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« Jadis, je pouvais m'oublier moi-même en m'oubliant dans. l’Amitié, la Renommée, la Liberté, bien mieux, dans l'Amour des âmes supérieures, mais maintenant je commence à savoir ce que c'est que la haine, et c’est moi-même qui en fournis le premier objet. » (V. 650-657).
Soudain, en un éblouissement, il va reconnaître que seul l’amour compte.
La vérité c’est qu’il aime tout ce qui est humain, tout ce qui est beau ; il n’en veut comme preuve que le tableau de la délivrance d’Andromède (tableau qui toujours, lorsqu'il écrivait ses vers, restait suspendu devant sa table de travail) :
RUROROARUROR À À! À VA
« Andromède ! elle demeure avec moi ! des années s’écoulent, moi je changerai, mais le changement ne peut pas l’effleurer. Si belle avec son regard immobile, profond et calme ! avec sa chevelure soulevée qui flotte sur la brise venue des flots salés, tandis qu’un seul rayon de lumière — tout ce que la tempête laisse dans le ciel — vient se reposer sur ses yeux et ses cheveux, et quels cheveux ! Tandis qu’elle attend le dragon sur la plage humide, près du sombre rocher avec la vague blanche, déferlant à ses pieds, nue et seule, créature pour laquelle je n'éprouve ni doute, ni crainte, sûr que, pour la sauver, quelque Dieu va, dans un coup de tonnerre, descendre des étoiles. » (V. 656-667).
Et puis, en dépit du renoncement qu’il avait fait de toutes choses, ces mêmes mots de : Liberté, Amour, font encore tressaillir son cœur, et sont toujours pleins de sens pour lui :
« Bien que je sois envahi par le désespoir, mon sang ne s’in- « surgea jamais plus fièrement que maintenant lorsque j'entends « prononcer le mot « esclave ». » (V. 684-686).
S'il s’est réfugié en lui-même, n’est-ce pas aussi parce qu'il a été obligé d’assister au spectacle de maux qu’il lui était impossible de secourir ? Ce n’est pas là, en vérité, être dénué de sympathie humaine !
« Oh ! Sympathie, obscurcie par la sophistique ! Pour quelle « raison me suis-je réfugié en moi-même, sinon pour pouvoir n'é- « loigner du spectacle des maux auxquels j'assistais sans pouvoir « les empêcher. » (V. 687-689).
Comment croire qu’il ne récèle aucune tendresse dans son cœur ? Chérir Pauline, n’est-ce donc pas de l’amour ?
« Aimer ! n'est-ce donc pas te chérir, toi, ô ma Pauline.
« Et les préjugés, est-ce que je ne les chérissais pas, unique- « ment pour n'être pas dépourvu d'amour ? N’en était-il pas de « même touchant mon amour pour les grands poètes et pour mon « pays natal ! » (V. 690-706).
Son élan de sympathie humaine fut, en réalité, en tous temps, si forte qu’il a, par la pensée, parcouru toutes les existences possibles, il a participé à la vie de toutes les créatures humaines quelle que soit l'échelle où elles se trouvent :
« J'ai faite mienne toute vie : je ne saurais me contenter de « toutes les transformations que pourrait subir une seule existen- « ce ; par la pensée, j'ai voyagé à travers toutes les circonstances « imaäginables, j'ai vécu toute vie. »
« Je sais vivre la vie de toutes les plantes et, à demi-assoupi, « suivre du regard les abeilles qui passent voletant et s’ébattant.. « je puis monter avec l'oiseau, franchissant la pyramide de feuilles « et de branches tordwes de quelque arbre élevé de la montagne, « ou n'élancer allègrement vers le ciel, ow bien, comme un pois-
« son, aspirer profondément l'air du matin dans l’eau obscure
attiédie par le soleil ou, pareil à La fleur et à l'arbre, renvoyer au soleil couchant un clair sourire lorsque s'approche l'orage, comme une jeune fille suit des yeux, en toute sérénité, son amant qui s'éloigne. » (V. 712-730).
Mais vivre seulement par l'esprit, n’est rien en définitive,
« Aimer est la seule vérité ; dominer, n’est pas le vœu de l'âme, elle ambitionne d'être la première en toutes choses, elle désire assouvir sa soif de joie absolue, mais commander pour le seul plaisir de commander lui répugne. En dernière analyse, j'arrive à me rendre compte que l'âme cherche à se subordonner à quelque chose qui, par son essence, lui est supérieur, et à s’y soumettre dans sa faiblesse. Voilà ce qui constitue mon véritable Moi et non ce que je m'imaginais. Qu'est-ce que je recherche avec ardeur, sinon Dieu ? » (19) (V. 811-821).
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! laisse-moi pendant un court instant Te contempler comme si rien d'autre n'existait; nous deux seuls, en présence l’un de l’autre. Et, à mesure que la création s’anéantit, que l’étincelle de mon âme s’agrandisse jusqu’à ce que je puisse dire : tout mon être a besoin de Toi, Te veux, et T'adore. Ce n’est pas à cause du ravissement que m'inspirent Tes ouvrages, que j'a pour Toi tant d'amour, ni parce que j'ai la certitude de mon immortalité, mais bien parce qu'il existe en moi quelque chose qui se tourne vers Toi et aime, ou devrait aimer ! »
Jamais le « amabam amare » de St-Augustin n’a été affirmé avec plus de ferveur !
Il s'adresse ensuite directement au Christ
« N’est-il pas dans ma nature d'adorer ? et en dépit de ma raison ; n'est-il pas vrai que je Le sens, que je Le remercie, que je Lui adresse mes prières, — maintenant ?.….. Puis-je douter qu'’Il m'aime — Et Toi, ô pâle silhouette aux yeux profonds que j'entrevois à peine, Toi que j'ai pu renier sans m'émouvoir ! Est-ce
que je ne sens pas battre mon cœur lorsque je lis le récit de Ta
puissance infinie ? Est-ce que l'enthousiasme ne s'empare pas de moi lorsque je vois Tes calmes et pures vérités éclipser les
£ (19) Ce désir infini d’aimer c’est encore « Sordello » en germe. Voir livre I, vers 487 et 508-515. -