INTRODUCTION
« He lived too much advanced before his brother men. » PARACELSE V-377.
Le visiteur qui pénètre dans la salle de lecture du British Museum a pu remarquer, bien au-dessus des innombrables travées de livres méthodiquement rangées tout autour de l’immense enceinte circulaire, et dans l’espace réservé entre les derniers rayons des bibliothèques et le dôme colossal de la voûte vitrée, les noms des plus grands d’entre ceux qui ont illustré la littérature anglaise, inscrits en éclatantes lettres d’or.
C’est le nom de Chaucer qui figure en tête de la liste, c’est celui de Browning qui la termine.
Il semblerait qu’il y ait là l’indubitable preuve de la haute estime où le tiennent maintenant ses compatriotes.
Pourtant, dans sa prime jeunesse, il ne fut connu et justement apprécié que d’un nombre extrêmement restreint de lecteurs. Arrivé à l’âge mûr, il reçut, certes, maint hommage de son pays et de l’Amérique, mais, à vrai dire, ce ne fut que tout à fait à la fin de sa vie que l'Angleterre commença enfin à consacrer une attention un peu plus soutenue à l’ensemble de ses œuvres et à se demander s’il ne fallait pas le considérer comme un des plus grands parmi ses poètes.
De son côté, Browning, au cours de sa carrière, à plusieurs reprises, s’était plaint de l'indifférence que ne cessait de lui témoigner la grande généralité du public anglais (1). Aussi, ce ne fut que le jour même de sa mort, et lorsque son fils lui apprit que son dernier volume « Asolando » venait d’être reçu avec une approbation très marquée, qu’il pût, en expirant, témoigner la profonde joie que lui causait cette nouvelle inattendue, par sa toute dernière parole : « How gratifying ! »
La justice qui venait de lui être tardivement rendue dura peu. La célébration de son centenaire (mai 1912), ne créa qu’un engouement passager, trop tôt suivi des préoccupations de la Grande Guerre, et de la crise économique où l’Angleterre se trouva peu après engagée, pour
(1) « Ye who like me not » (The Ring and the Book), livre I, vers 1380 - cf. début de The Inn Album et passim dans Pacchiarotto. ©
de
permettre de raviver autour de son nom un intérêt durable ; et, actuellement, on semble de nouveau négliger le poète et le penseur pour ne voir en lui qu’un étonnant virtuose de la versification.
Il y a donc lieu d'examiner, tout d’abord, à quoi se rattachent ces variations de sa renommée.
Et d’abord, si le public anglais de jadis n’a pas apprécié à leur juste valeur les toutes premières productions du jeune poète, rendonsnous compte qu’il n’était pas entièrement à blâmer. Il les voyait trop souvent condamnées par la majorité des critiques qui n’avaient, à aucun moment, essayé de les approfondir. Rien d’étonnant donc si « Pauline », « Paracelse » et « Sordello », ne trouvèrent que peu de lecteurs. D’autre part, les échecs successifs de ses drames portèrent également préjudice à ces poèmes, tandis que « Sordello » lui-même nuisit si efficacement à la réputation générale du poète, que le public se détourna des œuvres — infiniment plus claires — telles que « Pippa Passes », Dramatic Lyrics, qui parurent immédiatement après lui.
Aussi, ce ne fut qu’à l’époque de sa maturité, lorsque Browning eut livré à la publicité une production aussi géniale que « Men and Women », que le public anglais lui fit enfin un accueil moins hostile. Malgré tout, on continua à vouloir voir chez sa femme, Elisabeth Browning, un génie supérieur au sien. Cependant, après la parution de « The Ring and The Book » (L’Anneau et le Livre), s’opéra un véritable revirement en sa faveur, quoique partiel encore. Des critiques compétents tel Nettleship (2), eurent beau — par un examen plus fouillé — démontrer la très réelle valeur de certaines de ses œuvres, l’opinion générale demeurait quand même flottante à l’égard du grand homme. L'œuvre de Tennyson, presque aussi vaste que la sienne, mais plus facilement interprétable, mais plus nationale, plaisait infiniment à l’esprit conservateur et chauvin du lecteur ordinaire, et l’attirait mieux que les abstractions de Browning qui, vivant à l'étranger, se trouvait exposé à un autre désavantage considérable : celui de ne jamais être une réalité présente et immédiatement tangible pour ses compatriotes.
Sa renommée — pour toutes ces raisons — resta limitée.
Il fallut attendre jusqu’en l’année 1881 — c’est-à-dire lorsque Browning fut tout près d'atteindre sa soixante-dixième année — avant que fût faite une première tentative sérieuse pour rendre justice à son génie méconnu. On crut parvenir au but en fondant la « Browning
(2) Dans ses « Essays and Thoughts » (1868) il donna sur « Sordello » une interprétation parfois très fine mais parfois erronée.