ait connu ces ouvrages.

(29) « Sordello », Chant I, vers 20.

(80) Voir : « Vie », par Mrs Orr, p. 96-100.

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