‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 46 sur 183 · RAR RAR RAR À À · texte numérisé non relu

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L'auteur, loin de fournir de véritables éclaircissements à son texte, semblait ne vouloir attirer l’attention du lecteur que sur des choses ne se rapportant en rien à tant de questions auxquelles on aurait été heureux de trouver une réponse. Il se bornaït à insister sur :

- a) la stupidité et l’hostilité de ses lecteurs et critiques éventuels ; en cela il ne se trompait nullement !

b) le genre particulier de l’ouvrage qu’il offrait au public, mais qui “était, selon lui, dédié avant tout aux gens véritablement éclairés — son ‘œuvre étant un exposé sincère de faits, et alors il avait, certes, raison.

c) l'extrême jeunesse de l’auteur lui-même.

Trop évidemment, le lecteur de 1833 devait se résigner à n’y découvrir absolument aucun des renseignements qu’il avait espéré trouver. Mais il n’en était plus de même trente ans plus tard (1863), lors-

que, grâce au flair génial de Rossetti (21) et par suite des « Pirated Editions », on sut que la toute première production de Browning avait survécu. Pour les lecteurs et les critiques d’alors, les voiles se trouvaient levés et ils étaient, tout au moins, à même de constater au sujet de « Pauline » beaucoup de faits très significatifs.

En effet Browning reconnaissait être le véritable auteur de « Pauline »

« Cet ouvrage fut écrit, dit-il, pour réaliser un projet fou « qui m'absorba durant un temps. Je me proposais de vivre en « imagination les vies des différents personnages et de les décrire « ensuite dans mes œuvres. Cependant le monde n'aurait jamais « pu deviner que Pierre et Paul — auteurs respectivement de « tel poème, de tel roman, de tel opéra, de tel discours — n'étaient « quun seul et même individu. Le présent avorton était la contri- « bution du Poëte du groupe. Celui-ci aurait été, à plus juste titre, « davantage moi-même que les autres. Je l’entourais de ce qui « — à mon idée — était une atmosphère poétique, et je lui attri- « buais une existence pleine de délices. Cette pomme mal venue « est le seul fruit qui me soit resté de ce bel arbre de vie dans le « paradis de mes rêves. »

I1 affirmait en même temps que ce n’était qu'avec « une extrême répugnance » qu'il se laissait contraindre à admettre cet « avortement » (21 bis) dans l'édition complète de ses œuvres; il était, à son sens, dépourvu de maturité (22), il l’avait même, pour cette raison, retouché légèrement, mais par acquit de conscience sans en modifier une syllabe (23), et cependant, chose assez contradictoire, était allé, à un certain moment, jusqu’à laisser percer presque de l’indulgence à son égard,

lui reconnaissant « quelque mérite », enfin, point capital, il avait (ce

dont il était très coutumier), d’une façon voilée, mais quand même pré-

cise, avoué que l'ouvrage renfermait, tout à fait exceptionnellement, certaines de ses propres convictions de jadis, c’est-à-dire au moins quel- .

que chose se rapportant à sa propre jeunesse (24). Il l'appelle « Mon

(21) I avait lu par hasard le poème au British Museum, et devinant que Browning

. Seul avait pu le composer, lui écrivit pour avoir confirmation du fait. (Voir dans Sharp, : p. 53, la lettre que Browning lui envoya à ce sujet, de Saint-Pierre de Chartreuse .

(Isère).

(21 bis) « Abortion ».

(22) « Crude, boyish work ».

(23) « No syllable is changed ».

(24) « Not altogether wide of some hint of the characteristic feature of that parti-

cular dramatic persona it would fain have produced ».

premier essai de poésie, toujours dramatique en principe, servant à exprimer les pensées d'autant de personnes différentes (25), et que j’ai écrites depuis avec moins d’extravagance et sur une échelle moins impraticable ».

Quelle singulière aubaine n’y avait-il pas là pour tout critique à la recherche de l’inédit ou de points de vue nouveaux, du moins pour celui qui aurait été vraiment désireux d’aller au fond de la psychologie du poète ! Mais apparemment, aucun ne voulut profiter de l'excellente occasion qu’on venait de lui offrir. Pas plus qu’on n’avait compris le poème jadis, on ne voulut comprendre la nouvelle et très grande portée qu'il allait prendre dès que ce demi-aveu eut été fait par Browning. L'on se montra, à ce moment unique, tout à fait incapable de voir les véritables motifs qui poussaient le poète à renier avec tant d’empressement et d'énergie, sa première création. On crut que l’auteur devait forcément n’attacher que peu d'importance à une œuvre pareille ; d’abord, au point de vue composition et clarté, il la jugeait peut-être

avec sévérité, mais après tout, avec justice ; quoi d'étonnant alors qu’il cherchât, par une espèce de pudeur littéraire bien compréhensible, à la faire oublier ? Ensuite, son ouvrage ne pouvait, arguaient-ils, que servir d'arme à ses adversaires, qui ne manqueraient pas de la citer comme une nouvelle preuve, bien probante, de cette obscurité dont, à les entendre, il s’était toujours rendu coupable et que l’on ne cessait de lui reprocher.

Mais, à vrai dire, ils ne saisirent nullement les véritables raisons

pour lesquelles Browning désirait tant la supprimer définitivement. Pourtant, il leur eût été facile, — s’ils avaient mieux connu le fond de la nature intime de l’homme, — de savoir quelle frayeur soudaine dut éprouver le poète à la seule pensée que $on œuvre allait être lue, cri- tiquée, el — surtout, — commentée par tout le monde, et cela au moment même où il la croyait à jamais oubliée ! Il se rendait compte,

mieux que personne, de tout ce qu’une pareille éventualité pouvait impliquer pour lui (26). Jadis, quelques amis avaient seuls pu connafître le secret de cette œuvre qui n’avait jamais été faite, après tout, que pour un cercle étroit. Que pouvait lui importer si, autrefois, la critique brutale l’avait épluchée tout à l’aise, si sa jeune inexpérience l’avait trahi, puisqu'il était alors sûr de garder son anonymat intact ? Autre-

4 (25) Il ajoute « et non les miennes », mais il ne faut pas oublier qu’il dit, « in ‘principle », ce qui laisserait supposer qu A a reconnu qu’il s’est parfois écarté de la règle qu’il s’imposa,

(26) A cause de la situation équivoqüe d’Eliza Flower, qui avait été l’Egérie de Fox.

fois, cela ne tirait pas du tout à conséquence, mais maintenant De Ah ! la voir bêtement, stupidement, — peut-être même impudiquement — détaillée par n'importe qui, — voilà ce qu’il redoutait par-dessus tout. Toujours sévère pour lui-même, il avait, autrefois déjà, — non pas qu’elle renfermât rien de réellement répréhensible, mais, bien à cause surtout de ses imperfections littéraires, voué l’œuvre au seul oubli. Restait un danger : c'était, si on la ressuscitait, qu’on ne s’occupât pas uniquement de ses faiblesses littéraires. Brusquement, il vit qu’on allait faire revivre tout un passé auquel personne, sauf luimême, n’avait le droit de toucher.

Le public, ce « British Public » (27), dont il se défiait tant, avait déjà dans le passé donné trop souvent des preuves d’inintelligence à son égard, pour qu’il ne craignât pas de sa part un renouvellement d’incompréhension. Ce public était, pour la plupart, profondément ignorant et sot ; il ne pouvait, en rien, s’imaginer que cette œuvre, si délicatement personnelle, fût autre chose qu’un essai, qu’une ébauche juvénile, tandis qu’au contraire elle renfermait en réalité des choses qui, d’une façon tout à fait étroite et intime, se rattachaient à toute la vie privée de l’auteur : cette vie qu’il croyait enterrée depuis longtemps et à laquelle il ne désirait plus penser lui-même. Fallait-il livrer toute cette intimité au regard avide du monde ? Son œuvre était belle vraiment, mais indiscrète, car il y avait là, à n’en pas douter, naïvement étalées, toutes les ardeurs, toutes les illusions, toutes les espérances d’un jeune cœur de poète, en même temps que l’aveu d’un premier et double amour, qui, à ses yeux, était devenu, avec les années,

encore plus sacré (28). Le monde, et surtout ce public inepte, trop. souvent gouailleur pour toute confidence de ce genre, allaient sûrement,

une fois de plus, mal interpréter la chaste, l’humble vérité ! Non, il devait à son propre passé, aux chers souvenirs d’antan, aux mortes qui, confiantes en sa discrétion, dormaient en paix au fond de leur tombeau, le respect le plus absolu.

Incontestablement, il fallait garder tous ces secrets pour soi seul, et n’en laisser profaner aucun par la malsaine curiosité du public.

C'était là ce que s’était proposé le poète, mais le sort en décida

autrement. 3 Déjà longtemps avant, Browning avait, certes, cherché à faire disparaître sa production, en achetant ou supprimant tous les exemplaires

(27) « Ye, who Like me not ». The Ring and The Book, vers 1380 ; il insiste là-dessus dans deux autres endroits du même poème.

(28) A cause surtout de la passion qu’il avait vouée à sa propre femme.

« Pauline » : «It is a strange, wild and, in parts, a singularly magnificent poet-biography, his own early life as it presented itself to his own ‘aucun détail à ce sujet, et ne dit pas s’il s’agit de Sarah ou d’Eliza

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