‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 43 sur 183 · LADO · texte numérisé non relu

LADO

« plus rayonnantes clartés de la philosophie humaine ? Est-ce « que je ne frémis pas si j'entends mettre en doute quoi que ce « soit qui se rapporte à Toi ? Sauve-moi si je me trompe, prive- « moi de ma raison, prive-moi de mes pouvoirs, fais-moi mourir « pendant des éternités, pourvu que je Te voie! Le Péché, la Luxu- « re, l'Orgueil m’enserrent comme d’un charme, cependant bien « que mes rêves effrénés aient vu toutes les formes imaginables « de délices étranges, souvent, aussi, je me suis tenu à Tes côtés, « j'ai veillé dans ma solitude avec Toi, durant la nuit humide, sur « le Mont des Oliviers, tout en pleurs ; ou bien, appuyé sur Ton « sein et tirant orgueil de mon humilité, ou partageant Ta mort « sur la croix solitaire, ou assistant à Ta résurrection. »

« Celui qui est familier du péché vient ici déclarer qu'il re- « nonce à tout ce que peut offrir la terre, pourvu qu’il lui soït « accordé de croire et d'enseigner cette foi, en toute humilité, dans « la souffrance, la pauvreté et la honte, avec la seule certitude « qu'il ne peut pas ne pas être aimé. » (V. 820-860) (19 bis).

Quelle soudaine révélation l’illumine alors tout entier ! Oui, à n’en pas douter, c’est cet amour fidèle qu’il a toujours senti chez sa tendre Pauline, qui lui a permis, à lui-même, de répondre à son élan, de l'aimer véritablement à son tour, malgré toutes ses illusions à ce sujet. Cet amour terrestre, faible certes, lui a fourni la certitude que le sentiment qui déborde en lui est d’une puissance, d’une grandeur

(19 bis) Is it not in my nature to adore, And e’en for all my reason do I not Feel him, and thank him, and pray to him — now ? Can I forego the trust that he loves me ?

Do I not feel a love which only ONE...

O thou pale form, so dimly seen, deep-eyed !

I have denied thee calmly — do I not Pant when I read of thy consummate power, And burn to see thy calm pure truths out-flash The brightest gleams of earth’s philosophy ?

Do I not shake to hear aught question thee ?

If I am erring save me, madden me, Take from me powers and pleasures, let me die Ages, so I see thee ! T1 am knit round As with a charm by sin and lust and pride, Yet though my wandering dreams have seen all shapes Of strange delight, oft have I stood by thee — Have I been keeping lonely watch with thee In the damp night by weeping Olivet, Or leaning on thy bosom, proudly less, Or dying with thee on the lonely cross, Or witnessing thine outburst from the tomb.

telles que, par delà l’amour qu’il voue à une créature humaine, son âme, faite par définition, d’aspiration infinie, ne saurait être assouvie autrement qu’en prodiguant les trésors d'amour que renferme son cœur à Dieu, source de tout amour. ’

Le voici donc parvenu au bout de son exacte et pénétrante analyse de lui-même. Il comprend maintenant seulement quelle violence il a voulu faire à sa véritable nature. C’est surtout par un égoïsme excessif qu’il a péché, par orgueil intellectuel extrême. Mais la source de ses déceptions ne résidait-elle pas dans cette surprenante faculté d’examen et d'analyse qu’il possédait au plus haut point ? N’était-ce pas elle qui l’avait induit en erreur, en lui faisant croire qu’une âme était chose divisible, qu’il lui était possible, en quelque sorte, d’être scindée en deux entités distinctes : l’esprit et le cœur, et que l'esprit avait le droit de s’arroger un rôle prépondérant ! Singulière méprise que cellelà, — mais qui devait nécessairement le faire aboutir à une absurdité non moins grande, à admettre que cette âme, — par définition aimante, — pouvait se passer d’amour ! Manifestement, la proposition était trop intenable pour pouvoir être soutenue. Aussi, quand il voit son erreur, elle se dissipe et la paix renaît en lui. Il sait d’où lui viennent les incertitudes passées, il sait non moins que, désormais, ses yeux se sont ouverts et que la réalité ne lui échappera plus. Il sait ce qu’est l'Amour, il a la certitude que Dieu existe, il connaît la Vérité.

Et maintenant, revenu de ses erreurs, il pourra, en toute sécurité, envisager l’avenit, faire part à sa bien-aimée de ses projets : reprendre

la haute vocation de poète à laquelle il s’était déjà voué :

« Un seul mot m'a apporté le bonheur, un autre pourra peut- « être, me le redonner pour toujours. Tu le sais, bien-aimée, je ne « pouvais penser avec calme, car une fantaisie succédait à une au- « tre et m'entrainait, en laissant tout en confusion ; avant qu’il ne « me fût possible de memparer de l'une quelconque d'elles, une « autre scintillait, de sorte que, ébloui par ma richesse, je ne savais « laquelle abandonner, ni laquelle choisir, car tout était si déce- < vant que rien n'était fixe ow ferme. Mais c’est alors que tu me dis « que le barde parfait était celui qui racontait toutes les étapes de « l'existence et tu m’enjoignis de peindre cette première étape. « C’est fait, et déjà je me rends compte que la vie c’est la Vérité, « c’est le Bien. Et la raison pour laquelle tu dois m'appartenir c’est « que, même maintenant, dans l’apaisement de la nuit, maintenant « que j'ai terminé, l'amour, en dépit des tristes pressentiments se

« révèle et murmure tout bas : même à ces derniers moments, Pau- « line m'appartient toujours, avec ses yeux délicieux, clairs comme « le ciel lorsque la pluie rapide a abattu la brume, et que les nua- « ges blancs, tels des couvées de cygnes, flottent au-dessus. Voyez, « comme en une couche amincie par les baisers, se répand le sang « de ses joues, n'affluant et battant dans ses lèvres seules comme « une chose vivante, tandis que son cou ressemble à du marbre « embué par un souffle amoureux. On dirait quelque Pauline ve- « nue des cieux, qui se penche au-dessus de moi et vers moi lève « ses regards, ses regards qui semblent dire que je pourrais la tuer « et n’en être aimé que davantage. » Aime-moi donc, Pauline, rien « que moi, et ne cesse de m'aimer. Les paroles sont folles et im- « puissantes, ne leur prête pas foi, Pauline. Si je me suis souillé, « c'était unigwement pour que tu paraisses plus pure à côté de « moi-même, pour montrer que tu es mon souffle, ma vie, ma der- « nière ressource, mon besoin extrême ! »…

« Les paroles sont folles et impuissantes, mais ce qu’elles vou- « draïent dire, le voici : « Ne me quitte plus, reste assise près de « moi, ton sein tout palpitant et tes tresses dénouées ; veille assi- « dûment à mes côtés, tourne les feuillets de mes livres et, comme « le vent d'été, effleure-moi d’un baiser (20), lorsque je lève mes « regards — sois toujours une aide pour me faire comprendre la « musique que l'esprit ne réussit pas à approfondir et révèle m'en « le mystère. O, la plaisante pédanterie que celle de la Raison qui « vient prescrire une règle de vie. Moi qui étais privé d'espoir, « d'amour, me voici en possession de l'espoir, de l'amour !

« Connais-moi maintenant que je suis devenu plus sage et meil- « leur que celui que tu chérissais jadis. Ne souris pas ! J'ai encore « beaucoup à l’apprendre, beaucowp à te révéler, qui te troublera « d'allégresse. Ne parlons plus du passé. Je ne veux plus regarder « au-dedans de moi-même. » (Vers 875-905 ; 925-937) (20 bis).

(20) Cf. Victor Hugo « Les Rayons et les Ombres », XXVII. (20 bis) One word has brought me bliss, Another still may win bliss surely back.

Thou knowest, dear, I could not think all calm, For fancies followed thought and bore me off, And left all indistinct ; ere one was caught Another glanced ; so, dazzled by my wealth, 1 knew not which to leave nor which to choose, For all so floated, nought was fixed and firm. And then thou said’st a perfect bard was one Who chronicled the stages of all life, And so thou bad’st me shadow this first stage, etc.

PyotEe

Pour oublier à fond le passé, ils se réfugieront dans le pays natal de sa tendre amie :

« Ne parlons plus de cela ! Nous irons désormais la main dans « la main, je t’accompagnerai comme un enfant, comme un esclave « de l'amour, qui ne veut pas regarder plus loin que ne l’ordonne « son seigneur ; et toi, tu as fait choix du lieu où s’écoulera « notre existence désormais : au pays qui t'a donné à moi nous « établirons notre demeure. »

« Alors, lorsque le ciel sera obscurci par des tempêtes, je reste- < rai assis auprès de toi, tandis que tu chanteras les chansons de « fon pays, gaie comme un oiseau du désert, qui, de pure joie, « pousse des cris en volant, ou bien, tu me raconteras des histoi- « res de chevaliers de jadis, ou bien ce sera moi qui te lirai des « poèmes où se déroule le récit de cette sœur pâle et belle qui s’en « fut vers sa froide tombe lorsqu'elle awrait pu aimer, être aimée « et continuer de vivre ; ou encore, pareils à deux divinités ju- « melles, nous irons dans les Enfers, portant parmi les morts une « lampe odoriférante, pour invoquer et réveiller les images encore < mal définies qui gisent au fond de l'antre de mon esprit, laissant « de côté seulement tout ce qui rappelle les doutes d'autrefois. »

« Ainsi, lorsque reviendra le printemps avec le soleil, pareil à « un sourire d'antan, et que les fraîches eaux et les bois bourgeon- « nant nous attendront, nous interrogerons la vie, une fois de plus, « jusqu'à ce que reviennent les impressions abandonnées jadis, re- « nouvelées par le changement, telle quelque claire pensée que des « paroles vides avaient voilées jusque-là. Nous sentirons que Dieu « nous aime et que tout ce qui était entâché de péché n'était qu’un « rêve que la mort dissipera. Et alors, à quoi servirait de nous exi- « ler plus longtemps ? Que je rentre une fois de plus en mon An- « gleterre, et une fois là, que je me rapproche de tout ce que j'a- « vais fui auparavant et, qu'avec calme, j'envisage les traces de « ma faiblesse passée, comme l'on contemple quelque scène où, « longtemps auparavant, le danger nous avait assailli. » (Vers 950- 983).

Pourtant ce n’est peut-être après tout, qu’une perspective qui ne se réalisera jamais !

« Hélas ! dire qu'une vie aussi agréable, n'existe que dans mes « rêves ! »

Toutefois, une certitude au moins lui reste, celle de sa victoire sur lui-même

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« Mais quoi qu’il advienne, et même si le rêve s’évanouit, méme si, avant que ne vienne le froid matin, tout disparaît — ce qui est possible — même si la musique s’attarde pour m'énivrer, et que des yeux étranges et le vin brillant m’ensorcellent en même temps que le rire, comme le péché qui peu à peu reprend son empire sur une âme à peine convertie — même si je suis le premier à nier, à dénigrer et à mépriser l’aveu que je viens de faire, toutes mes belles intentions, néanmoins, — je me trouve finalement en possession d’une joie parfaite ! A moi seul appartient ce moment d’orgueil !

« Car même, dans les moments les plus radieux, une crainte cachée m'envahissait tout entier : je connaissais bien la faiblesse de mes résolutions. Mais maintenant ces sentiments ne seront pas entièrement perdus, je ne connaîtrai plus cette crainte indéfinie qui fait que l’on redoute de découvrir, lorsqu'il est trop tard dans la vie, quelque but nouveau et auquel on n'avait pas encore songé : car ce chant restera pour dire à tout jamais que lorsque j'avais perdu tout espoir d’un tel changement, soudain s’est révélé à moi la Beauté. Ainsi, je finis par une joie parfaite, car moi, qui de nouveau ai élé visité par la Beauté, j'ai l'assurance qu'un autre bonheur m'attend; et même si cette âme débile s’affaissait et si l'obscurité venait à l'accabler, un mot viendrait l’illuminer, l’élever, me permettant de voir plus clair et de t’aimer mieux, à mesure que je referais les mêmes sentiers de la pensée, comme quelqu'un qui en a acquis le droit, et je vivrai,

« toujours plus calme et plus pur, dans la compagnie de poëtes. « Des formes de beauté s’offriront à md prise et des secrets incon-

nus me seront confiés, ce qui jadis était refusé à celui qui était

« indécis ; mais maintenant, je serai prêtre et prophète comme « auparavant. » (Vers 996-1020) (20 fer).

(20 ter) As 1 again go o’er the tracts of thought

Like one who has a right, and 1 shall live With poets, calmer, purer still each time, And beauteous shapes will come for me fo seize, And unknown secrets will be trusted me

Which were denied the waverer once ; but now 1 shall be priest and propkhet as of old.

En terminant, il invoque, une fois de plus, l’ombre du grand poète qui, à travers toutes ses épreuves, l’a soutenu par son exemple :

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