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qui lui tombaient sous la main ; mais lorsqu'il s’aperçut que, malgré tout, elle allait revivre, il ne vit plus qu’une façon de conjurer le danger : chercher par tous les moyens possibles à dénigrer son œuvre, de manière à en détourner l’attention du public.
Voilà pourquoi il multiplia ses critiques, cribla le poème de son mépris, l’accabla de son opprobe. Et, heureusement pour son amourpropre personnel, — mais malheureusement pour sa génération, — le public, qui toujours se montre obéissant quand il s’agit de rester dans l’inertie, se montra docile à ses objurgations, discret au-delà de ses plus chères espérances et, négligeant aussitôt de s’occuper de l’œuvre il la laissa dormir ainsi que la mémoire des chères disparues.
Pourtant, dès que nous reprenons le poème pour le confronter avec la vie même de Browning, nous nous rendons compte jusqu’à quel point elle confirme les détails biographiques — hélas ! trop souvent rares — que nous pouvons glaner par ailleurs, sur les années de jeunesse du poète.
En effet, d’une part, l’œuvre elle-même s'explique grâce à cette confrontation, la lecture en devient plus facile et plus attrayante et, d'autre part, elle-même éclaire certains points obscurs de la propre vie de Browning. Nous pouvons, grâce à elle, pénétrer une partie très ténébreuse du début de sa carrière, et, tout au moins, deviner quels rêves, quelles ambitions, quels espoirs ont pu le tourmenter, et quelles profondes secousses intellectuelles et morales ont ébranlé son individualité si forte et si essentiellement vivante.
Ainsi donc, la condition sine qua non pour comprendre l’ouvrage, c’est de voir en lui une « Confession personnelle ». Alors, et alors seulement, il prend un sens et une portée véritable.
À ce point de vue, nous avons d’abord l’aveu de Browning luimême (29), puis un autre précieux témoignage, à savoir celui que nous fournit Joel Arnould, dans une lettre à son ami Domett, au sujet de
soul, in fact, psychologically speaking, his « Sartor Reartus » (30). Mrs Orr, d'autre part, affirme : « 1f any woman inspired the poet of « Pauline », it was Miss Flower ». Malheureusement, elle ne fournit
Flower. à
(29) € That night » (la nuit où il alla voir jouer Kean dans le rôle de Richard 111).
€ I conceived the scheme of Pauline. »
(30) « Sartor Resartus » parut en mai 1833. À noter que « Pauline » le précède,
Mais nous lisons, dans l’article que Sarah Flower consacra à » Pauline » dans les colonnes du Monthly Repository : « Last autumn 1 dropped a poem of Shelley's down there in the wood among the thick damp rolling leaves and this spring someone found a delicate exoticlooking plant growing wild in the very spot with « Pauline » hanging from its slender stalk. » Or, nous savons que Browning et Miss Sarah Flower lisaient ensemble Shelley dans le bois de Burnham.
Enfin, Sir A. Kenyon, dans la dernière édition de la Vie de Browning, écrite par Mrs Orr, revisée et complétée par lui, souligne la qualité probablement autobiographique de « Pauline » (31).
Il est certain qu’au fur et à mesure que l’on retrouve chez le héros de « Pauline » chaque caractéristique du tempérament si particulier de Browning, on a la preuve indiscutable que c’est de lui-même qu’il s’agit dans le poème, En outre, la date et le lieu de la composition de l’œuvre, fournis à la fin de la note préliminaire (32), nous donnent là, non seulement le lieu de séjour (33), mais l’âge exact du jeune Browning, au moment où, comme on l’a déjà vu, il quittait brusquement l’Université de Londres ; c’est donc lui, si féru des mystiques de tout le Moyen-Age, qu’il n’hésitait pas à choisir une page, en latin, du plus célèbre d’entre eux, — le grand Cornelius Agrippa (34) — pour mieux expliquer ou voiler, — selon le degré de compréhension de ses lecteurs, — les motifs qui le poussaient lui-même à écrire. C’est ce même adolescent qui, peu de temps avant, avait subi une si forte empreinte de la littérature française, qu’il n'hésite pas, maintenant, à rédiger, en français, la note finale du poème, — cette langue française qu’il avait tant goûtée avec son professeur Loradoux. Et cela, il le faisait non seulement parce que ses préférences personnelles l’attiraient vers nos écrivains de la Renaissance, vers un poète tel que Marot, qui joignait à une mentalité toute protestante, un sens d’humanisme très ouvert, mais parce que l’esprit d'analyse tout à fait exceptionnel dont lui-même était doué, lui faisait éprouver un réel plaisir à procéder à l’impi-
toyable critique de l’œuvre même qu’il venait de produire. En effet, ,
l'instrument parfait qui rendait cette critique possible, à savoir la clarté française, ne lui était-il pas du coup fourni ? Ainsi, les preuves
(31) Page 34.
(32) On y lit : « 1833 London », l’auteur ajoute, en signes latins : V. A. XX, c’està-dire : Vixi annos vigenti (j’ai déjà. vingt ans).
(33) Les deux noms de villes : Londres au début, et Richmond, à la fin du poème, sont en effet les deux points extrêmes entre lesquels oscille l’existence de Browning pendant les quelques années qui précédèrent ses voyages à l’étranger.
(34) Son véritable nom était Nettenheim ; né en 1486, mort en 1535.
majeures qui démontrent que nous avons bien affaire au jeune Robert, existent dans cette préface, non moins que dans la note finale, En effet, nous trouvons partout en germe, non seulement le Browning à qui il n'avait jamais déplu d’intriguer le lecteur, de le forcer à la réflexion, de lui donner : « a nut to crack », le penseur, mais encore l’humoriste qui laisse constamment percer son ironie ou son dédain, pour ceux qui sont peu aptes à saisir, du premier coup, sa pensée, tout comme se retrouvent, dans le personnage du poème, tous ses autres traits personnels si marquants : la haute idée qu’il se faisait, tant de sa propre intelligence que du rôle du poète, toute son arrogance juvénile, son imagination transcendante, sa ferveur religieuse, l’abandon subit de ses convictions les plus chères, son retour non moins rapide à Dieu, sa croyance à l’immortalité, son culte pour l’Antiquité et les Beaux- Arts (35), car son héros tout comme lui-même est à la fois peintre, poète, musicien.
Si l’on veut aussi savoir quel était le nom (36) du poète auquel
- il vouait une si grande vénération, nous n’avons de même qu’à nous rappeler telle autre des caractéristiques de Browning, à savoir le soin qu’il mettait invariablement à ne pas nommer, par son nom, la personne qui lui était particulièrement chère (37).
Ainsi, le « Thou », qu’il employait si souvent dans la grande invocation de son poème, ne s’adressait à nul autre qu’à Shelley lui-même, car nous voyons que dans « Paracelse » et dans « Sordello », il ne procède pas autrement ; c’est seulement des années après, et pour une édition postérieure de ce dernier poème, qu’il inséra, dans le résumé placé en marge du texte (38), le nom de celui qui « avait été alors son « Dieu », selon l’expression de Domett.
Le seul autre personnage qu’il nous reste à identifier, c’est « Pauline » elle-même (39). Qui est-elle au juste ?
; (35) Une preuve non moins valable est celle qui nous laisse voir les mêmes traits caractéristiques se répéter dans « Paracelse » et dans « Sordello », de plus dans ces deux - œuvres Browning développe les mêmes idées.
(36) Nous le savons, d’ailleurs, grâce à Mrs Orr.
Z (37) Ainsi, en s’adressant à sa femme dans « One Word More », elle n’est rappe- - Jée que par un seul mot : « Love » ; de même, dans « The Ring and the Book », elle est encore qualifiée de « Lyric Love ».
| (38) Cependant dans « Pauline », à défaut d’indications plus précises, il était facile de reconnaître Shelley, non seulement aux multiples allusions ne pouvant s'appliquer - qu’à lui : tels les vers 142 à 205 — 370 à 375 — 404 à425 ; 532, 911 à 924, 1020 à 1030, maïs encore à certains autres où les imitations de son modèle sont le plus visibles.
À (39) Là encore, il semble avoir laissé transpercer la véritable identité de l’héroïne : ” au vers 711, il parle de la « sweet friend » dear as a winter flower, a slight flower offering its frail cup of three leaves to the cold sun ». Puisque, par ailleurs, il se compare à un soleil on peut, à la rigueur, voir là une allusion au nom de Flower,
Certes, c’est d’abord, au point de vue général et humain, la tendre amie, douce, aimante et sage, celle qui conseille et qui persuade parce qu’elle aime profondément, qui convertit parce qu’elle s’obstine, persiste toujours et veut, jusqu’au triomphe final ; c’est l’affection incarnée, C’est donc sûrement Sarah Flower qui a cherché à encourager le jeune Browning désemparé, a réussi à le ramener à la raison, à sa ferveur initiale, à son Dieu, et l’a convaincu de l'erreur où il avait conduit sa propre sœur Eliza. La beauté voluptueuse qui la caractérisait est bien celle qui est si bien décrite au début de « Pauline », ainsi que dans le corps même du poème (40). Nous savons qu’elle avait sept ans de plus que Browning ; en conséquence, elle était tout indiquée pour lui servir de guide et de conseillère, pour lui rendre, non seulement sa foi, et lui donner une nouvelle espérance en l'avenir, mais pour lui enseigner, puisqu'elle savait fort bien écrire elle-même, l’art difficile d'écrire.
Tout ceci indique que celle dont il s’agit ne pouvait être qu’une sorte de sœur aînée, presqu’une mère, pour qui on a, à la fois, de l’affection, puis bientôt un timide amour, éprouvé pour l’être jeune et séduisant, et que l’on finit par dominer malgré la différence d’âge parce qu’on le dépasse par son agilité intellectuelle. Or, Sarah Flower était cela : l’amie près de laquelle on se réfugie pour trouver avant toute autre chose son unique tendresse maternelle, celle qui servira d’écran contre les assauts de la pensée malade envahissante, dont la beauté est tout ensemble une attirance et un réconfort.
Certes, on ne peut nier que le personnage ne paraisse, de prime abord, bien « flou », ses contours sont imprécis, car à aucun moment « Pauline » n’agit, ne prend la parole, et elle n’est jamais non plus décrite en pied. Le jeune poète a probablement fondu, en un seul personnage, les deux natures si séduisantes des deux sœurs, dont il était également épris, pour tant de raisons différentes, et alors il représenterait aussi la cadette Eliza, cette même Eliza Flower qui, plus tard, bravant en cela la médisance, est allée vivre avec M. Fox, lui servant de compagne dévouée et fidèle, celle qui, à la suite de cet acte généreux, a connu tous les inconvénients qu’éprouva à son tour G. Eliot, lorsqu’elle voulut partager la vie de Lewes. Eliza Flower accepta en effet une situation équivoque et sacrifia sa propre considération, ce qui prouve à la fois sa bonté réelle, et ce besoin inné de se dévouer pour les autres.
(40) Vers 666.
Portrait de Sarah FLOWER