PARMI LES PRINCIPALES « CONFESSIONS >» ROMANTIQUES EUROPÉENNES
Par quels traits essentiels, en effet, les aveux de Browning se rapprochent-ils ou s’écartent-ils des autres « Confessions >» romantiques ? Dans la famille des êtres issus de la Nouvelle Héloïse, pour ne citer que les principaux : Les Werther, René, Obermann, Adolphe, Indiana,
(52) Voir encore « Pauline » vers 710 : « Come with me out of the world ». Cf. -« Pauline », vers 249, p. 101. ; (53) Page 107. Cf. « Pauline », vers 233, 246 et 636. (54) Browning s'adressant au Christ dit : « Thy calm pure truths outflash the brightest gleams of earth’s philosophy », vers 841. (55) IL témoigna plus tard, en maïinte occasion, pour Balzac, une très vive admiration.
on reconnaît un trait commun : chez tous un étalage du Soi prédomine; leurs ouvrages ne sont que l’image d'eux-mêmes. Chaque héros n'est qu’un reflet de l’auteur lui-même. Les hasards de l’existence ont fait surgir au fond de chacun d’eux, selon le tempérament particulier dont ils étaient doués, des inquiétudes diverses, et c’est le drame intérieur de leur personnalité qu’ils ont invariablement cherché à raconter. Aussi, tandis que les uns insistent sur l’amour ou les passions qui les tourmentent, les souffrances morales qu’ils éprouvent, les autres appuient avant tout sur l'incertitude de la destinée humaine, l'instabilité des choses ou la tristesse qui les assaïlle.
On remarque que chez tous l’émotion et la sensibilité l’emportent toujours au dépens de la volonté et de la raison, et sur tous règne, en maîtresse, l'imagination.
Mais ils ont en plus de cela une préoccupation constante de la beauté, leur moyen d'expression est, d’autre part, essentiellement lyrique, c’est dire qu’ils se servent d’une forme qui permet de rendre pleinement et librement leur personnalité individuelle et intime.
I1 s’ensuit forcément que plus de place est accordée aux sensations et aux sentiments qu’aux idées, qu’à la volonté et qu’à la raison. Il y a également chez eux un souci amoïindri de la pure vérité.
Dans cet ensemble, la place de « Pauline » nous paraît être tout à fait à part ; l'ouvrage possède une originalité et une portée bien à lui, qui le différencie des Confessions des autres grands romantiques, dont il se rapproche par d’autres côtés.
En effet, d’une part, le héros de Browning relève de Jean-Jacques Rousseau ; il est expressément individualiste, son impétueux tempérament exige toutes les libertés. Comme lui, il a écrit sa confession « pour donner l'essor au désir d'aimer qu'il n'avait pu satisfaire, et dont il est dévoré » (56) ; comme lui, il enseigne l’importance du cœur et démontre que l’amour est chose pure, sincère et rapproche finalement de Dieu.
Il relève aussi de Chateaubriand et de Sénancour, car de même que ces deux grands devanciers il a été, mais tout jeune encore, rêveur, attentif et sensible aux changements que les saisons apportent aux campagnes (57), aux jeux de lumière, aux prestigieuses variations de la nature. Il a leur goût profond pour la solitude, leur sens aigu de la beauté, il ne se rattache pas moins à eux par le récit romancé qu’il
(56) Nouvelle Héloïse. Cf. « Pauline », vers 838 : « Is it not in my nature to adore ? » etc. s (67) « Pauline », vers 49 ; 55 ; 60 ; 230 ; 332 ; 369 ; 726, etc.
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fait de sa jeunesse ; comme René, il attribue à ses lectures ses premières jouissances sentimentales, et rappelle Sénancour par ses allures philosophiques et par la place prépondérante qu’il donne à la pensée pure, Car chez l’un et l’autre écrivain le caractère tout intellectuel de la crise qui travaille leurs héros, fait qu’ils se distinguent nettement des autres romantiques ; l’auteur de « Corinne » attache une importance capitale à la supériorité intellectuelle et aux idées claires, et dans « Adolphe », il existe des qualités d’analyse pénétrantes, mais ni Madame de Staël avec son esprit vigoureux, ni Benjamin Constant avec son intelligence profonde et exacte ne sauraient rivaliser avec l’acuité que déploie Browning lorsqu'il dissèque son propre moi. Enfin, il n’est nullement inférieur à George Sand, en vigueur et en conviction, lorsqu'il s’agit d’exalter le rôle primordial que joue l’amour dans la vie.
Mais, d’autre part, s’il a les qualités des autres romantiques, il est dépourvu de leurs défauts. Aïnsi, pas trace chez lui de cette déclamation, si souvent à vide, qui caractérise certaines tirades de Jean-Jacques ; la sensiblerie niaïse, le désespoir d’amour, poussant l’homme au suicide qui ravalent un Werther, font défaut dans « Pauline ». Nous ne trouvons jamais non plus, dans le poème de Browning, ce quelque chose de malsain, de répugnant — parce que incestueux — dans l’affection d’un René. Nous sentons que Obermann est profondément irréligieux ; mais si momentanément Browning abandonne son Dieu, ce n’est que pour se rallier à Lui avec une ferveur croissante. René prétend mettre les intérêts de son Créateur au premier rang, maïs, en réalité, c’est lui-même qu’il contemple inlassablement, lui-même qu’il chérit par-dessus tout.
Parmi tous les auteurs de « Confessions » personnelles, il en est un qui se rapproche de Browning, en bien des points : c’est Amiel. Comme lui, il sait fort bien noter, avec une singulière acuité, les diverses formes et les phases successives de sa maladie morale, mais à
l'encontre de Browning, il n’évolue pas vers la guérison finale, Son imagination est sans conteste aussi vive que celle du poète anglais, mais elle demeure sans force, elle ne vient nullement au secours de Ja dépression où il languit lui-même ; son intelligence est subtile, mais * sans ressort ; sa volonté se laisse dissoudre dans le rêve. Son tempérament n’a jamais connu les étonnants soubresauts, les brusques réactions de celui de Browning, qui engage la lutte et en sort victorieux tandis que Amiel succombe sans avoir même essayé de réagir. #3 Ainsi, ce qui reste le principal intérêt moral et philosophique de € Pauline » c’est non seulement, comme dans la grande majorité des
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« confessions » des autres romantiques, l'exposé d’une crise d’âme, mais en plus, les détails des étapes de cette crise et les indications précises sur la marche graduelle vers la guérison sûre et définitive. Ce que l’auteur met en évidence, c’est en effet une progression dramatique du sujet, à savoir : l’évolution des formes émotionnelles aux précisions rationnelles. Par là, la pensée initiale, dispersée, diffuse — plus en apparence qu’en réalité — se fixe et, du tourbillon confus où la pensée tâtonnait tout d’abord, sort enfin l’ordre. Après la désespérance vient donc l'espoir : c’est la Foi qui triomphe du Doute, c’est l'énergie, la vigueur des convictions personnelles qui rendent le désenchantement impossible. La volonté de vivre avec intensité, avec courage, avec altruisme, dans l’adoration de son Créateur, remplace les défaillances et les affaissements antérieurs.
L’Adolescent disparaît. L'Homme se révèle enfin par le fait même qu’il est parvenu à ressaisir ce qu’il y avait de meilleur, de plus viril en lui-même. Dans la claire lumière de la vérité, comme fond au soleil du matin une brume légère, l’égoïsme personnel s’est évaporé à jamais, et les préoccupations qui demeurent, ne sauraient être autres désormais que suprêmement et supérieurement humanitaires.