ANALYSE DE « PARACELSE
Première Scène
Le poème, qui pourrait s’intituler : La vie d’une âme qui aspire à connaître, se partage en cinq scènes, chacune formant un épisode de cette vie, affectant la forme d’un dialogue entre Paracelse et ses amis Festus et sa femme, dans la première scène ; entre le poète Aprile et Paracelse dans la seconde, enfin entre Paracelse et Festus dans les autres.
La première scène, qui nous dévoile à la fois le caractère et l'esprit du héros (41), aussi bien que la vocation qu’il croit avoir reçue de Dieu
lui-même, se passe dans le jardin de son ami Festus et sa femme Mi-
chaelle (42), au moment où, — à la fin d’une magnifique (42 bis) journée
__ d'automne, — il s’entretient avec eux de son départ pour un long
é voyage.
Paracelse hésite encore, ne sachant pas vers quelles régions il se dirigera. Il essaie de se représenter d’abord quelle va être l’existence de ses amis lorsqu'il ne sera plus à côté d’eux pour les rassurer. Mais
malgré l'affection pure et profonde qu’il éprouve pour eux il ne peut
(41) Paracelse a environ vingt-deux ans.
(42) La scène se passe à Würzburg.
(42 bis) Browning souligne partout la concordance de la Nature avec les états d’âme,
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vivre de la vie commune des hommes. Festus fait entendre ses remontrances. Pourquoi partir ? Paracelse lui explique que sa vocation est de courir le monde : il a été choisi par Dieu pour révéler aux hommes le véritable savoir. Festus, qui avait jadis admiré son intelligence, prévu et prédit sa grandeur, voudrait-il le dissuader de tenter pareille entreprise ? Lui refuser les encouragements qu’il lui offrait autrefois, surtout le faire hésiter au moment critique où il s’agit d’accomplir sa mission? Il expose alors sa thèse. Mais Festus tient aussi à exposer la sienne ; il insiste pour qu’il ne quitte pas Wurtzburg, et lui prodigue ses avertissements. A-t-il donc oublié leur heureuse jeunesse passée ensemble à Einsiedeln ? S’il quitte tout ce bonheur tranquille, n’est-ce pas plutôt parce qu’il veut simplement « vivre sa vie » ? Il retrace l’éveil de cette ambition grandissante de l’adolescent qui s’imagine qu’il pourra, — grâce à l’aide de Dieu et parce que de bonne heure il a été choisi et désigné entre tous en vue d’une mission particulière, — connaître la destinée de l’homme ici-bas. Mais quelle preuve y a-t-il que cette vocation soit sincère, désintéressée ?
Paracelse explique que sa vocation est véritablement désintéressée et qu’elle n’aura sa récompense qu’en elle-même. Mais, dit Festus, n’y a-t-il pas une humilité plus pieuse et plus féconde en servant Dieu par les lois ordinaires ? et le meilleur moyen de le louer n'est-il pas d’aider les hommes ? Il croit que Dieu estime autant l’obéissance que le service. Il demande à son ami de faire un examen de conscience plus précis. N’est-ce pas le désir exceptionnel de pouvoir se croire un être unique (43), marqué pour des joies et des souffrances surhumaines, qui le pousse à se lancer dans l’inconnu ? Ne pense-t-il pas, avant tout, au prestige qu’il obtiendra ainsi ? Nullement, répond Paracelse, si Dieu donne à un cœur la force de se dévouer, c’est qu’il approuve ce dévouement :
« Qui veut, peut connaître les plus secrètes opérations de mon « âme. Et même s'il en est ainsi, si le puissant désir éclipse le but « en moi? Si la splendeur n'éclate que sur le début de mon chemin, « et si l'ombre la plus épaisse lui succède ? Quel sceau plus beau « demanderais-je pour ma mission authentique que cette ardente « énergie, cet instinct qui s'efforce parce que c’est sa nature de « s’efforcer ? que n'attire pas la sécurité d’une large carrière et
(43) Browning revient souvent sur cette idée qu’à force d’être aveuglé par un but supérieur, on devient incapable pour de plus humbles tâches. Même thèse dans € Sordello ».
qui n'a jamais le constant succès devant ses yeux ! Comment sais-je que ce destin glorieux soit vraiment à moi, sinon par l'irrésistible force inquiète qui opère en moi? La volonté humaine peut-elle instituer de telles impulsions ? Encore moins dédaigner leurs ordres ? Que ferais-je, prisonnier parmi vous tous, à faire miens vos amours, vos soucis, votre vie ? Soyez sûrs que Dieu n'a point pour but de dissiper la force qu’il daigne départir. Demandez à l'aiglon pourquoi il fond tout de suite dans le vaste abîme inexploré, quel plein pouvoir l'anime d’abord, comment il ne s'étonne pas, battant avec intrépidité les silencieuses régions illimitées du ciel ?... » (V. 328-352) (43 bis).
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I! a eu de bonne heure l'intuition que c’est Dieu qui Pa choisi, qui l’a désigné. Etant hors du commun, il peut faire fi de la science acquise des hommes. Il ne demandera donc rien en retour des services qu’il va rendre à l'Humanité, même pas à l’amour. Puis, il précise son mépris pour la science absurde de son époque, pour la sorcellerie et la Magie Noire. Lui, chimiste, veut se distinguer de l’alchimie diabolique, lui qui a Dieu pour guide ! (44)
(43 bis) No, 1 have nought to fear !
Who will may know The secret’st workings of my soul. What though It be so ? — if indeed the strong desire Eclipse the aim in me ? — if splendour break Upon the outset of my path alone, And duskest shade sueceed ? What fairer seal Shall I require to my authentic mission Than this fierce energy ? — this instinct striving Because its nature is to strive ? — enticed By the security of no broad course, Without success forever in its eyes !
How know I else such glorious fate my own, But in the restless irresistible force That works within me ? Is it for human will To institute such impulses ? — still less, To disregard their promptings ! What should 1 Do, kept among you all ; your loves, your cares, Youn life — all to be mine ? Be sure that God Ne’er dooms to waste the strength he deigns impart ! Ask the geier-eagle why she stoops at once Into the vast and unexplored abyss,
= What full-grown power informs her from the first,
Why she not marvels, strenuously beating The silent boundless regions of the sky.
(44) Browning semble donner à entendre par là qu’en voulant l’idéalisation d’une chimie grossière, Paracelse est pétri d’une présomption et d’un secret orgueil qui seront les causes éventuelles de sa perte. Mais au sens littéral, il y a là l’aspect humanitaire et philanthropique des véritables progrès réalisés par la science de l’époque,
« Il est temps que de nouvelles espérances animent le monde, « qu’une nouvelle aube naïisse, faite de révélations à une race qui, « pendant si longtemps, a été accablée, oubliée pendant si long- « temps. » (V. 373-377).
Devant l’exaltation croissante de Paracelse, Festus, légèrement ironique, met le doigt sur la plaie :
« C’est en vérité le désir de la contradiction qui vous pousse « à rechercher la science par des voies paradoxales. » .
D'ailleurs, n'est-ce pas un grave tort que de ne pas vouloir profiter de l’expérience de tous les grands esprits qui l’ont précédé ? Paracelse réplique que depuis sa jeunesse il a eu cette intuition, cette certitude de sa véritable vocation (45). L'énergie de ses impulsions lui prouve qu'elles sont divines :
« Que vous dirai-je ? Dès mon enfance, j'ai été dévoré d’une « flamme qui brülait toujours, tantôt sourde, tantôt vive, comme « si quelque volonté hors de moi, l’attisait ou la calmait tour à « tour. » (V. 425-430).
Il s’estimait, certes, inférieur à ses maîtres, il ne pouvait réaliser ce qu’ils faisaient, mais il sentait non moins qu’il y avait quelque chose en lui qui les dépassait. C’est l’état d’esprit de la plupart des jeunes gens doués, en présence de leurs études. Ses désirs étaient vastes et imprécis : ce qu’il exprime, ce n’est pas tant un état qu’un devenir. Ses tendances se précisaient en s’opposant à celles de ses maîtres (46).
Mais il s'était aussitôt rendu compte de ce qu’une pareille vocation pouvait avoir de trop orgueilleux, et il s’était rabattu sur une intervention mystique : il y voyait bien plutôt l'intervention d’un ange dont :
« Le souffle si léger se posait sur mes paupières et les doigts « passaient dans ma chevelure. Je me retournais vers lui, comme « se retourne un serpent d’eau lorsque la secrète influence des fées « se fait sentir dans son sommeil. » (V. 437-442).
(45) A comparer avec le début de « Joannes Agricola ». Voir Appendice III.
(46) À remarquer que la connaissance que Paracelse recherche c’est une connaissance analytique de la nature de Dieu, des rapports de l’homme et de Dieu, tandis que la connaissance de « FausT » c’est l’intuition panthéiste.
| Dans tout le passage passe comme un frisson mystique diffus, une impression confuse semblable aux paroles vagues que nous prononçons au réveil de nos rêves.
Puis, dans une image magnifique, il se compare à un Titan qui désélectrise le ciel en attirant toutes les foudres sur sa tête, pour qu’il
n'y ait plus d’orages, voulant sauver l'Humanité, non sans la fouler quelque peu aux pieds :
« Et une fois mon œuvre accomplie, je me déroberai à leurs louanges, tel un chevalier errant qui vient de délivrer une tribu sauvage du Dragon ennemi, et qui — lorsque la tribu basanée se
< presse autour de lui pour baiser ses pieds et le prendre pour roi, « lui offrant ses pauvres tentes dressées au milieu des dunes de « sable — montre en souriant son écharpe lamée d’or, son casque
constellé de pierres brillantes, et désigne l'Orient où il étalera ces merveilles. » (V. 474-480) (46 bis).
« Je m'en vais pour éprouver mon âme ! Je vois mon chemin
« comme les oiseaux voient le leur qui est impratiqué. J'arriverai! « À quelle heure ? Après quel circuit ? Je ne m'en enquiers point, « mais, à moins que Dieu n'envoie sa grêle ou sa foudre qui m’a-
veugle, ou la neige qui m'étouffe, à quelque heure, à Son heure, j'arriverai : Il nous guide, l'oiseau et mot. A son heure ! » (V.
< Encore une fois, j'aime mon but pour ses seuls attraits. C’est la valeur même de ma vocation qui m'attire. Vos sages m'ont répété que l'homme n'est qu’un être faible; s’il est faible, raïson de plus pour que je me donne, corps et âme à ma résolution... Les sages ont tout perdu (47) moi je dois me contenter de tout gagner. » (V. 648-659).
(46 bis) Once the feat achieved,
1 would withdraw from their officious praise, Would gently put aside their profuse thanks.
Like some knight traversing a wilderness,
Who, on his way, may chance to free a tribe
Of desert-people from their dragon-foe ;
When all the swarthy race press round to kiss His feet, and choose him for their king, and yield Their poor tents, pitched among the sand-hills, for His realm : and he points, smiling, to his scarf Heavy with riveled gold, his burgonet
Gay set with twinkling stones — and to the East, Where these must be displayed !
Cf. « Cléon » (vers 343-353). \
C’est quand le pèlerin tombe accablé qu’il aperçoit les murs de la Cité Sainte, et comprend que sa vie n’a pas été pérdue.
Il rejette d’un geste décisif toute l’aide qu’il pourrait recevoir de la tradition. Festus lui reproche de nouveau son orgueil. Paracelse reconnaît ses torts, mais montre le rôle que joue la chance et les circonstances dans toute découverte intellectuelle. Si un savant réussit une découverte, c’est souvent grâce au hasard, ou grâce à ses devanciers (48). Festus cède à ses arguments. Mais, ajoute Michaelle, tant d’orgueil chez un mortel ne pourra tôt ou tard que lui attirer le châtiment de Dieu. Qu'il consente au moins à ne pas renoncer à l’amour de ses semblables. Paracelse refuse de céder à leurs instances. La Vérité, selon lui, réside en l’homme : son but sera de dégager — par les connaissances acquises à travers l’univers, au fur et à mesure de ses voyages — la Vérité innée qui réside en lui :
< Je comprends vos tendres craintes, mais ce n’est pas à la légère que j'ai cessé de croire à ces trésors si haut prisés par vous : aux travaux, aux préceptes de l'antique sagesse. La Vérité est en nous (49) où elle séjourne, splendide et complète. Notre chair grossière enserre de murailles massives et redoublées cette perception sincère et parfaite qui est le Vrai. L'erreur résulte de ces liens de la matière qut la surchargent et l’'aveuglént. »
« Savoir, consiste plutôt à dégager — en lui ménageant une « issue — cette lumière emprisonnée, qu'à donner accès aux pré- « tendues clartés du dehors. Guettez de près la démonstration d’une « vérité : vous remonterez aisément à cette source intime où se cache la lumière amoncelée, que le hasard en extrait rayon par rayon. Le hasard, dis-je, car si nous ignorons encore d’où. ces rayons viennent, nous méconnaissons de même ce qui ferme les portes du cachot obscur.
« Bien des hommes ont vieilli parmi les livres et sont morts endurcis dans leur ignorance aveugle, dont l’insouciante jeunesse avait promis ce que n'ont pas tenu leurs labeurs presque sécu-