‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 26 sur 183 · ES RER · texte numérisé non relu

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fervents pour le Maître suprême, et ici c’est à un art égal au sien qu’il atteint fréquemment.

Cette époque pourrait se dénommer « impersonnelle et éminemment altruiste ».

Mais, après l’âge mûr, après les années de bonheur qu’une compagne incomparable lui avait fait connaître, après le deuil poignant et suprême de la vie, va venir une troisième et dernière période : celle qui renferme, sans doute, des productions de valeur inégale, mais celle qui, à certains égards, est la plus étonnante de sa carrière, parce qu’elle est enrichie par une œuvre vraiment surprenante « L’Anneau et le Livre ». C’est par celle-ci, croyons-nous, qu’il s’est acquis le droit le plus incontestable de tous à une gloire permanente. Il est clair, en effet, qu’en la faisant, il a voulu quelque chose de tout à fait unique. Il a voulu — sans pour cela accorder une place inférieure à l’Amour, manifestation essentielle du Dieu de Miséricorde et de Tendresse, auquel il demeure inaltérablement fidèle, — mettre non moins en relief l’autre attribut qui, à ses yeux, forme l'indispensable complément de la Puissance Divine, afin d’exalter par là — jusqu'aux extrêmes limites du possible, — l’éternelle splendeur de limmuable et inaltérable Vérité !

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CONCLUSION

Avec « Sordello » prend fin également, en un sens, la véritable jeunesse de Browning.

I1 serait certes inexact de dire qu’en nous séparant de lui à cette époque de sa carrière, nous ayons constaté un amoindrissement quelconque de sa vitalité magnifique. I1 continuera, au contraire, pendant de longues années encore, à être, à ce point de vue, étonnant à tous égards. Mais les circonstances ont modifié sa façon d’envisager la vie.

Au sortir de sa première jeunesse, Browning examine l'existence avec un intérêt toujours plus vif et ses semblables avec une sympathie plus aimante et plus profonde. Il croit dès lors fermement en la bonté foncière, irréductible, de la nature humaine, et par cette foi en l’homme, par son attitude courageuse en face de l'existence, par sa constante aspiration vers le Bien, il a rendu le plus éclatant hommage qu’il était possible de rendre à son maître Shelley, dont il a été le plus énergique et le plus fidèle disciple. Il puise chez lui ce que celui-ci, en dehors de son génie superbe, avait de plus élevé, à savoir la noblesse de ses sentiments humanitaires. Mais grâce à son sens pratique plus développé, et à sa connaissance plus approfondie de l’être humain, il saura en tirer mieux que Shelley a su le faire, un parti qui, vraiment utile, pouvait profiter à tous.

Voilà pourquoi — malgré son esprit idéal et parfois mystique même — il préconise le contact constant avec le Réel : c’est parce qu’il voit si exactement l’existence avec ses tares, l’homme avec ses fautes, que son ample et intelligente sympathie accueille tout avec commisération : comprendre c’est pardonner. Voilà le dernier mot de sa conception de l’Amour.

La largeur de la culture qu’il devait à Shelley l’a sauvé de l’étroitesse où tombent certains des autres grands Romantiques, préoccupés bien souvent uniquement d’éux-mêmes. Bien qu’il ait un sens très averti de la relativité de tout ce qui existe, — surtout comparé à Dieu, — li sait ce que le mot fraternité renferme d’absolu.

Vers l’année 1840, à l'instant où nous prenons congé de lui, le temps a modifié aussi, certes, son être. Cette flamme de vie qui dévore tout de sa chaleur, c’est bien l’image essentielle de sa nature débor-

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dante d'amour qui fait que l’on ne peut qu'être irrésistiblement attiré vers lui. « He is a noble fellow, his life so pure, so energetic, so simple, so laborious, so loftily enthusiastie, it is impossible to know him and not to love him ! » (44). Mais cette même flamme, cette même passion qui étaient parmi ses plus fortes caractéristiques, ne se sont nullement amoindries : elles se sont simplement muées en une splendeur morale plus intense. Sa pureté — ne pourrait-on pas dire sa chasteté ? — sont demeurées, semble-t-il, inattaquables. Il a été préservé de la souillure d’un René, des débauches d’un Alfred de Musset, il a, par contre, acquis quelque chose de la résignation d’un Alfred de Vigny, mais s’est néanmoins affranchi du découragement qui a failli engloutir celui-ci.

Après son premier et juvénile élan, si fortement empreint de tendresse sentimentale, ou plus exactement de vénération passionnée pour les deux sœurs Eliza et Sarah Flower, il semblerait que le cours tumultueux de son sang se soit fait infiniment plus calme. Il paraît, certes, conserver toute la profonde affection qu’il leur consacrait naguère, mais s'être résigné désormais à ne plus leur vouer qu’une adoration lointaine et toute platonicienne. Quant à cet amour profond qu’il eût aimé ressentir, cette passion capable de bouleverser tout l’être, de régir toute une personnalité et une existence entière, cet amour puissant qui, à « Sordello », le héros de son choix, fit si entièrement défaut, il a déjà désespéré de le rencontrer jamais (45). Par moment, il semble en secret se comparer au malheureux poète de Mantoue. Faute d’affection chaude, pouvant répondre à celle de sa nature si intense, il se prend à regretter, dirait-on, tout comme Keats, que dans la vie, l’on soit contraint trop souvent, de constater « la cruelle rareté des êtres qui par nature sont nobles » (46). Désenchanté, et cela malgré son optimisme robuste, la vie du Poète manqué dut lui paraître parfois une sorte de farce non dépourvue d’ironie (47). [s Et. bientôt va s’accroître sa tristesse : la santé de plus en plus

” chancelante d’Eliza Flower, lui inspirera des inquiétudes toujours plus

vives. À sa mort, survenue en 1846, et suivie de près par celle de sa sœur cadette, 1849, son abattement devint extrême. Il a été, à vrai dire

(44) Lettre de Arnould à Domett (juillet 1844).

(45) Voir la lettre si significative qu’il écrivit plus tard à E.-B. Browning : « My whole scheme of life, was long ago calculated and it supposed you — the finding such a one as you — utterly impossible, because, in calcutating, one goes upon chance, not on Providence, How could I expect You ? »

(46) « The inhuman dearth of noble natures » (début d’ « Endymion »).

(47) Voir « Sordello », livre 3, vers 861 sq. « Life is a sorry farce ».

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