LEO
Deuxième scène
Neuf ans plus tard, Paracelse se trouve à Constantinople, dans la maison d’un vieux magicien. Celui-ci, avant de lui révéler lavenir, exige qu’il inscrive sur un album, un résumé de sa vie passée. Paracelse, par la pensée, repasse tout ce qui lui est arrivé depuis qu'il a quitté ses amis à Wurtzburg. Découragé, il mesure le chemin parcouru et suppute ses gains et ses pertes. Il n’a pas atteint le but qu’il se proposait. Sa vie est sans amour, sans idées, sans issue ; il sent sa raison faiblir, il est vieilli avant l’âge. Il ne lui reste qu’une envie : cesser cette vaine recherche, se reposer, Quelle faute a-t-il donc commise pour être ainsi abandonné de Dieu, qui Pavait, — cela lui semblait du moins — désigné entre tous pour révéler sa vérité aux hommes ?
Suit un long passage sur Dieu, destiné à préciser ce que nous avons vu chez Paracelse de partiel et de fragmentaire au point de vue religieux. Il tâtonne pour définir Dieu. Il se trompe sur le divin. Il se représente celui-ci comme Esprit seulement. Cette erreur est la confirmation de son erreur sur la nature humaine car il croit avoir éliminé tout amour (51) de son cœur, il n’a, en réalité, banni que le désir, il s’est imaginé que l’on peut vivre par l’esprit seul.
I1 s'interroge avec angoisse, et finalement supplie Dieu de lui répondre. Tout à coup, il entend une voix qui chante, mélancolique, en des vers d’une extrême beauté, le sort de ceux qui, doués supérieurement, n’ont pourtant pas su tirer parti de leurs dons pour faire avancer l'Humanité dans la voie du progrès perpétuel :
« Une Voix (qui vient de l’intérieur) (52).
« J'entends une voix que peut-être j'ai entendue il y a fort long- « temps, mais trop basse pour que je me sois inquiété si elle était « réelle ou non. Je l'ai perçue dans ma jeunesse lorsque, pour la « première fois, les sources de ma vie jaillirent, mais maintenant « que se ralentit leur faible cours, à nouveau j'entends cette même « voix, très basse, pourtant d’une netteté fatale, — comme si c’eût « été celle de tous les poètes que Dieu a créés en vue de la rédemp- « tion du monde, tous ceux à qui il avait, en conséquence, prêté « ses dons rares, mais qui, par orgueil excessif, ont refusé d’exécu-
(51) Comparez « Pauline », vers 810 : « And I can love nothing ». (52) Le sens est symbolique, c’est le cœur de Paracelse lui-même qui parle.
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ter ses commandements, tous ceux qui, faute d'efforts suffisants, ont échoué dans leur tâche et se lamentent de se voir dédaignés par Lui à jamais. En ronde aérienne, ils circulent autour de moi, et se penchent pour me ravir parmi eux, et voici ce qu’ils chantent : Toi qui es perdu, viens chercher ton refuge au milieu de notre troupe blême ! Viens, viens, car nous ne voulons pas souffler un semblant de blâme contre toi, sachant sous quel fardeau
« lu succombes ; tous, dans les années écoulées, nous avons suc- « combé comme loi, nous qui te convions de venir, toi le dernier
qui, bien que vivant encore as dépassé la borne de ta vie. Tous ensemble, nous qui sommes tes pairs, nous sollicitons ton pardon, toi — le dernier à terminer ses épreuves, dont le sort est jeté avec
« ceux qu veillent, mais qui ne sauraient plus travailler, qui con- < templent la vie, mais qui plus ne vivent. Pourtant, nous avions « espéré que le message que nos lèvres étaient trop impuissantes « à prononcer, serait délivré par toi, que tu rachèterais notre faute;
tel était notre espoir, mais tout a été vain! Pourtant nous t’avions
« choisi, comme lieu de naissance, un endroit où les richesses se « muent en fleurs. Ne pouvais-tu pas chanter, de grâce, un seul « chant, et d’une unique floraison combler nos vœux et ceux de « l'Homme! Faut-il qu'une fois de plus, quelqu'un qui renie sa race
meure sans que ses capacités aient été exercées? et, en rejoignant
« notre troupe, abandonne à ses entraves le monde qu’il était des- « tiné à délivrer ?