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« Pauline », c’est donc elle, mais c’est encore autre chose : c’est aussi notre pauvre cœur à tous, notre faible, mais pure conscience qui, à la longue, et après bien des efforts et des déboires, nous ouvre enfin les yeux. C’est en un mot cet autre « soi-même », qu’un chacun recèle au fond de lui-même et dont parle si bien, non moins passionnément, le grand apôtre Saint-Paul.
Si Browning a choisi ce nom, c’est grandement, croyons-nous, à cause de tout cela, mais c’est, peut-être aussi, à cause du nom que porte l'héroïne d’une œuvre romantique contemporaine. Balzac, en effet, nous a présenté une Pauline, compagne dévouée de son « Louis-Lambert », le héros de ce très curieux roman qui parut en 1832, un an seulement avant l’œuvre de notre poète, et où se révèlent quelques ressemblances qui ont semblé à un critique (41), trop frappantes pour pouvoir être atribuées au seul hasard.
Examinons donc rapidement l’œuvre de Balzac et voyons s’il y a réellement eu imitation de la part de Browning.
$ 4. — La « PAULINE » DE BROWNING ET LE « Louis LAMBERT » DE BALZAC
« Louis Lambert >», qui parut en 1832, avait été composé au moment où Balzac, après avoir été successivement : Journaliste, Romancier et Imprimeur, subit, au moins partiellement, l'influence de l’Ecole Romantique. Fait notable, l’œuvre est essentiellement autobiographique, tout comme celle de Browning. Balzac y peint son héros sous la forme d’un poëte-philosophe et dont le tempérament est opposé à l’homme pratique et social par nature. i
Dans la première partie, le romancier nous dépeint les années de collège de Louis Lambert, qui de bonne heure se montre écœuré de l’incompétence de ses maîtres, en même temps que de la vulgarité et de la banalité de ses camarades. Il se lie d'amitié avec l’auteur du roman (qui n’est que Balzac lui-même), avec qui il a des affinités étroites de caractère et de tempérament. Après que son ami a quitté le collège,
. Lambert, qui se sent affreusement seul, quitte à son tour l’école et plus
tard en arrive, par suite de son découragement, au point de méditer le
suicide lorsque, par hasard, il rencontre une âme sœur de la sienne, à
va +
- savoir : « Pauline », qui réussit tout d’abord à le ramener par sa ten-
(41) Mrs Oakland dons « Poet Lore », vol. I.
dresse et son amour à ses premiers espoirs. Mais malgré tous ses efforts, son amant décide de fuir la société. 11 épouse Pauline et va vivre loin de la ville, dans une sorte d’extase permanente, et meurt peu après très jeune encore.
L'œuvre en elle-même est intéressante, non seulement au point de vue romanesque, mais encore parce que Balzac y expose sa conception personnel du rôle de la volonté (42) dans l’existence. Par là, il a pu avoir influencé Browning, non seulement pour la composition de « Pauline >, mais encore pour celle de « Sordello ».
Mrs Oakland signale les points de contact existant entre la « Pauline >» de Browning et l’œuvre de Balzac, qui lui paraissent trop nombreux pour être accidentels. En voici, selon elle, les plus frappants : Les deux auteurs décrivent la jeunesse de leur héros qui, l’un et l’autre, ont les mêmes goûts et la même nature, dont le développement est facilité par leurs parents : « Le père de Louis comptait faire de lui son successeur, mais les dispositions qu'il manifesta prématurément pour l’étude modifièrent l'arrêt paternel. > (43).
On a vu que le père de Browning fit de même.
« En se livrant à ces études, dont le cours n’était dirigé par personne, il atteignit sa dixième année. » (Page 5).
Louis Lambert, dès sa tendre enfance, a dévoré d’innombrables livres. Ce fut, on le sait, le passe-temps préféré de Balzac et de Browning. (44).
« Ses parents ne le contrariaient en rien... il allait partout, quêtant des livres qu'il obtenait à la faveur de ces séductions et dont le secret n'appartient qu'aux enfants. »
Mrs Orr emploie la même phrase en parlant des parents de Browning.
Browning s’isolait dans les bois pour lire, Lambert non moins :
« Lambert emportait le matin du pain et des livres, puis il allait lire et méditer au fond des bois. » « La lecture était devenue chez lui une espèce de faim que rien ne pouvait assouvir : il dévorait des livres de tout genre et se repaissait indistinctement d'œuvres religieuses, d’histoire, de philosophie et de physique (45). Il dit avoir éprouvé d’incroyables délices en lisant des dictionnaires. » Browning lit d’un bout à
(42) Cf. « Pauline », vers 622. « The sole proof of yet commanding will. »
(43) « Louis Lambert », p. 4 (Ed. Flammarion).
(44 « Browning était précoce en tout. » (Vie de Browning de Mrs Orr.) « Louis Lambert >» de même : « sa précoce intelligence.., ete. > (p. 6).
(45) Louis Lambert, p. 7.
l’autre le dictionnaire de Johnson. « Louis Lambert embrassait les faits, il les expliquait après en avoir recherché tout à la fois, le principe et la fin, avec une perspicacité de sauvage...
« Il se contempla intérieurement : il m'offrit alors le combat de la pensée réagissant sur elle-même et cherchant à surprendre les secrets de sa nature, comme un médecin étudiant les progrès de sa propre maladie. > (p. 71).
« UP », dit J.-S. Mill, « a l'esprit AREA le plus développé que j'aie jamais rencontré. »
Browning épuise la bibliothèque de son père.
« En trois ans, Louis Lambert s'était assimilé la substance des livres qui dans la bibliothèque méritaient d’être lus ».…., ete...
L'un et l’autre sont doués d’une imagination intense (46).
« À l’âge de douze ans, l'imagination (de Lambert) stimwlée par le continuel exercice de ses facultés, s'était développée au point de lui permettre d’avoir des notions si exactes sur les choses qu’il percevait
- par la lecture seulement, que l’image imprimée dans son âme n’en eût pas été plus vive, s’il les avait réellement vues. En lisant le récit de la bataille d’Austerlitz (46) « j'avais vu tous les incidents », et plus loin : « cet homme transporte toute son action dans la pensée, comme d'autres placent toute leur vie dans l’action. » (p. 11) (47).
De même : « Un grand penchant l’entraïnait vers les ouvrages mystiques, ce goût. était dû peut-être, à l'influence exercée sur son esprit par les livres quil lut chez son oncle. Sainte-Thérèse et Madame de Guyon l'habituèrent à ces vives réactions de l’âme dont l’extase est à
- la fois et le moyen et le résultat…., etc. « grâce à ces premières impressions, Louis resta pur. » (pages 11, 12).
C’est exactement ce qui arrive à Browning.
A l’école, leurs habitudes et leur attitude furent les mêmes
« A l’école, où ils avaient la permission d'établir des représentations théâtrales. » (48)
Browning écrit des pièces et les fait jouer par ses camarades.
Il était « plein de mépris pour les études auxquelles nows étions
- condamnés » (p. 30) cf. Browning « Vie », par Sharpe, page 38.
(46) Cf. « HUE >, vers 285, et l’anecdote rapportée sur Macaulay par Griffin. Vie, p. 34.
(47) Cf. Préface de « Paracelse ».
(48) Louis Lambert compose, de même, des vers cacophoniques : « ô Inca, 6 roi infor- tuné et malheureux ! » (p. 22). Tout comme Browning ; cf. Correspondance, 19 jan- - vier 1846.
Louis Lambert, comme le héros de Browning, jette des regards de dédain sur son maître (49).
Il a d’autres caractéristiques que l’on retrouve chez Browning « Quel plaisir que de se laisser aller au cours de sa pensée, comme un oiseau à la portée de son vol ! » Comparez dans « Paline » vers 655: « 1, whom wing can waft far from such thought. » « Ces paroles traduisant wne longue course faite à travers l’espace » (id.) (50). « Cet aigle qui voulait le monde pour pâture » c’est le : « Be all, have, know, taste, feel all >» de Browning. « Déjà ses sensations intuitives avaient cette acuité qui doit appartenir aux perceptions intellectuelles des grands poètes. » (p. 36) « Penser, c’est voir », disait-il (p. 36).
Même langage obscur chez l’un et chez l’autre :
« Cette doctrine m'était présentée par Lambert avec toutes les séductions du mystère, enveloppée dans les langes de la phraséologie particulière aux mystographes : diction obscure, pleine d’abstractions, et si active sur le cerveau, qw’il est certains livres de Jacob Boehme, de Swedenborg…. dont la lecture pénétrante fait surgir des fantaisies. », etc.., p. 39). Browning lui-même était imbu des écrits de Jacob Boehme.
« Pour lui, l'amour était la collision de deux natures angéliques. » « Rien n’égalait l’ardeur avec laquelle il désirait rencontrer un angefemme » (p. 40. Cf. « Pauline » vers 712). Plus tard, en parlant de E.-B. Browning, Browning dira : « Half angel and half bird. »
« Cette tempête de doute et d'affirmations, de nuages et d’éclairs et qui finit par une aspiration affamée vers le céleste. » (51).
Cf. « Pauline » vers 821: « And what is that I hunger for but God? »
Enfin, il y a certaines images qui se retrouvent soit dans « Pauline », soit dans « Paracelse » : « Some nameless ocean thing... », etc. cf. « Pauline » vers 241.
« Aussi faut-il s’élancer vers la vie de l'amour, comme une plante vers la lumière » (p. 91) cf. « Paracelse » : « Like plants who do their best to get at Him », vers 882.
La phrase de la page 9,5 :
« Eh bien, Paruline, le regard par lequel vous m'avez annoncé le bonheur a tout à coup réchauffé ma vie et changé mes misères en félicité. Ne m’avez-vous pas jeté toutes les fortunes de l’homme par ce chaste, par ce prodigue, par ce timide regard. Depuis lors, en moi,
(49) Louis Lambert (p. 33). Cf. Première Partie « La Vie », p. 33. :
(60) Cf. « Pauline », vers 730. « I am uplifted ; fly with me Pauline >», vers 702.
(51) Il y a certaines pages dans le roman qui ont dû attirer particulièrement le jeune Browning. Voir notamment les pages 44, 49, 51, 59, 61, 65, 81, 83, 85,
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tout est changé ! Je vis par vous et. pensée délicieuse, pour vous. Maintenant tout a un sens pour moi dans cette vie. » (p. 96, cf. p. 101), rappelle les vers de « Pauline » 874: « One word has brought me bliss. » Comparez : « One little word has won me back into my own life. » (vers 236) IC. 1011; : :« Some little word », et vers 70 : « Not so low as to endure the calmness of thine eyes. » (Cf. Lamartine et Elvire. Appendice IV).
À un moment donné, il dit à sa bien-aimée : « Pourquoi désires-tu que notre bonheur — qui n’est pareil à nul autre sur terre — soit conforme aux lois du monde. » (52) I1 déclare d’ailleurs qu’il croit avoir découvert qu’en lui la vie de l’âme a peut-être annulé la vie du corps, et il voit son amie et lui-même « marchant du même pas, vivant de la même pensée » (53).
Plus tard, il repousse, écœuré de leur faiblesse, les doctrines de tous les philosophes, il ne veut conserver pour lui que le système moral prêché par Jésus-Christ (54).
Ces ressemblances, que nous avons nous-mêmes multipliées, nous amènent à penser que Browning a pu lire — et par moments imiter —le roman de Balzac, séduit par les analogies qui existaient entre sa propre personnalité et celle du romancier, mais aucune preuve absolue n'existe. Cependant il est très probable que, jeune encore, et bien plus que l’on ne se l’imaginait, il ait subi l’influence si considérable de Balzac (55).
Ii serait non moins intéressant de voir maintenant en quoi « Pauline » se distingue des autres « Confessions » romantiques analogues à « Louis Lambert ».