HE AR
ses compatriotes. Avant d’atteindre Trieste, il exprima, en vers éclatants, les sentiments que ce spectacle avait suscités en lui (31). Il gagna Venise, puis Trévise et Bassano, non sans avoir fait un crochet pour voir Asolo. Il passa de là à Vérone et Trente, traversa le Tyrol, puis gagna Insbrück, Munich, Salzburg, Francfort et Mayence, descendit le Rhin et revint enfin chez lui par Aix-la-Chapelle, Liége et Anvers (32).
Ce tout premier voyage qu’il fit en Italie, constitue en un sens, la dernière grande influence formatrice qu’il subit. On peut en effet, sans conteste possible, affirmer que si celle de Shelley fut, jusqu’en 1838, prédominante chez Browning, — persistant même jusqu’à la fin de sa vie, — celle que dès lors exerça sur lui ce merveilleux pays, ne fut ni moins forte, ni moins efficace que les précédentes dans la formation de son génie.
À seize ans, — nous avons eu l’occasion de le voir précédemment, — le poète s'était fait inscrire à l’Université de Londres, afin de pou-
- voir prendre part au cours d’italien qui y était donné. Cependant, au
bout de quelques semaines, il remplaça celui-ci par un cours d’allemand, dès qu’il eut trouvé à Camberwell un professeur d’italien, le Signor Cerutti. Il prit tant de plaisir à ces leçons que le maître put obtenir de son élève des progrès très rapides, au point qu’il fut bientôt à même de lire « La Divine Comédie » dans le texte. Cette œuvre, la plus magnifique, sans conteste, qui existe après la Bible, suscita en lui un enthousiasme extrême, égal à celui qu’il avait éprouvé à la première lecture des œuvres de Shelley. Certes, la ferveur qu’à si juste titre, il lui manifesta alors, il n’était pas seul à en être possédé. Elle était partagée — avec moins de fougue, sans doute, mais avec une sincérité entière — par beaucoup de ses contemporains. C’est l’époque, en effet, où Dante commençait à être apprécié à sa juste valeur, tant en France — où Ampère et Sainte-Beuve l’avaient mis à la mode, — qu’en Angleterre, où Cary, Coleridge, Hallam et Macaulay lavaient traduit et
avaient vanté ses mérites (32 bis).
(31) Dans « Home Thoughts ». Il écrivit aussi « How They Brought The Good News ». « Under the bulwark of a vessel, off the African coast, after I had been at sea long enough to appreciate even the fancy of a gallop on the back of a certain good horse « York », then in my stable at home ».
(32) Il est inexact qu’il se soit rendu en Italie tout d’abord en 1834, comme on l’a souvent prétendu. à
(32 bis) Voir ce qu’en dit le fils de l’historien Hallam, l’ami de Tennyson :
« An English mind that has drunk deep at the sources of Southern inspiration, and
| especially that is imbued with the spirit of the mighty Florentine, will be conscious of
Hp
Shelley qui avait toujours témoigné une admiration passionnée pour Dante, aurait tôt ou tard amené Browning au grand florentin, mais quel ravissement nouveau celui-ci ne dut-il pas éprouver en lisant le poème le plus saisissant qui ait jamais été écrit, lui qui, à la fin de « Pauline » s’était, en un élan éperdu, voué à Dieu, à la Vérité et à
l'Amour ». Cette trinité mystique, — objet de son culte ardent, il la découvrait derechef, maïs cette fois-ci expliquée, éclairée par un génie prodigieux.
L’art si subtil que Dante déployait dans la Divine Comédie, la vaste sympathie humaine qui rayonnait de toute son œuvre, eussent suffi, à eux seuls, à attirer tout de suite Browning vers lui, mais la profondeur de ce génie, la hauteur de cette intelligence, lui paraissaient alors telles que, du coup, il en resta comme subjugué. Pouvait-il, en effet faire moins que vénérer, adorer celui qui, fouillant le mystère des choses, dévoile une maîtrise absolue dans la connaissance des desseins secrets du Très-Haut, et avec une assurance suprême, affirme en dernière analyse, que l'Amour, l'Amour fait Dieu, est seul susceptible de faire mouvoir tout ce qui est ?
Rien d’étonnant donc si désormais pour lui Dante symbolise le Poète suprême, le Chantre unique et parfait, le plus grand peut-être, parmi ceux qui comptent à travers les siècles, car mieux qu'aucun, il sait remplir le rôle déjà entrevu par Browning lui-même dans les rêves de sa jeunesse — le rôle d’interprète et de Prophète, d’Instructeur attitré de l'Humanité entière, lui dont la mission suprême est de révéler aux hommes leur véritable voie.
Aussi Browning, qui depuis l’échec de « Pauline » méditait de reprendre le sujet qu’il avait ébauché dans ce poème, comprit-il tout le parti qu’il pourrait tirer d’un personnage tel que le « Sordello » de Dante : Effectivement, le barde de Mantoue n’était-il pas celui qui, après le départ forcé de Virgile, avait été désigné dans le poème comme seul capable de remplir la si délicate et si unique mission de servir de guide à Dante durant le reste de son voyage ? Cette mission, il l’avait reçue malgré la défaveur qu’il avait encourue et bien que Dante le
a perpetual freshness and quiet beauty, resting on his imaginations and spreading gently over his affections, until, by the blessing of heaven, it may be absorbed without loss, in the pure inner light, of which that voice has spoken, as no other can. » ;
« Luce intellettual piena d’amore,
Amor di vero ben pien di letizia,
Letizia, che transcende ogni dolzore. »
et voir aussi In Memoriam : 88.
représente comme ayant manqué, par suite d’un orgueil démesuré et faute d'énergie suffisante, au rôle que sans cela, il eût pu jouer sur la terre.
Il vit là, de même, l’occasion qui lui était offerte, non seulement de reprendre le portrait du Poète qu’il avait entrevu et tout juste ébauché dans « Pauline », mais encore de refaire celui d’Aprile, imparfaitement esquissé dans « Paracelse ». En les combinant, en les amplifiant tous les deux, il lui serait possible, cette fois, de donner le portrait vraiment complet du Poète idéal, celui qui, revêtu de toutes les qualités, doué par la Nature, semblait destiné à la réussite complète. Il pouvait alors le faire voir, malgré tout aboutissant à un échec final, succombant, mourant même, par sa faute, parce qu’il n’avait pas su comprendre sa véritable mission, et par là devenait claire la leçon que Browaning lui-même voulait inculquer.
La tentative qui s’offrait alors à son génie, était en vérité très belle. La tâche, néanmoins, était malaisée. Les difficultés qu’il éprouva en voulant l’accomplir le déconcertèrent certes, tout d’abord. IL avait eu en effet un premier et grand désavantage : celui de se trouver dans l'impossibilité de se consacrer uniquement à cette œuvre au moment précis où il n’aurait dû pouvoir ne s’occuper que d’elle. Il lui avait fallu tout d’abord achever « Strafford ». Aussi, de ce faït, « Sordello » subit de fréquents renvois, des délais renouvelés, et par suite, ne put que très graduellement prendre, à travers une série d’hésitations, de tâtonnements et de remaniements multiples, sa forme définitive. Ces fréquentes interruptions, ces nombreuses modifications ne pouvaient que nuire à l’unité du poème qui, forcément, s’en est beaucoup ressenti. Mais on sait, d’autre part, quelles précautions infinies son auteur avait eu soin de prendre pour se renseigner à fond, sur le sujet si complexe et si vaste qu’il venait de choisir. Ce furent des journées entières qu’il passa au British Museum, et pendant plusieurs mois de
suite, à compulser les innombrables volumes que les écrivains ou les
chroniqueurs des temps passés avaient écrits sur l’époque choisie par lui (32 ter). Et ses efforts ne se bornèrent pas là. Il se donna — quoi qu’on ait dit — non moins de peine au point de vue de la composition de son
(32 ter) Les plus importants parmi les ouvrages qu’il consulta furent ceux de 1° Rolandino : De Factis in Marchia Tarvisana — principale source pour l’histoire de « Sordello » ; 2° Verci : Storia degli Eccini ; 3° Muratori ; 4° Sismondi : L'Histoire des Républiques Italiennes ; 5° Pigna : Histoire des Princes d’Este ; 6° Parva Chronica Ferrariensis ; 1° Riccobaldi : Histoire des Empereurs ; 8° La Chronique rimée d’Aliprandi.
AE CT Era)
œuvre (33). « Cette fois-ci », écrivit-il à son jeune ami Westland Marston (34) « le public ne pourra pas m'accuser d'être inintelligible > (35).
Le public, hélas, ne fut nullement de cet avis. Le critique habituel de l’'Athenæum qui, le 30 mai 1840, consacra à « Sordello >» un article assez long, insista avant tout sur l’impossibilité où, à tout moment, il se trouvait réduit lorsqu'il s’agissait de démêler le sens exact de la pensée de l’auteur qui, par ailleurs, déclarait-il, « donnait fréquemment et malgré tout, des preuves d’un talent hors ligne ».
Seuls, les reproches du critique ont été constamment depuis — et bien à tort — répétés. Pourtant, à tout bien considérer, existe-t-il un poète réellement grand qui n’ait été accusé, par de superficiels lecteurs, d’être inintelligible parfois ? Quel est le penseur, véritablement profond, dont la pensée éclate tout de suite avec une entière clarté aux yeux du profane ? Il eût suffi même alors, et pour se montrer plus juste, de comparer « Sordello >» avec, par exemple, « La Divine Comédie » de Dante. Auraïit-on pu dans ce cas affirmer honnêtement qu’il renfermait plus d’obscurité finale que celle-ci n’en contient (36).
En réalité — à qui veut regarder de plus près — il apparaît hors de doute, que l’on s’est attaché surtout à critiquer chez notre auteur un manque de clarté qui, à vrai dire, est plus apparent que réel ; par contre, on a omis de s’occuper de ce qui nous importait le plus, à savoir, le fond même de l’œuvre.
Ainsi donc, il nous semble, en dernière analyse, difficile d’admettre que ce poème — tout entier consacré à l’étude du développement d’une âme, — celle du poète idéal, c’est-à-dire l’expression la plus haute que puisse revêtir notre esprit, et en conséquence, d’un incalculable intérêt pour l’homme de tous les temps, — puisse pour l'Humanité avoir une portée inférieure à celle que renferme le chef-d'œuvre du grand devancier de Browning lui-même, l’immortel Dante.
(33) Il avait été très ému par une critique de Sterling (rapportée par Caroline Fox), qui se plaignait de la « verbosity >» de Browning. À ce propos elle ajoutait : « does Mr. B. know that Wordsworth will devote a fortnight… to the discovery of a single word that is the one fit for his sonnet ? » Marston lui-même, dans ses mémoires, prétend que « Browning’s system of composition is to write down on a slate in prose what he wants to say and then to turn it into verse, striving after the greatest amount of condensation, thus if an exclamation will suggest his meaning he substitues this for a whole sentence ». Il y a là une exagération manifeste.
(34 Lui-même, écrivain dramatique à vingt-deux ans, venait de donner « La Fille du Patricien », pièce dont Dickens fit la préface.
(35) Il ajoute : « I hope to stop the mouths of the critics altogether. »
(36) Voir par ex. : LES ENIGMES DE LA DIVINE COMÉDIE, par A. Masseron,
ee
PARA PSN AN die
Avec « Sordello » prend fin la première période littéraire de Browning.
En effet, « Pauline », « Paracelse » et « Sordello >» — malgré leurs différences apparentes, — sont, par leur fond commun, identiques, en un sens, et forment par là une indissoluble trinité. Sujet ou forme, en effet, ont une même matière, car tout en eux se ramène invariablement à l'étude du Soi. Ils marquent, à cause de cela même, dans l’existence de l’auteur, un moment à part et bien distinct. Ils sont en effet, tout autant que l’histoire de l’évolution subie par « Sordello », « Paracelse » ou « Pauline », le récit du développement de l’âme de Browning lui-même. Ils ne sauraient donc manquer, ne fût-ce qu’à ce titre, de nous intéresser au plus haut point.
Ainsi notre première et indubitable tâche, dans l’étude présente, consiste avant tout, à démontrer que tous les faits que nous y rapportons sont plus entièrement autobiographiques qu’on n’est d’ordinaire porté à le croire et, par là, infiniment plus pénétrés de l’individualité puissante de celui qui, dès sa plus tendre enfance, était animé du désir de mériter un jour, lui aussi, le titre de Poète.
Poète, il l’est, certes, devenu, et cela pleinement, entièrement, mais à la longue, et non sans de dures épreuves. Son premier apprentissage, — plus douloureux qu’on ne se l’imagine, comporte une véritable crise morale qu’il s’efforce de décrire dans sa toute première œuvre intitulée : « Pauline ». C’est là que l’on peut saisir, très nettement marquée, une transition qui s’opère chez lui : le passage de l’émotivité juvénile, chez un enfant extraordinairement précoce, à la raison plus assagie d’un adolescent qui, sans doute, demeure inexpérimenté encore mais qui, peu à peu, regagne un calme bienfaisant et retrouve enfin sa confiance entière en Dieu, et qui, par surcroît acquiert surtout un très solide espoir à la fois dans l'Homme et dans la Vie.
Mais, son œuvre à peine livrée aux regards de son entourage immédiat (37), le poète débutant se rend compte qu’elle n’était. en somme, qu’une ébauche imparfaite ; c’est alors qu’il songe à reprendre, d’une manière à la fois plus ample et plus sûre, l’analyse qu’il avait tenté de fournir de sa propre personnalité. Il cherche à faire comprendre à ses lecteurs, en quoi, à ses yeux, consiste le réel épanouissement intellectuel de tout être humain. L'intelligence véritable, nous assure-t-il, ne commence qu’à partir du jour où l’homme se rend plei-
nement compte de l'importance primordiale que joue ici-bas la Sympa-
- (87) Car le grand public ne la connut pas d’abord. ses ; NAT
thie Humaine. Le rôle et la nature essentielle de celle-ci sont trop souvent ignorés, surtout par ceux à qui l’intelligence seule donne un trop grand orgueil. Cette Sympathie, insiste-t-il, constitue unique connaissance vraie ; bien plus, elle est la suprême science, car Elle et l’Imagination ne forment, au fond, sous une apparence déguisée, qu’une seule et même chose. Par Elle seule, l’homme pourra arriver à savoir d’une façon certaine et effective. En effet, par cette rare puissance, “unique entre toutes, l'Homme devient capable de pénétrer, — grâce à l'intuition directe qu’il acquiert par elle, — jusqu’au sens intime et profond de tout ce qui existe. Par suite, le Poète seul qui, — ainsi que l’a si excellemment dit Shakespeare — est « of imagination all compact », se trouve à même de communier avec l’essence de la Réalité véritable (38), Réalité que l'intelligence, limitée à ses seules ressources, est impuissante à atteindre. Maïs cette Sympathie, qui est sensibilité intelligente, il faut, pour l’acquérir, une condition suprême, il faut l'intervention, et l’exercice constant, le développement graduel, d’une autre faculté que possède l'Homme, à savoir : la Volonté.
Ainsi, après avoir terminé son « Paracelse » où l’on voit l’Intellect, orgueilleux et tout puissant, qui cherche à bannir de son âme toute affection humaine, maïs se trouve en butte à l'emprise envahissante des sens, Browning comprend que dans une dernière création, il lui resterait à montrer le danger d’une volonté faible et incertaine, et à faire comprendre les écueils variés auxquels se trouve exposée une âme à la fois paralysée par l’indécision, aveuglée par la constante préoccupation de Soi et entravée par des limites étroites que lui imposait sa sphère terrestre.
Il fallait donc, tout en signalant le rôle néfaste que joue l’orgueil chez chacun de nous, insister surtout sur le souverain devoir qui nous incombe, à savoir : nous affranchir de toute préoccupation du Moi, si nous voulons atteindre notre véritable idéal, — qui malgré tout, ne peut jamais être que passager, — par nos efforts constants et réitérés. Nous sommes donc impérieusement tenus de redresser notre âme, de même que nous avons individuellement à nous tourner toujours davantage vers nos semblables pour pouvoir mieux les étudier, les connaître et les aider, et nous consacrer à eux, au lieu de nous occuper exclusivement de nous-mêmes. Pour nous éclairer et nous aider, nos meilleurs, nos plus grands Instructeurs seront à tout moment les
(38) Voilà pourquoi le Poète est à même de mieux renseigner ses ones Cf. la fin du paragraphe 8, livre IT, Les Œuvres, p. 444,
mes
Etetes REX
Poètes (39). Voilà, en un mot, le sens essentiel et la portée si profondément humaine de la dernière partie de cette œuvre autobiographique : « Sordello ».
En l’écrivant, Browning refaisait, en vérité, le récit de son propre apprentissage, qui a dû être fort pénible, par cela même qu’il était si intime. Sa tâche laborieuse lui avait été néanmoins facilitée par l'exceptionnelle vigueur de ses facultés d’analyse introspective. Ce sont elles qui lui permirent de se rendre compte de ce qu'est véritablement l’être humain, de saisir la signification profonde de la Vie et de l'Homme ici-bas, de comprendre enfin que si, en apparence, la vie humaine semble être une série d’échecs, elle constitue en réalité, une succession de victoires remportées sur soi-même, lorsque, intervenant à propos, la toute-puissante Volonté remplit son véritable rôle. Il aboutit ainsi à sa dernière et triomphale conviction que l’homme est fait pour une aspiration éternelle, que l’activité est la raison suprême de cette vie, et que les obstacles qui se présentent à nous, n'existent que pour être surmontés. On ne retombe que pour recommencer toujours, pour atteindre par degrés, et seulement par un labeur constant, une perfection qui, n’étant que momentanément parfaite, est, elle aussi, perfectible sans fin. La vie éternellement est faite d’efforts comme d’abnégation perpétuellement renouvelés.
Parvenu à un tel degré d’intuition, ayant pris connaissance de luimême, il avait pénétré le fond même de l’homme universel, et du problème de l’existence. N’avait-il pas alors bien raison d’affirmer hautement que « seule dans la vie importe la connaissance de l'âme, que le reste ne compte gwère ? » N’est-il pas devenu du coup, en arrivant au terme d’une pareille enquête, le psychologue averti et vraiment complet ? |
Assurément, grâce à son regard si compréhensif, si intense et si aigu il pourra désormais — d’une manière efficace — embrasser l’'Humanité tout entière. Il peut aussi, du coup, se rendre compte combien bornées ont été parfois ses premières aspirations, et de quelle inanité furent jadis beaucoup de ses tentatives, maladroiïtes autant qu’inutiles : Sans doute est-ce là la raison pour laquelle il détruisit toutes les productions imparfaites de son adolescence.
Pour se convaincre du progrès déjà accompli au moment où nous sommes parvenus, il suffit de comparer le vague et l’imprécision des
(39) Qui existent pour accomplir la tâche en vue de laquelle ils ont été créés, et réussissent ou échouent selon le degré de volonté dont ils font preuve. L'influence de Carlyle perce ici ; à noter que le « Hero Worship > date en effet de 1840.
efforts de la première époque, par exemple le : « 1 wowd be All >» de « Pauline », ou le cri si caractéristique d’Aprile : « No thought which ever stirred a human breast should be untold » avec lhésitation si marquée de « Sordello » : « A crowd, he meant to take the whole of it : because a few of them were notable, should all be figured worthy note ?»
Aussi, à mesure que grandirent cette maîtrise et cette intuition, s’accentue de même le souci voulu de se préoccuper d’autrui. Alors, cédant le pas à l’altruisme le plus désintéressé qui soit, ses visées purement égoïstes se font de plus en plus rares pour disparaître finalement à jamais (40). L’introspection faite jusque-là pour lui-même se transforme en une étude plus large et partant plus intéressante. Ses forces se canalisent, sa fougue printanière s’assagit de même, aussi son art, de ce jour, s’affirme-t-il plus vivant, plus riche et plus foncièrement dramatique (41).
Son propre génie, à l'instar de celui d’un Shakespeare, en analysant des âmes autres que la sienne, ne pouvait que s’accroître. Il se révèle de plus en plus habilement objectif en se rapprochant du Réalisme des grands maîtres. Ce progrès se manifeste d’une façon toujours plus nette à travers la longue série de poèmes qui portent le titre symbolique de « Bells and Pomegranates » (42).
C’est donc, sans conteste, un changement complet de méthode, immédiat et radical, que l’on constate chez Browning à partir de « Sordello », car son domaine s’est dès lors à la fois agrandi et étendu. Pour chaque étude qu’il fait, ce n’est plus le même type d’humanité qu’il nous présente : son choix se fait varié, c’est de tous les pays de l'univers, des milieux les plus disparates qu’il soit possible de concevoir, qu’il tire ses personnages. Le regard dont il scrute ses semblables de tout rang et de toute espèce, se fait de plus en plus sûr, de plus en plus profond, tandis que sa manière si originale de traiter ex-abrupto son sujet, de mettre en saisissant relief les traits essentiels de ses personnages, se précise en même temps qu’elle s’amplifie. Cette seconde manière s’épanouit dans les cinquante poèmes intitulés « Men and Women » où l'influence de Shakespeare apparaît prépondérante (43) ; il avait toujours eu, il est vrai, un culte des plus
(40) Déjà dans « Pippa Passes » l’héroïne s’ignore complètement.
(41) A cela l'influence de Macready n’avait pas peu contribué.
(42) Il veut instruire ses lecteurs en les distrayant. C’est là le sens du titre « Pour les Rabbins les clochettes et les grenades figurent le plaisir et les profits. » (Lettre à E.-B. Browning, 1845.)
(43) On pourrait dire que la forme du monologue qu’il adopte est calquée sur celui de « Hamlet ». | |
des
es F7