STORIES
dim, as each are mirrors of the fires for which all thirst. » Dieu est donc distinct de cet amour que nous lui vouons.
Assurément, plus d’une fois, après ses multiples échecs, il a dû éprouver un découragement amer. Non seulement jamais lui-même ne connut le bonheur ; jamais non plus ses efforts altruistes ne furent couronnés de succès. Vers la fin de sa vie, il chercha une consolation à ses déboires personnels et sociaux dans l’amour platonique (125) : l'amour de la Beauté Suprême (126). Aussi, dans « Essay on Love », il écrit : « We simply see within our intellectual nature, a miniature, as it were, of our entire self, yet deprived of all that we condemn or despise: the ideal prototype of everything excellent and lovely that we are capable of conceiving as belonging to the nature of man. >» On voit que, refoulé par ses échecs réitérés. Shelley se replia de plus en plus sur lui-même et chercha, dans sa propre âme, l’objet que sa nature passionnée ne pouvait trouver ailleurs. « Love » avait-il déjà dit dans une de ses lettres, « is {he desire to unite ourselves with the antitype of this soul within our soul. » (127) Voilà ce qui explique le début enflammé d’Epipsychidion qui s’adresse (tout comme Browning dans le début de « Pauline ») à l'idéal spirituel que se représente le poète. Aussi, après la toute dernière désillusion qu’il éprouva au sujet d'Emilia Viviani, se rendant compte que la terre ne peut renfermer ce qu’il cherche, il s’écrie: « 1 loved — oh no, I mean not one of ye.. I loved, I know not what, but this low sphere, And all that it contains, contains not Thee Thou, whom seen nowkhere, I feel everywhere. » (128) Dans « The Triumph of Life », — le dernier et le plus profond, à certains égards, de ses poèmes, — il se résigne à ne chercher désormais la paix que dans le pur bonheur de vivre. Mais si, dans un besoin absolu de détente, il avait cessé de lutter, sa nature m'avait pas changé. Il était, jusqu’à la dernière minute de sa vie, resté le fidèle serviteur de l’amour.
On peut donc se rendre compte à quel point est erronée la concep-
. tion courante qui voit dans Shelley un athée ou un ennemi du Christ.
Loin de là, sa vie entière fut toujours une propagande énergique de ce qu’il y a de plus humain et de plus profond dans la doctrine de Celui
qu’il prit invariablement pour modèle. Parti d’un athéisme outré seule-
(125) C’est aussi vers cette époque qu’il traduit et annote le « Symposium » de Platon, et écrit l’Epipsychidion. A (126) Voir ce qu’il dit dans l’Epipsychidion, vers 149 seq. : « 1 never was attached to that great sect, etc... »
‘ (127) Cf. Letter to Mary. Oct. 28, 1814.
(128) The Zucca (III), (écrit en 1822).
ment en apparence, il évolua vers un Panthéisme élevé, pour finir par un Déisme éclairé (129), un Déisme éperdu de ferveur, tout pénétré de tendresse, de clairvoyance, de commisération pour ses semblables, en un mot, le plus humain qui fut jamais. Pour lui, la religion ne saurait avoir un sens banal, elle demeure au-dessus des Credos, des Dogmes, des Théologies (130), lui-même ne se fie qu’à l’'Eternelle Bonté (131), à l’Eternelle Vérité (132), à l'Eternel Amour qui est Dieu.
Donc, de même que le public, Browning s'était mépris, et, tout d’abord, avait cru voir dans Shelley un athée, mais une connaissance plus ample et plus approfondie de ses œuvres lui révéla sa vraie nature. Il comprit que nul, en réalité, ne s’était davantage rapproché de l'idéal que le Christ avait réalisé par sa propre vie, et, de ce jour, il fit sienne la doctrine de Shelley, qui comprenait tout ce que l'Homme Dieu avait enseigné. « Love is Best », dira-t-il, et cette formule se répétera à chaque instant dans toute son œuvre.
Il n’en est pas moins vrai que la différence de leurs deux tempéraments leur crée une attitude absolument différente en face de la vie: celui de Shelley, frémissant et tendre, d’une sensibilité trop affinée pour ne pas saigner (133) au contact de la réalité, faisait qu’il se repliaïit constamment sur lui-même. Celui de Browning, au plus haut point robuste et énergique, le portait à ne voir dans l’obstacle et la rébuffade qu’une raison majeure pour réagir. Browning n’a jamais éprouvé l’écœurement et la lassitude de Shelley (13%), il fut, par définition, celui qui ne se laisse abattre à aucun moment (134).
$ 10. — LES POINTS DE CONTACT ENTRE L’ « ALASTOR » DE SHELLEY ET LA « PAULINE » DE BROWNING OU L’OPTIMISME INTENTIONNEL
Donc, en dépit de la ressemblance très grande existant entre les deux natures (135), c’est ce fond de découragement constaté chez Shelley, en présence des déceptions que lui réserve l’existence, qui le sépare
(129) Cf. « Have I not sworn that 1 would dedicate my power to Thee and Thine ? » Hymn to Intellectual Beauty.
(130) Même conception dans Browning.
(131) Cf. « Pauline » - 31 « I felt as one beloved... 1 saw God everywhere ».
(132) Cf. BRownING : « God is Love » et « Essay on Shelley — « God is. the supreme Intelligence which apprehends all things, The Absolute Truth. »
(433) Cf. « I fall upon the thorns of Life : I bleed. »
(34) Cf. « Then welcome each rebuff », etc. RABB1 BEN Ezra.
: (135) Cf. plus haut « Vie », chap. 8.
déjà de Browning d'une façon très nette et très significative. Ainsi celuici, dès sa première œuvre, par son optimisme vigoureux au moins, tend à se détacher de son maître.
Mais, sauf au point de vue de la virile réaction offerte par Browning contre l’abattement et l’indécision dont il avait failli lui-même devenir la proie, nous ne pouvons que constater entre l « Alastor » de Shelley et la « Pauline » de Browning, tant au point de vue forme, qu’au point de vue fond, de très frappantes ressemblances.
D’abord, les deux poèmes ont sensiblement la même longueur 1020 et 720 vers respectivement, et sont écrits en vers blanes agréablement cadencés, le plus souvent beaux et vigoureux. Ils expriment l’un et Pautre les élans tumultueux d’une aspiration ardente, suivis de part et d’autre d’un apaisement caractéristique.
Le héros de chaque récit, c’est, sous un voile assez transparent, l’auteur lui-même.
Chacun est représenté sous la forme d’un jeune poète épris de la Beauté et de la Vérité idéales. Tous les deux se font une idée très élevée, à la fois de la Poésie et du rôle que le Poëte est appelé à jouer parmi les hommes. Ce culte de l’idéal fait que tous les deux cherchent à s’affranchir de la sympathie humaine, à se passer de l’amour terrestre. Mais tandis que le héros du poème de Browning — après avoir laissé supplanter son amour pour Dieu et pour la créature humaine par l'amour du « Soi >» — se trouve affligé d’un cruel désarroi et manque de sombrer dans une déchéance morale complète, mais renaît finalement à la vie, et retrouve à la fois l'amour humain et l’amour divin, celui que représente Shelley — après une désolante odyssée à travers des solitudes immenses — expie cruellement sa faute par le trépas.
Dans « Alastor », Shelley, en effet, a fait voir la fatalité vengeresse qui, dans la conception hellénique, s’acharne sur celui qui renie l’amour, tandis que dans « Pauline », Browning nous montre quelle influence bienfaisante a été pour son héros la culture intellectuelle et morale qu’il a tirée de son contact direct avec l’antiquité grecque. Celle-ci qui a alimenté, excité et développé son imagination, est assimilée au point de faire partie de lui-même et il croit finalement trouver dans la doctrine de Platon la clef de l'existence.
L’un et l’autre poète témoignent en des accents lyriques d’une élévation qui égale leur vénération pour la Grande Nature (136). L'amour
(36) « Pauline », vers 18 et 535 seq. « Nature would point at one », etc. ; Cf. « Alastor », vers 1-49.
Le
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qu’ils témoignent pour les plantes, les animaux et toutes les créatures est de part et d’autre également ardent.
La longue suite de descriptions dont est constellé « Alastor » a été fournie presque exclusivement par les sites vus lors d’un voyage que Shelley avait, peu auparavant, fait le long des rives de la Tamise. Browning, de même, a tiré de ses souvenirs personnels les descriptions si variées dont il a égayé les pages de « Pauline ».
Mais tandis que chez le premier ces tableaux ont toujours quelque chose de diffus et de vaporeux qui relève des paysages vus dans nos rêves, ce qu’il y a de très frappant chez ceux de Browning, c’est que — même lorsqu'il ne se les représente que par la pensée, — ils sont toujours plus nets de contour et de détail que ceux de Shelley.
Notons à cet égard que ces descriptions — chez l’un et l’autre poète — sont pour la plupart, surtout chez Browning, des hors-d’œuvre. Chez Shelley, elles conservent leur caractère abstrait, tandis que chez Browning elles se confondent souvent avec une personnalité humaine. Voyez à cet égard la comparaison établie dans « Pauline » entre la source qui, à la longue, devient rivière majestueuse, et qui symbolise, en réalité, Shelley lui-même (137).
Chez Browning comme chez Shelley, les personnages ont à peine une apparence de réalité : cela est surtout vrai de Pauline elle-même, vu que c’est par la pensée que Browning l’évoque. Elle n’a pas plus de consistance que l’apparition qui rend visite au jeune Poète d’Alastor, comparez : « He spread his arms to meet Her panting bosom », avec les vers de Pauline : « T'hy soft breast shall pant to mine. »
L’allure générale des deux poèmes est romantique en ce sens que l’un et l’autre ont le départ indécis et vont un peu à l’aventure. Chez tous deux se retrouve également le même caractère élevé et purement idéal de leur amour qui n’a rien de celui de la passion généralement banale de certains Romantiques.
Une différence notable entre les deux poèmes apparaît dans les tout derniers vers. Tandis que le héros de Shelley ne rencontre, dans sa recherche de l’amour idéal, que désillusion, celui de Browning retrouve l'espoir et, sans compter son amour pour Pauline, en plus une véritable ancre de salut, c’est-à-dire l'amour qu’il ressent avec non moins de ferveur pour Dieu. Pourtant, à qui veut regarder de près, il apparaît nettement que Shelley, malgré tout n’est pas — même ici — entièrement dépourvu d’optimisme. En effet, les derniers vers d’Alastor
(137) Vers 172-189. « As one should worship long a sacred spring », etc.
révèlent — tout comme la fin de la magnifique « Ode au Vent d'Ouest » — qu’au fond de l’âme du poète abattu s’attardait un dernier espoir, et, en dépit de tout, une confiance suprême dans l'efficacité de l’action bienfaisante du Poète, sûr régénérateur de l'Humanité (138).
Aïnsi, l « Alastor » de Shelley renferme pour ses lecteurs une signification profonde, car cette œuvre symbolise en réalité l'âme même de l’auteur, âme du Visionnaire par définition, âme de l'être rare qui possède entre tous le don suprême de voir la Réalité, la Réalité supérieure à la réalité banale perçue par les yeux de la foule, âme dévorée d’une soif inextinguible de Beauté et d'Amour.
Elle symbolise non moins cette recherche passionnée de l'idéal qui tourmenta si longtemps le cœur meuriri du poète lui-même, idéal qu’il eût voulu étreindre et connaître — moins pour lui-même que pour l'Humanité. La Mort, à qui il avait si souvent pensé, la Mort dont il avait le sûr pressentiment, l’empêcha de jamais l’atteindre.
C’est en comparant « Alastor >» avec « Pauline > que nous nous rendons compte à la fois de l’influence que ne devait pas manquer d'exercer un idéaliste tel que Shelley sur Browning, et la non moins vive réaction que devait éprouver le vigoureux tempérament de celuici en présence de ses défaillances réitérées.
Browning voue, assurément, une admiration sans bornes à Shelley, voyant en lui l’expression la plus haute qui fut jamais du poète subjectif, de celui qui, grâce à sa surprenante intuition, se trouve à même d'entrer en contact direct avec l’essence de la Divinité (139). Mais, quelle que fût la sympathie qu’il éprouve pour cette nature si noble, si pure, si exaltée, si transcendante, il ne peut néanmoins que la considérer comme atteinte d’une susceptibilité exagérée, trop portée en toute occasion à se dérober à la réalité ordinaire, trop sujette à se replier sur elle-même et à se cantonner dans le domaine de l’abstraction. Il sentait que ses plus belles qualités s’entachaient par là de graves défaut. Esprit subtil, mais essentiellement éthéré de nature, Shelley ÉRRNEU au poète fictif qu’il avait décrit lui-même dans son « Ode
à l’Alouette », et qui, trop loin des choses tangibles, chantait « caché re la lumière de la pure pensée » (140).
(38) » Art and Eloquence and all the show of the World are frail and vain to weep a loss that turns their light to shade. » (« Alastor », v. 712.) Cf. « À very few years.. had checked the ardour of Shelley’s hopes, though he still thought them well grounded, and that to advance their fulfiment was the noblest task man could achieve. » (Note by Mrs SHELLEY.) :
(39) Voir p. 19, note 4.
(140) « Like a poet hidden in the light of Thought, singing hymns unbidden. »
Le caractère si nettement optimiste et pratique de Browning formait un contraste trop vigoureux avec un tel tempérament pour qu’il ne se sentît pas aussitôt porté à suivre une autre voie. Désormais donc, tout en visant à être hautement subjectif ainsi que son magnifique modèle (141), il ambitionnera également de se lier plus étroitement avec la réalité concrète. Hésiter ou douter lui paraissent inadmissible chez l’homme véritablement digne de ce titre : « To look before and after and pine for what is not » est indigne de celui qui est chargé d’une mission aussi haute que celle du Barde. Il faut que celui-ci étreigne la réalité, reste en contact permanent avec elle et s’en rende maître. On saisit, jusque dans la différence des termes dont se servent les deux poètes, l’opposition si fondamentale qui existe entre leurs façons respectives d’envisager les choses.
Ainsi, Shelley, Réformateur avant même d’être Poète, parle de réformer « Mankind > (Humanité). Il gardera invariablement dans son style la tendance initiale qu’il avait à s’exprimer en termes généraux et vagues. Browning — bien qu’il emploie — durant sa toute première période d’apprentissage — des lettres majuscules pour désigner des abstractions, telles que : Truth, Love, etc, se débarrassera très vite des termes et formules abstraits dont abuse trop constamment Shelley, et affirmera plus tard que « L'Homme, ses amours, ses haines est mon vignoble » (142).
Donc, s’il ne cesse jamais, d’une part, d’estimer comme Shelley que le contact avec l’idéal, le divin, est indispensable pour le poète, et de croire que la Poésie est chose d’inspiration, de considérer que les poètes — grâce précisément à cette inspiration — sont seuls capables d'instruire et de guider leurs semblables ; il répète, non moins inlassablement, d’autre part, que le poète, seul digne de ce nom, ne peut se passer du contact étroit avec la Réalité.
Car cette réalité tangible, la Vie, est infiniment intéressante. Elle a une signification intense, et implique ce qui est Bien (143) ; l'Univers qui s'offre à l’homme est une merveille et un sujet d’émerveillement continu (144). Dans « Paracelse », Browning va jusqu’à donner à entendre que les animaux, eux aussi, ressentent cet étonnement interro-
(41) « I consider Shelley’s poetry as a sublime fragmentary essay towards a presentment of the correspondency of the Universe to Deïity, of the natural to the spiritual and of the actual to the ideal. » Essay on Shelley.
(142) « Man is my vineyard. »
(43) « The worlds no blot for us Nor blank — it means intensely and means good To find its meaning is my meat and drink. » Fra Lippo Lippi.
(144) Idem. : « The World ! The beauty and the wonder and the power ! »
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gateur (145) qui devient chez l’homme de l’extase et de l’adoration lorsqu’il est mis en présence de l’œuvre du Créateur, parce que lui la comprend et y découvre un principe de Beauté et d’Ordre. « Vivre, dit-il dans Paracelse, c’est louanger. » (146)
$ 11: — J. SruaRT Mixx, CRITIQUE DE < PAULINE »
A l’encontre de beaucoup de critiques contemporains de la jeunesse de Browning, qui pour la plupart négligèrent de lire sa toute première production avec le soin qu’il eût fallu, il se trouva certains de ses amis qui l’examinèrent avec attention et qui portèrent sur elle un jugement plutôt favorable (147).
J. Stuart Mill, qui lors de la parution de « Pauline », ne connaissait nullement Browning, avait pourtant reçu de Fox un exemplaire du poème et se proposait de faire paraître sur celui-ci un article dans « The Examiner », mais, faute de place pour le caser, l'éditeur avait dû le refuser. Mill cribla l’exemplaire qu’il possédait (148) de notes écrites au crayon, en marge du texte, qu’il fit suivre d’une assez longue critique à la dernière page. Plus tard, Forster écrivit, lui aussi, quelques notes pareillement, et, après lui, Browning ajouta, à l’encre, ses réponses ou explications aux questions qui lui avaient été posées par l’un et l’autre au sujet du texte.
En feuilletant ce petit livre, on se rend compte que J. Stuart Mill, malgré la pénétration de son esprit, s’est égaré sur une fausse piste, maïs, disons tout de suite, à sa décharge, qu’il s’est montré très sensible à certaines des beautés qu’il découvre dans le poème. Il souligne tel passage, et met en marge l’épithète « striking ». En face de la description des diverses transformations de l’âme du poète, il écrit : « a curious idealisation of self-worship, very fine though ». La tirade adressée à Shelley lui parut belle et il insère, en marge, l’appréciation élogieuse : « Beautiful ! ». Il loue le passage qui commence :
(145) « Fancy the crickets, looking out, wondering at the world, or best, « Yon painted snail with his gay shell of dew, « Travelling to see the glossy balls high up, « Hung by the caterpillar, like gold lamps. » 1-44-48. (146) « Paracelse », 1-800, cf. v. 369-374.
* (147) On a déja vu que Fox écrivit, sur le poème, un article élogieux dans « The Monthly Repository », et Sarah Flower fit de même. (Voir $ 3. L’Elément autobiogra-
phique.) (148) Cet exemplaire se trouve au musée de South Kensington.
« But then he knows nothing », et il ajoute : « deeply true ». Il admire la longue partie descriptive de la promenade que propose le héros du poème à sa maîtresse, mais ne voit pas qu’elle est purement imaginaire, uniquement faite par la pensée. Il voudrait qu’elle ne fût pas immédiatement suivie de l’apostrophe au Christ. D’autre part, il reproche à l’auteur ses transitions brusques, lorsque par exemple, à la fin du poème, il s’adresse de nouveau directement à sa maîtresse.
Il est évident qu’en tant que philosophe, il ne pouvait guère commettre d’erreur lorsqu'il entreprit de définir l’état psychologique très particulier où se trouve le héros du poème, mais il se trompe grandement dès qu’il s'efforce d’interpréter le fond même. Comprenant mal la véritable nature de Pauline, il oublie de la comparer à celle qui signe la note finale ajoutée au poème. S'il l’eût fait, il se serait aperçu que celle-ci est, certes, une personne très différente de celle qu’aime le jeune poète, une femme à tous points de vue plus âgée, plus expérimentée, plus maternelle, réellement susceptible de servir de conseillère et de guide. Il est clair que Mill a mal lu une bonne partie du poème, et surtout les derniers vers, sans quoi il n’aurait pas manifesté tant d’indignation au sujet de la conduite du jeune homme dont il ne comprend pas les véritables sentiments. C’est ainsi qu’il dit :
« L’auteur me semble posséder, en même temps que des qua- « lités poétiques considérables, une conscience de soi plus intense « et plus morbide que j'en ai jamais vue chez aucun être sain. « Je crois que cette confession est sincère, mais d’un état qui se- « raït aussi difficile à aïmer que possible, si ce n'était que l'héroïne « est un pur fantôme. Tout ce qui se rapporte à elle est rempli « d'inconséquences, Non seulement il ne l'aime pas et ne s’imagine « même pas quil l'aime, mais il persiste à lui parler d'amour. Aw « cas où elle a réellement existé et qu'il l'a aimée, alors il la traite « sans aucune générosité et avec insensibilité. Toutes ces aspira- « tions, tous ces désirs, ces regrets s'adressent à d’autres objets, « jamais à Elle. Il croit la dédommager, vers la fin, par une pure « tromperie, en un mot, en lui formulant cette requête modeste « qu’elle l'aime et qu'elle vive en sa compagnie et s’abandonne à « lui, sans qu’il l'aime, moyennant quoi, il la qualifiera comme « quelque chose de tout à fait joli et l’estimera de même, et il lui « assure qu'elle trouvera tout cela très agréable. Puis il termine «< en disant qu’il sait bien qu'il awra dès le lendemain changé son « âme et « en dépit de ces intentions qui paraissent belles », mais
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+ qu'ayant été inspiré une fois il le sera sans doute une autre fois, « et se trouve donc parfaitement réjoui : Aussi, que le Diable l’em- « porte ! comme disent les Irlandais.
« Un centon de très beaux passages pourrait être tiré de ce « poème, et d'autre part son analyse psychologique est puissante « et vraie, ou apparemment véridique — sauf en ce qui concerne « la dernière étape. Dans celle-là il n’est pas entré encore. Son « état egocentrique, et où il s'adore lui-même, est bien décrit, mais « en dehors de cela, il me semble que l’auteur n’a fait que le pas « suivant, c’est-à-dire qu'il en est arrivé à se mépriser lui-même. « Même je suis encore à me demander si ce mépris de soi n’est « pas feint. Evidemment, il n’est pas satisfait et se rend compte, en « partie, du piètre état où il se trouve, mais il n’écrit pas comme « s’il en était délivré. Si il pouvait, en une bonne fois, entretenir « une solide haine pour son égoïsme, celui-ci disparaîtrait. En réa- « lité, il ne fait que ressentir le manque de vertu, et non le mal réel. « Il éprouve, non du remords, mais seulement le désappointement. « Un esprit qui est dans un pareil état ne peut être régénéré que « par une nouvelle passion, et je ne sais ce que je dois lui souhai- « ter de mieux sinon qu'il puisse rencontrer une réelle Pau- « line (149).
(49) « With considerable poetic powers, the writer seems to me possessed with a more intense and morbid self-conciousness that 1 ever kneiv in any sane human being. 1 sould think it a sincere confession, though of a most unlovable state, if the « Pauline » were not evidentlg a mere phantom. All about her is full of inconsistency. He neither loves her nor fancies he loves her, yet insists upon talking love to her. If she existed .and loved him, he treats her most ungenerously and unfeelingly. All these aspirings and yearnings and regrets point to other things, never fo her : then he pays her off toward the end by a piece of flummery, amounting to the modest request that she will love him and live with him and give herself up to him, without his loving her, moyennant quoi he promises her that she shall find it mighty pleasant. Then, he leaves off by saying he knows he shall have changed his mind by to-morrow, and despite « these intents which seem so fair », but that having been thus visited once no doubt he will be again, and therefore « in perfect joy », bad luck to him ! as the Irish say. À cento of most beautiful passages might be made from this poem, and the psychological history of himself is powerful and truthful — truth like certainly, all but the last stage. That, he evidently has not yet got into. The self-seeking and selfworshipping state is well described — beyond that, 1 should think the writer has made, as yet, only the next step, viz into despising his own state. 1 even question whether part even of that self disdain is not assumed. He is evidently dissatisfied and feels part of the badness of his state : he does not write as if it were purged out of] him. If he, once, could muster a hearty hatred of his selfishness it would go. As it is, he feels onlu the lack of good, not the positive evil. He feels no remorse, but only disappointment ; a mind in that state can only be regenerated by some new passion, and 1 know not whät to wish for him, but that be may meet a real « Pauline ». Meanwhile he could not attempt to show how a person may be recovered from this morbid state, for he is hardly convalescent, and « what should we speak of but that which we know ? >»
« En attendant : il ne devrait pas essayer de montrer comment « une personne peut se remettre d’un état aussi morbide, car lui- « même est à peine convalescent, et « doit-on parler de choses que « l’on ne connaît pas ? >
Mill n’était guère fait pour juger tout à fait équitablement l’œuvre qu’il avait pourtant lue à quatre reprises, et l’on comprendra la justesse de ce que dit Mrs. Orr — qui pourtant ne semble pas avoir connu la critique formulée par le philosophe sur l’œuvre si géniale d’un adolescent de vingt ans — lorsqu’elle affirme que : « 1f the notice by J. S. Mill was intended, as Browning always believed, much more sympathetic, I can only record my astonishment, for there was never a large and cultivated intelligence one can imagine, Less in harmony than his with the poetical excesses, or even the poetical qualities, of « Pauline » (150).