‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 55 sur 183 · LANGUE, STYLE ET VERSIFICATION DE « PAULINE · texte numérisé non relu

LANGUE, STYLE ET VERSIFICATION DE « PAULINE

Bien que Browning ait qualifié sa première production de « crude and boyish », elle est loin d’être — en ce qui concerne la langue et le - style — aussi incorrecte qu’il a bien voulu le faire croire. La langue est presque entièrement débarrassée des fautes figurant dans la première édition, — ainsi qu’il l’a fait remarquer lui-même dans l’édition de la préface de 1863: « 1 have simply removed solecisms, mended the metre a little, and endeavoured to strengthen the phraseology. » Cependant, on y relève quand même, dans l'édition de 1887, quelques bizarreries, telles que « deeplier >» pour « more deeply » (vers 876). Par endroits, certaines constructions restent embarrassées, mais, ces restrictions une fois faites, nous ne pouvons que constater la réussite de la plupart des imitations qu’il a faites, tantôt de Keats, tantôt de Shelley, par exemple:

The clear, dear breath of God that loveth us, Where small birds reel and winds take their delight ! Water is beautiful, but not like air : ; See, where the solid azure waters lie Made as of thickened air, and down below, The fern-ranks like a forest spread themselves As though each pore could feel the element ; etc. (vers 764, 795). (72) « I saw God everywhere », « Pauline », vers 303. (73) Ad finem.

(74) « Sweet Nature’s face », « Pauline », vers 328 ; cf. vers 28 — 383 — 449. (75) Cf. Cazamian : « Etudes de Psychologie littéraire », p. 21-96, ; à

« Eve, faint — coloured like the dying sun » (v. 584) — « While ebbing day dies soft » (v. 253). — « There garden-tress, fruit-flushed (v. 454). — « Knowing the words, he utters in his solitude, shall move men like a swift wind » (v. 536 (76). Par ailleurs, nous découvrons déjà un grand nombre des caractéristiques marquantes du Browning de plus tard. Ce sont notamment :

1° La répétition voulue, tantôt de certains mots, tantôt de certaines phrases :

A) Orb, orb. (v. 91). — Ages, Ages. (v.v. 99-103). — Wings, wings (v.v. 104-106). — To me, to me. (v.v. 105-111). — Sure, sure. (v.v. 105- 106). — Steal, steal. (v.v. 254-255). — To meet it, to meet it. (v.v. 425- 428). — Worship, worship. (v.v. 485-486). — Age, age. (v.v. 493-494). —Morn, morn. (v.v. 499-503). — Fancy, fancy. (v.v. 503-511). — Though, though, tho’. (v.v. 896), avec les deux orthographes. — Me, me, me, me (v.v. 1028-1030). — Love, love, love, love, love, love, love. (v.v. 637-650).

B) Bend o’er me, Bend o’er me (v.1-2). Thy soft breast, Thy sweet eyes (1-2).

L'exemple le plus frappant de tous, en fait de répétition, c’est celle du mot « air » que l’on rencontre six fois (vers 788).

2e La répétition de membres de phrases qui servent à englober en quelque sorte tout un paragraphe : Ex. Thou lovest me (v. 39) « Thou lovest me » (v. 42). « My powers ».… « My powers »… (v. 469-491). No less 1 make an end in perfect joy. >» — « No less 1 make an end in perfect Joy. » (vers 907-997), etc.

3° Il aime aussi faire dépendre plusieurs verbes d’un seul auxiliaire : « 1 may deny, decry, despise >». Cette forme se retrouvera fréquemment dans « Paracelse » et « Sordello ».

Ou bien plusieurs subordonnées rattachées à une phrase principale :

« 1 must own that. that. that. » (v. 79-81-85).

4° Il emploie la phrase périodique latine, ou tout un paragraphe en vers non rimés, ce qui forme un contraste frappant avec le couplet rimé de Pope. Ces longs paragraphes ont parfois 25,30 ou même 50 vers. Voir par exemple les vers 151, 205, 230, 225. La tirade adressée à Shelley prend, à elle seule, 70 vers.

(76) Souvenir du vers de L’Ode au Vent d'Ouest. — Comparez égale t 912 à 930, avec la fin d’Adonaïs, PES RNCS ST

Comme le style est essentiellement lyrique, les apostrophes sont nombreuses, et, en conséquence, les vocatifs abondent. Tantôt il s’adresse à Pauline : Thy, Thy (v. 1-2), tantôt à Shelley : Thee ! Thou ! Thou, Thou ! (1-102) tantôt à Dieu. Les exclamations sont fréquentes : (vers 89-811-822-837-932) et cette particularité s'affirme dans « Sordello ».

5° Les tirets (77) si fréquents, également, dans « Sordello » pullulent déjà ici.

Cependant, on ne saurait assez louer l’extrême souplesse et la grâce de la plupart des vers, la réussite des images et des métaphores, ainsi quand il parle, par exemple, de Pauline « aux yeux clairs comme le ciel lorsque la pluie en ondées rapides a abattu la brume, et que les nuages blancs, tels des couvées de cygne, flottent dans les airs. »

Enfin, il y a dans « Pauline » quelque chose de vif et de rapide, non seulement dans la langue, mais dans l'allure générale, déjà moins sensible dans « Paracelse >» mais que l’on retrouve de nouveau dans « Sordello ».

6° Symbolisme.

On trouvera dans « Pauline > un emploi fréquent du symbole comme procédé littéraire, certes déjà significatif, à ce point de vue, mais significatif aussi de l’état d'esprit du poète à cette époque, qui, comme il le dit lui-même, (vers 302), attachait de l’importance aux signes et aux pressentiments, et voit la présence de Dieu partout :

« And thence I date my trust in signs And omens, for I saw God everywhere. »

Presque la totalité de ses symboles sont empruntés à Shelley.

Tout le passage où il décrit le démon confiné dans l’autre marin est une imitation directe d’un passage de Laon et Cythna (9-8, 4). De même la description de la jeune sorcière est calquée sur celle de la Sorcière d’Atlas (vers 112), tandis que certains vers sont empruntés - presque littéralement soit à Epipsychidion: « Radiant form of woman » (22), soit au Prométhée: « Gentle radiant form » (3-4, 185). Le cygne - blanc qui visite le démon, c’est l’aigle de Cythna. Plus loin vers la fin du poème il y a un long passage où Browning fait des allusions voilées au poème d’Adonaïs et où il y a des références discrètes à Keats non moins qu’à Shelley lui-même et comme une prévision des chants

lyriques de « Paracelse ».

(77) Il y en a douze dans les cent premiers vers.

There were bright troops of undiscovered suns, Each equal in their radiant course ; there were Clusters of far fair isles which ocean kept

For his own joy, and his waves broke on them Without a choice; and there was a dim crowd Of visions, each a part of some grand whole : And one star left his peers and came with peace Upon a storm, and all eyes pined for him;

And one isle harboured a sea-beaten ship,

And the crew wandered in its bowers and plucked Its fruits and gave wp all their hopes of home; And one dream came to a pale poet's sleep,

And he said, « I am singled out by God,

« No sin must touch me. » (77 bis)

Il est probable que dans les trois derniers vers le poète fait allusion à sa propre consécration à la Muse et à Dieu. Déjà, pour lui, tout à un sens.

7° Versification.

Nous avons déjà vu que la caractéristique marquante des premiers vers de Browning est leur extrême mélodie, due en grande partie au contact de Keats et de Shelley. C’est donc grandement par boutade qu’il affirme à un moment donné que ses vers seront « Rugueuæ » : « I will sing rudely, the verse being as the mood it paints. » Il fera de même dans « Paracelse », mais cela sera bien plus vrai de ses œuvres postérieures.

L’imitation de Shelley se reconnaît surtout lorsqu'il s’efforce de calquer tel de ses vers sur le modèle de son maître. Il recherche, par exemple, le vers monosyllabique avec l'adjectif monosyllabique mis en vedette devant son substantif :

« 1 walked with thee who knew’st not a deep shame. » (V. 62). « And so I told thee all, while the cool breast. » (NV. 71).

qui est la forme préférée de Shelley dans Alastor :

« Made paler the pale moon : to her cold home. » (V. 138).

(77 bis) D’autres exemples de symbolisme se trouvent au vers 90 The dim orb ; 172 Sacred spring ; 212 shapes, foul forms, les vertus de Shelley, les défauts de Browning ; 362 music, earnest of a heaven ; 448 dream ; 469 temple ; 526 gold forest,

Il a l'élan de Shelley : les vers se lient les uns aux autres, grâce à des enjambements aussi habiles que variés :

& Thou wilt remember one warm morn when winter Crept, aged, from the earth, and spring's first breath Blew soft from the moist hills ; the black thorn boughs So dark in the bare wood, when glistening

In the sunshine were white with coming buds

Like the bright side of a sorrow, and the banks

Had violets opening from sleep like eyes. » (V. 55-61).

On remarque dans ce dernier exemple que le vers peut avoir parfois une désinence féminine :

{ 2 + 5 6 7 8 9 10 41 Thou will remember one warm morn when win/ ter

: Ailleurs, ils ont onze syllabes :

« And in/ the heav/ en stars/ steal out/ one by/ one. » (V. 254).

For I seem, dying, as one going in the dark (V. 1026).

ce qui prouve qu'il fait l’élision des syllabes faibles dans : dying, going, heaven. Mais, par moments aussi, il compte la syllabe faible pour mieux en conserver la douceur :

« To the/ wind mur/ muring/ in the/ deep copse/. » (V. 66).

= Cependant la rudesse de caractère de Browning s’affirme par endroits,

quoique très peu souvent. On pourrait croire que son orgueil juvénile le porte à montrer qu’il sait déjà innover, ainsi que le témoignent les vers suivants :

. « Drawing me to thee : these build up a screen. » (V. 4. « Who has deceived God : if such one should seek. » (V. 23). L. « In the sunshine : were white with coming buds. » (V. 59). : « Since all the wandering and the weakness. » (V. 125). __« Scare worth a moth's flitting which long grasses cross. » (V. 173).

On s’attendrait, dans les mouvements plus tumultueux de la pen- __ sée, à trouver plus d’abréviations, mais il n’y en a qu’un nombre mi- “-nime :

0 eg. : O’er - ne’er - AlPs - ’tis - ’t were - e’en.

En résumé, on peut affirmer que la versification de « Pauline » vaut surtout par sa grâce et son harmonie, mais il faut attendre « Paracelse » pour trouver une autre imitation plus vigoureuse — celle-là d’un poète pour qui il gardait une préférence cachée, mais non moins réelle, à savoir Shakespeare.

$ 8. —- « GoD AND TRUTH AND LOVE »

Si « Pauline » tient une place tout à fait à part parmi les « Confessions » romantiques, c’est d’abord parce que seule entre toutes elle implique essentiellement l’histoire d’une guérison morale, ensuite parce qu’elle renferme l’esquisse d’une doctrine philosophique à peu près complète. ,

En effet, par cela même qu’elle soulève la question de la nature du Soi, elle porte l’auteur nécessairement à chercher en même temps quels sont les rapports qui le relient à Dieu et au reste de l’Univers (78). Ainsi, de la conception qu’il se fait de son âme, découlent ses idées religieuses.

Tel Paracelse, Browning découvre l’étendue de son aspiration « qui cherchait à comprendre les œuvres de Dieu et Dieu lui-même, et tous les rapports divins avec l'intelligence humaine (79).

Ces conséquences — autrement étendues qu’on ne pouvait tout d’abord l’imaginer — résultent du caractère si particulier de l'esprit dont est doué le héros du poème, c’est-à-dire Browning lui-même. Il a voulu se connaître, et à force d’explorer son âme il en est arrivé à voir que tout en lui tend irrésistiblement vers Dieu. La connaissance de lui-même, il l’acquiert par l’analyse et par l’introspection, maïs c’est par la seule intuition qu’il parvient à son Créateur. Il pourrait, semblet-il, dire tout comme Spinoza : « Est Deus in nobis ».

Le goût très marqué qu’il témoigne, tout jeune encore, pour l’occultisme (80), fut avivé par son contact avec Cornélius Agrippa (81).

(78) Tout comme dans « Sordello ».

(79) Cf. « Paracelse », I 532.

< Then first discovering my own aim’s extent, < Which sought to comprehend the works of God, « And God himself, and all God’s intercourse « With human mind ; »

(80) Nous avons signalé le fait déjà dans la comparaison établie entre « Pauline » et le « Louis Lambert » de Balzac.

(81) Cornélius Agrippa, né en 1486 à Cologne, un des esprits les plus étonnants de cet étonnant seizième siècle. Ses deux ouvrages « De Occulta Philosophia » et « De Scentiarum Vanitate » sont consacrés l’un, à défendre la Magie, l’autre, à prouver la Vérité de la Science ; Browning semble avoir été grandement influencé par certains côtés

de sa doctrine : ainsi Agrippa fait fi des dogmes quels qu’ils soient, croit que la Vérité réside en nous, etc.

Donc entre les deux genres de connaissances dont dispose l’esprit humain, celle qui est intuitive, et celle qui est intellectuelle, Browning, dès sa vingtième année, penche très visiblement vers la première.

D’autres lectures philosophiques — notamment celle des œuvres de saint Thomas d’Aquin, celle de Spinoza — intensifièrent ce choix si marqué. La découverte qu’il fit de Keats et de Shelley, ses souvenirs plus récents de Plotin — cet ancêtre des philosophes intuitifs de tous les temps — ne firent que le confirmer dans sa préférence. Effectivement, dans les deux jeunes poètes anglais, il retrouvait des représentants notoires de la lignée du philosophe grec, car, pour l’un comme pour l'autre, le Vrai et le Beau ne forment qu’une seule et même chose. Euxmêmes n'étaient pas moins d’accord avec Platon pour reconnaître qu’une union intime existe entre Dieu, la Beauté et l'Amour. Plus tard (82), Browning devait définir « Dieu » comme étant : « La Suprême Intelligence qui appréhende toutes choses, la Vérité Absolue. >» Mais, dans « Pauline », il sépare Dieu de ses attributs : « God, and Truth, and

- Love. »

Le Dieu de son enfance, il avait pensé momentanément pouvoir le chasser de son âme (83), mais il lui avait fallu, à la longue, reconnaître que celle-ci ne pouvait se passer de son Créateur (84). L’avidité de tout saisir, de tout embrasser, qu’il avait constatée en lui-même, il l’avait prise pour l’insatiable envie de tout posséder, de tout dominer, caractérisant toute jeunesse ardente. Mais, à vrai dire, les choses terrestres ne pouvaient en rien le contenter, Dieu seul était à même de le satisfaire. Aussi, dans un élan d’amour éperdu, il cherche à rejoindre son

: Créateur : « Mon Dieu, Mon Dieu, tolère que pour une fois je Te con-

- temple, comme si tous deux seuls nous existions ! et tandis que la Création s’anéantit, puisse s’agrandir l’étincelle de mon âme ! » (85).

Dieu, donc, en tant qu’Absolu, ne saurait — aux yeux de Browning

— être atteint par l’homme que grâce à la seule extase (86). Par sa

(82) Dans « l’Essai sur Shelley » (1851).

(83) « God is gone, « And some dark spirit sitteth in his seat. » (« Pauline », v. 472) (84) « And what is that 1 hunger for but God ? » (Pauline, v. 821.) (85) « My God, my God, let me, for once, look on thee « As though nought else existed, we alone !

É 5 « And, as Creation crumbles, my soul’s spark EE « Expands. » (v. 822-825.) A (86) Cf. « IL existe des moments courts et imprévisibles durant lesquels l’homme a le sentiment d’entrer — non par un effort, mais par un appel — en contact immédiat - avec une Bonté infinie. » ABBÉ BréMoOND : « La Métaphysique des Saints ».

conception de la Divinité, Browning rejoint Bonaventure (87), Gerson (88) et Nicolas de Cues (89) qu’il avait sûrement lus. Quant à la Vérité Absolue, l’homme ne l’atteindra jamais, sinon par degrés. C’est ce que Browning nous donne à entendre très clairement dans ce passage d’une œuvre postérieure (90) :

« L'homme ainsi conditionné doit donc se rendre compte,

« Qu'il lui était impossible de savoir de prime abord,

« Ce qu’il sait maintenant. Vienne seulement demain

« Et il verra que ce qu'il croyait savoir la veille

« Est chose qu'il ne sait pas.

« Sa connaissance s'accroît par le fait même qu’il apprend.

« Tel est le rôle de l’homme...

« Le don que Dieu li accorda fut de le mettre

« A même de concevoir la Vérité

« D’exciter son ardeur. à la posséder pour qu’il se fie

« Momentanément à l'erreur en attendant qu'il soit

« A même d'atteindre le vrai

« Le Statuaire avant de pouvoir modeler une forme, se targue « De posséder pareil don, de concevoir cette forme,

« D'aspirer à l’extérioriser. Donc, prenant

« De l'argile, il en tire la forme et s’écrie alors :

« Je possède ce que j'ai conçu. » Et pourtant

« Il ne cesse de modifier ce qui était défectueux.

« Transformant le faux qui ressemblait à la Vérité

« Pour le rapprocher toujours davantage de la Vérité Réelle. » (91)

(87) Voir son « Itinerarium Mentis in Deum », et consultez : Etienne Gilson, La Philosophie de St-Bonaventure, édition Vrin.

(88) GERSON : Theologica Mystica. < (89) DE LA DocTE IGNORANCE, où il dit : « Recte enim Socrates in Alcibiada dicebat : « Animam in sese contractam omnia… conspicere et ipsum Deum.…., etc.) Consulter : E. Vansteenberghe ; Quelques lectures de la jeunesse de Nicolas de Cues. À noter que leurs idées viennent, en somme, de DENYS L’AÉROPAGITE, ST-THoMAS et ST-AUGUSTIN, mais initialement de PLATON. Cf. 1°" Alcibiade. (90) « À Death in the Desert. »

(91) « Man therefore thus conditioned must expect « He could not, what he knows, knows now, know at first < What he considers that he knows to-day, « Come but to-morrow, he will find misknown.

« God’s gift was that man should conceive of Truth < And yearn to gain it, catching at mistake «< As midway help, till he reach fact indeed. < The Statuary, ere he mould a shape « Boasts a like gift : the shape's idea and next « The aspiration to produce the same

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Par la conception de la Vérité, Browning est donc amené à celle de la Relativité — ce corollaire forcé de l’'Absolu. Aussi nous donnera-t-il toujours à entendre, dans toute la suite de ses œuvres, que la Vérité Absolue, Eternelle : « That utter Truth that only Angels know », comme dit Kipling (92), échappera infailliblement à l’homme qui, mortel, et par là borné, ne peut jamais l’atteindre entièrement (93) mais, à ses yeux, cette constatation ne doit, en aucune façon, nous décourager. Lui-même a une foi inébranlable en l’existence de son Créateur (94), en sa vérité et sa bonté parfaites.

Quant à ce dernier attribut du Créateur, l’amour, il est également

au point de vue purement humain, et par une intervention divine, mis à la portée de l’homme, en la personne du Christ. Browning a une certitude si inébranlable de la présence de ce Dieu incarnant à la fois la Vérité et la Bonté qu’elle devient la plus ferme base de son vigoureux optimisme qui saura résister à toutes les attaques. Cette assurance, que certains critiques ont cru devoir ridiculiser, il la garde donc, nullement par suite d’une ignorance naïve de tout ce que la vie et le monde renferment trop souvent d’implacable et de cruel, d’angoissant et d’atroce, — il est trop averti pour le croire un seul instant, — mais parce qu’il pense que l’homme est fait pour l’action, fait pour la lutte, et, par là, destiné essentiellement à succomber, certes, mais destiné néanmoins à se relever encore, puisqu'il a, pour le soutenir et l’aider dans ses efforts, Dieu lui-même fait homme (9,5).

A vingt ans cette foi lui suffit, cette certitude lui permet d’affronter désormais la vie, l’âme sereine et la confiance au cœur. Plus tard

« So, taking clay, he calls his shape thereout

« Cries ever, « Now I have the thing I see ! >

« Yet all the while, goes changing what was wrong

« From Falsehood like the Truth, to Truth itself. » Comparer avec les vers de « l’ANNEAU ET DU Livre » XII, ad finem : « Art remains - the one way possible of speaking Truth. »

(92) « Many INVENTIONS. » (début).

2 (93) C’est parce que Shelley avait un tel amour du vrai qu’il l’admire : « Whatever - Shelley was, he was with an admirable sincerity. It was not always truth that he thought nd spoke : but in the purity of truth he spoke and thought always. » Essay on Shelley.

(94) « He was very sure of God. »

= (95) Cf. « Paracelse » : « God’s desire that man should trust on His support. » III. 1053.

= <« For all my reason do I not feel him, and thank him, and pray to him ? » (« Pauline », vers 834 seq.) Les vers qui suivent : 838-859, manifestent une adoration des plus “ferventes pour le Christ en personne,

il modifiera tant soit peu, à ce point de vue, ses convictions au sujet du Christ (96).

Ne devrait-on donc pas, — loin de le blâmer d’avoir adopté un optimisme aussi serein — bien plutôt le louer d’avoir su, très jeune encore, trouver la vigueur nécessaire pour ressaisir, comme il l’a fait, son équilibre intellectuel et moral, et de s’être donné — dans un monde qui, selon les uns, est uniquement fait d'illusions — une certitude et une foi ?

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