L’ÉLÉMENT AUTOBIOGRAPHIQUE
L’analyse qui vient d’être faite du poème montre qu’il n’est pas quelque chose d’inorganique, ainsi que l’ont cru ses premiers lecteurs. L'œuvre forme, en réalité, un tout bien cohérent. C’est le fruit d’une inspiration directe et personnelle, c’est son propre passé que le poète
décrit,
les tourments de sa jeunesse auxquels succèdent le calme et le
bonheur ; à ce titre l’œuvre ne laisse pas d’être précieuse pour sa biographie intime.
Mais si « Pauline », en tant que poème, pouvait, à l’époque de sa parution, paraître tout au moins intelligible, il n’en était pas moins vrai que dans le détail certains points demeuraient obscurs.
Sun-treader, I believe in God and Truth
And Love ; and as one just escaped from death Would bind himself in bands of friends to feel He lives indeed, so, I would lean on thee !
Thou must be ever with me, most in gloom
If such must come, but chiefly when I die,
For I seem, dying, as one going in the dark To fight a giant : but live thou for ever,
And be to all what thou hast been to me !
AU in whom this wakes pleasant thoughts of me Know my last state is happy, free from doubt Or touch of fear. Love me and wish me well.
Ainsi, on se rendait assez vite compte que le héros du poème devait être un tout jeune poète, mais, par contre, quel était, au juste, celui qu’il dénommait « Sun-treader ? ». Incontestablement un grand poète de haute valeur et, selon toute apparence, un des plus grands parmi les contemporains. Mais lequel ? L'auteur laissait entendre qu’il venait de disparaître récemment. Ce ne pouvait être Byron, car la description qu’il en faisait ne concordait pas avec l’opinion courante que le public conservait à son égard. D’autre part, pourquoi le jeune écrivain avait-il, en adressant sa « Confession » à son amie et confidente, désigné celle-ci d’une façon si familière, à savoir par son unique prénom, tandis que lui-même gardait par ailleurs l’anonymat le plus complet ? Cette personne était-elle comme lui-même poète ?
Autant de questions auxquelles le jeune auteur s’était bien gardé de répondre.
Mais, bien que l’on fût de plus en plus perplexe, on ne manquait pas, au bout d’un instant, de s’aviser que la Note accompagnant le poème était suivie de la signature de « Pauline > elle-même. En ce cas, n’était-il pas possible, en l’examinant de près, de trouver quelque chose qui permettrait de résoudre, d’une façon satisfaisante, tant d’énigmes ? Hélas, non ! car aussitôt lancé dans cette voie, on se heurtait à d’autres difficultés qui ne faisaient que compliquer la tâche de l’investigateur.
En effet, il y avait lieu de croire que le commentaire renfermait quelques détails permettant d'identifier, soit l’écrivain lui-même, soit le grand poète auquel il paraissait s’adresser, soit enfin, le nom réel de sa confidente. Peine perdue ! Au bout de toutes ces recherches, l’on n’y découvrait qu’une critique passablement sévère de l’œuvre du jeune poète qui, aux yeux de l’héroïne, avait donné des preuves d’une trop grande inexpérience. Il aurait mieux fait, affirmait-elle, de livrer sa production aux flammes, n’ayant su la rendre ni précise, ni assez claire. De plus, à l’entendre, il avait — tant au point de vue de la conception que de l’exposition du sujet — manqué aux règles les plus élémentaires prescrites à un ouvrage de cette espèce. Elle semblait, en fin de compte, vouloir en détourner tout lecteur éventuel qui aurait été tenté de s’y intéresser, puisque — avec un manque d’aménité surprenant chez celle qui paraissait tant chérie du poète, — elle qualifiait ne en dernier ressort, de « Production singulière » !
On n’était donc pas plus avancé qu’au début.
Fallait-il alors, en désespoir de cause, avoir recours à l’Introduction ?
Mais, là encore, il n’y avait rien à Aer car si, alléché par l’appa-
rence de mystère dont l'écrivain semblait vouloir intentionnellement envelopper son œuvre, on prenait la peine de déchiffrer le texte latin, on éprouvait, une fois de plus, une assez grande déception, car le sens littéral revenait simplement à dire
« Je crois que le titre seul de mon livre, par ce qu’il a de « rare, amènera beaucoup de gens à le lire, parmi lesquels il y « en à certains dont l'opinion nous sera défavorable par suite de « la faiblesse de lewr esprit, et plusieurs autres qui, par malice « et ingratitude, à la simple lecture du titre, s’écrieront que nous « enseignons des choses défendues, que nous jetons la semence « des hérésies, que pour des oreilles pieuses c’est un empéchement « de le lire, que pour des esprits éclairés, c’est un scandale... Ils « veillent tellement sur leur conscience que ni Apollon, ni le « chœur des Muses, ni les anges du ciel ne pourraient nous garan- « tir de leur malédiction. Mais, moi, à mon tour, je veille aussi sur eux, afin qu'ils ne lisent pas mes écrits, qu'il ne les comprennent pas, qiils ne s’en souviennent pas; ils sont pour eux un danger, un poison ; c’est l'entrée de l'Enfer que ce livre ; il leur dit des choses cruelles, qu'ils prennent garde qu’il leur fasse perdre la raison. Je ne livre rien à leur approbation, je raconte. Si certains passages n’ont pas été écrits avec assez de retenue, que l’on pardonne à notre jeunesse, puisque je n'étais encore qu’un tout jeune homme, lorsque j'ai composé cet ouvrage. »