‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 56 sur 183 · LA DOCTRINE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DE L'AMOUR

Cette conception que Browning s’est faite de la vie a ceci de particulier qu’il en est redevable surtout à lui-même. Mais, à côté d’elle, il s’en est formé une qui s’y rattache étroitement mais qu’il doit plus spécialement à l’influence exercée sur lui par Shelley : celle du rôle de l'amour dans la vie humaine.

En effet, d’une part, ce qu’il y a de viril et d’énergique dans sa nature si fortement trempée recherche sans cesse l’obstacle, réclame la lutte, refuse d’accepter la défaite : « 1 was ever a fighter » dira-t-il (97). Sa confiance illimitée en son Dieu, toujours présent, lui donne ce courage allègre que l’on a confondu à tort avec la croyance des gens simples qui se dispensent d'approfondir les choses et qui, par une pétition de principe aussi niaise que déplorable, s’imaginent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Son optimisme n’est nullement naïf, il est motivé par ses solides convictions et constitue une

des carastéristiques les plus attrayantes et les plus marquantes de son.

caractère et cette attitude ferme qui en résulte, il la garde avec ténacité en présence d’un siècle tour à tour sceptique et pessimiste.

Mais, d’autre part, tout ce que\son esprit ou son cœur renferme de tendresse éclairée, cherche à donner libre cours aux impulsions généreuses dont ils sont animés. Son âme tout entière est trop passionnée, sa vitalité trop intense, pour que sa bonté n’aspire pas inlassable-

(96) En effet, ce qui est très significatif, c’est que Browning retranchera de « Paracelse > les vers dans lesquels il affirmerait la divinité du Christ — ajoutés à l’édition de 1849, ils furent supprimés dans la dernière, 1868.

(97) On voit qu’il songeait avant tout, même à l’heure éventuelle de la mort, à enga-

ger la lutte. Cf. « For I seem, dying, as one going in the dark to fight a giant. » (« Pauline », vers 1011.)

ment à déployer, dans une constante et bienfaisante activité, les trésors de sa richesse. Voilà pourquoi il adopte et fait sienne la doctrine si essentiellement humaine qu’il découvre chez Shelley, doctrine où se trouvaient harmonieusement fondues la pensée de Platon et celle du Christ.

Assurément, lorsque la mère de Browning lui inculquait ses propres croyances, lorsque le père de notre poète lui préconise de très bonne heure l'étude de Platon, l’un et l’autre ne prévoyaient pas l’étendue du service qu'ils lui rendaient. En effet, en lui procurant les œuvres de Shelley et de Keats, inconsciemment ils le mettaient à même de mieux apprécier à la fois l’enseignement du Christ et celui du plus grand des philosophes grecs, car ce fut à travers les interprétations géniales des deux jeunes poëtes que Browning vit clairement ce que l’enseignement de chacun comportait de profond (98).

A Keats, artiste dans l’âme, sensuel (99), d’un art aussi concentré que rare, il était donné de lui révéler et faire nettement ressortir tous

- les éléments variés et magiques que renferme le seul mot de Beauté, mais à Shelley uniquement il était réservé de lui dévoiler la hauteur que peut atteindre l’idéalisme, lorsqu'il est aussi intimement pénétré — et par instinct et par tempérament — de la culture et de la pensée grecques, aussi frémissant d’ardentes aspirations humanitaires, aussi - intimement imbu de la foi et de l'esprit chrétien le plus pur, que fut le sien, L’un était incontestablement le plus consciencieux artiste (100), - mais Shelley avait excellemment su fondre ensemble la pensée de Platon et celle du Christ, et possédait, en plus de son incomparable génie, le L don de la miraculeuse, de la divine intuition. Comme nous avons vu ailleurs (101), — tout au moins en partie, le rôle joué par Keats dans la formation artistique et littéraire de Browning, ce sur quoi nous voudrions insister ici plus essentiellement c’est l'influence bien plus vaste — prépondérante même pourrait-on dire, que le génie de Shelley a exercée sur Browning. | En effet, on ne peut pas manquer, en lisant les œuvres des deux - poètes, de remarquer que c’est le mot « amour » qui revient le plus

(98) Cf. « Pauline », vers 435. « I lived with Plato », et vers 841 : « Thy calm pure truths outflash the brightest gleams of world's philosophy. »

(99) Browning défend son « idéalisme sensuel » contre Mrs Carlyle.

__ (100) Voir les conseils que Keats ne cessait de donner à Shelley pour qu’il se surveillât et élaguât davantage afin d’arriver plus sûrement à une concentration parfaite, et noter les différences de composition que révèlent à cet égard « Alastor » et « La Belle Dame sans Merci » où l’idée fondamentale est pourtant la même.

(101) Influence de Keats, $ 5,

souvent chez l’un et l’autre (102). Ce seul fait, même si on ignorait la profonde vénération qu’éprouvait pour son aîné le jeune poète, nous inciterait à croire que la doctrine fondamentale des deux écrivains ne pourrait être que commune. À l’examen, on s’aperçoit qu’elle est, à quelques différence près, identique, et qu’en effet l’une dérive essentiellement de l’autre.

L’ébauche d’une doctrine où le rôle de l’amour est prépondérant, commence déjà à percer dans les toutes premières productions de Shelley (103). Graduellement, à mesure que l’on avance dans l'examen de ses œuvres et dans celui de sa vie, on la voit prendre de plus en plus d'extension et de force.

C’est ainsi que dans « Queen Mab », où il est à peine sevré de J.-J, Rousseau, il affirme que : « le Mal — produit de l’égoïsme forcené ; de l'Homme — n’est que temporaire, et les malheurs de l'Humanité w résultent de l’obéissance accordée à l'AUTORITÉ qui a été usurpée par « les Rois et les PRÈTRES, et qué, grâce à elle, oppriment le Peuple. » La * véritable vertu consiste, selon lui, à vouloir le Bonheur de tous sous la | forme d’une Bienveillance universelle, c’est-à-dire de l'Amour (104), puissance qui anime tout ce qui existe et rend possibles le progrès et le perfectionnement de l'Humanité.

Ici, ces idées sont exposées d’une manière un peu vague, vu l’inca- « pacité, inhérente à Shelley, de faire une synthèse nette de ses pensées “ et celles parfois contradictoires dont il est momentanément épris, lorsque, par exemple, il cherche à greffer sur ses propres conceptions, celle de Godwin ou d’Holbach (105). |

Mais la vigueur de son esprit l’affranchit très vite du matérialisme de ce dernier (106), et dans « The Revolt of Islam » l’idée est reprise

02) « The removal of Love from among Browning’s themes would be, original, as he was in everything, the removal of his most original, as well as his most massively valuable contribution to our literature. It would have left the poet himself as a man without w a purpose in à universe without meaning. Love in the last resort, was the only article 4 of his creed. » (Sir H. Jones, Cambridge Hist. of. Engl. Lit. p. 60.) Le mot lui-même est employé plus de quinze cents fois par Browning. ke

(03) Cf. « In the preface of LaoN AND CYTHNA, he tells us it was his purpose to w celebrate Love as the sole law which should govern the moral world. » Symonds Shelley. Eng. Men of Letters. ;

(104) « Queen Mab », III — 196-200, id. V. 22 ad finem. id. VIII 211-220 et no ajoutée : id. VIII passim. 3 4

(05) Qu'il tire soit des : « Principles of Justice » de lPun, soit du « Système de ; la Nature » de l’autre. 2 e

(06) Dans « Essay on Life », il écrit : « Materialism is a seductive System to young. and superficial minds. It allows its disciples to talk, it dispenses them from thinking. 7

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qu’un amour spirituel régit l’univers. C’est ainsi qu’il dépeint sous une forme allégorique — celle d’un combat entre un aigle et un serpent — la lutte éternelle que se livrent le Bien et le Mal. Le serpent, qui est finalement vaincu, tombe dans la mer où il est ramassé par une femme. Celle-ci — qui le recueille et le soigne — lorsqu’elle voit quelle est sa véritable nature, personnifie le vrai discernement que seul rend possible le contact de l'Amour (107).

Sa doctrine prend — dans le « PROMÉTHÉE DÉLIVRÉ », une extension plus grandiose et plus belle. Le héros de la pièce — que symbolisent la Sagesse et le Savoir — s’unit après ses épreuves à Asie c’est-à-dire l'Amour. Shelley donne par là à entendre que seule l’union des plus hautes qualités de l'Homme et de la Femme — dont les deux natures se complètent — est susceptible de former dans l’avenir une Humanité supérieure.

Aussi, dès la disparition de Jupiter — autrement dit des entraves auxquelles ils ont été soumis l’un et l’autre, c’est l'Amour seul qui régit l'Univers (108).

Ces représentations symboliques de l’Amour sont à chaque instant évoquées dans l’œuvre du poète. Tantôt, c’est une Forme magnifique assise sur un char (109) ou debout (119), tantôt une Etoile (111) ou une Lumière fulgurante (112).

: Mais bientôt la théorie du poète se précise, car elle revêt une forme plus concrète. Il s'était contenté jusqu'alors de décrire l’ère bienheureuse où l’Amour exercerait son influence bienfaisante sur le monde entier, maintenant il sent la nécessité de faire œuvre plus pratique, “d'indiquer les moyens qu’il convient d'employer pour hâter sa venue. Le premier ouvrage où cette préoccupation se révèle fut celui qu’il intitula « Speculation on Morals > (113), et où il affirme — entre autres choses — que « The only distinction between the selfish man and the virtuous man is that the imägination of the former is confined within a arrow limit, whilst that of the latter embraces a comprehensive cir-

- (107) « Révolte d’Islam », I. XX. Cf. V. L’idée contenue dans l’allégorie implique lonc que le Bien se cache sous l’apparence du Mal. On retrouve la même théorie dans

« The Morgue >», à savoir que seul l’Amour sait distinguer avec perspicacité entre le Bien et le Mal.

__ (108) « Prométhée », II, IV, 119-120 et passim.

(109) « Ode to Naples », Ep. IT - B.

(110) « Mask of Anarchy » (29).

(11) « Triumph of Life » (414).

(112) « Adonaïs » (54).

(113) Section : « Benevolence ». ‘ y) « à

cumference » (114). « Wisdom and virtwe are inseparable and selfishness the offspring of ignorance » (115). Il préconise également l'instruction des masses. À peu près à la même époque, il se met à étudier la dialectique, afin de mieux convertir à sa façon de concevoir ses propres amis (116), et, au besoin, pour influer sur l’opinion publique tout entière (117). Il va même jusqu’à préparer un ouvrage sur lEconomie Politique (118).

Ce désir de prosélytisme, cette ambition de faire régner, par ses propres efforts, l'Amour parmi les hommes, durera jusqu’à sa mort. I1 n’a de cesse tant qu’il ne s’est pas dévoué au service de l'Humanité. Lui qu’on a accusé d’être l'ennemi du Christianisme, épouse la doctrine du Christ avec une inlassable ardeur. Il se déclare, en une occasion, prêt à accepter tout le fardeau des souffrances humaines (119), il se compare au Christ (120), et prône sans cesse le Rédempteur de l’'Humanité (121) : il affirme qu’il fut — dans son caractère humain — l'être le plus juste, le plus sage, le plus bienveillant (122), un Prométhée vainqueur (123). S’il vante Socrate, c’est qu’il voit en lui le Jésus-Christ de la Grèce (124) ou le Champion de l'Amour, et voilà pourquoi il se dévoua au service de la Beauté intellectuelle qui, à ses yeux, n’est que la plus haute des multiples manifestations de la Puissance qu'est Amour, essence essentielle de la Divinité. « Cette puissance active, animatrice de l'Univers, dit-il dans son essai sur la PEINE CAPITALE n’est pas statique, elle est essentiellzment une forme réceptive et communicative. » Cette conception de Dieu semble de prime abord renfermer une contradiction, vu que la Divinité, par définition, doit être indépendante de sa création, mais dans Adonaïs (strophe 54), il précise son idée: « Sustaining Love... that through the web of being blindly woven by man and beast and earth and air and sea, burns bright or

(114) Cette idée sera reprise, avec plus de vigueur, dans « Essay on Poetry », 1821.

(15) Browning tirera plus tard parti de ces idées, surtout dans « Sordello ».

(116) Hogg et même Peacock, pourtant si sceptique en général, ne purent contenir leur émerveillement en présence de ses efforts.

(17) Par exemple : La campagne menée en Irlande qui remontait déjà à 1812. Derechef, en 1817, il lança deux pamphlets politiques.

(118) Qui ne fut cependant jamais publié,

(119) IT se qualifie : « À nerve o’er which do creep the else unfelt oppressions of this earth : « Julian and Maddalo » (442).

(120) « Prince Athanase » (1-25) et Lionel dans « Rosalind and Helen », « who loved all things ever », cf. v. (629).

(121) Adonaïs (34).

(122) Notes to Hellas n° 8.

(123) Hellas (212). $

(124 « And Socrates the Jesus Christ of Greece, and Jesus Christ himself did never çease To urge all living things to love each other. » (Study for Epipsychidion).

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