‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 77 sur 183 · LR RAR RAR À 8 RP · texte numérisé non relu

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brise courait chaque vaisseau. »

« Or, voici qu'un beau matin apparut la terre: tache indistincte et tremblante entre ciel et mer : « Evitez-la ! s’écria notre pilote, retenez vos cris, détournez vos regards impatients. Mais pendant plus d’une nuit et plus d'un jour, la mer houleuse et noire nous avait PRE et nous, nous sentions cette terre, bien qu’elle ne fut qu’un simple rocher, toute proche de nous. Nous fimes donc sauter les palissades de cèdre et laissâmes battre librement au vent, la tente de pourpre, tandis que sur chaque pont surgit une statue merveilleuse !

Cf. E.-B. Browninc : « The Grest God Pan », pour le même sens symbolique.

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« Ensemble, nous poussâmes un cri, et nous entrâmes droit dans le port au milieu de l’allégresse d’hymnes de gloire. »

« Cent formes de pierre transparente ! Pendant chaque jour nous avons construit, pour chacune son sanctuaire, — sanctuaire de rocher pour chacune — et nous ne nous arrétâmes que lorsqwau coucher du soleil nous allämes nous asseoir sur la plage pour chanter, vu que notre tâche était achevée ! Mais voici que soudain nous percumes des cris et des chants joyeux ! Que peuvent être ces sons allègres qui font résonner tout l’espace lointain? C’est un radeau chargé d’une foule heureuse, des habitants des iles d'alentour. « Nos flots sont tout près d'ici », s’écrièrent-ils, « tels des nuages qui dorment, perceptibles à peine, parmi les lueurs crépuscwlaires à la chute du jour. Les portiques de nos temples », dirent-ils, « sont grand’ouverts, et pour ces statues majestueuses, nos bosquets gardent leurs ombres épaisses. » Ah ! ce fut alors qu'avec un soudain tressaillement, nous nous réveillämes de notre rêve profond et que nous nous rendimes compte trop tard, combien dénudé, combien désolé était le rocher, lui qui avait reçu notre précieux frêt. Pourtant nous répondîmes : « Allez-vous-en ! C’est ici qu'ils doivent demeurer, les présents une fois donnés. Notre tâche est accomplie, nous n'avons pas le courage de défaire notre travail. > ({V-Vers 450-522) (68 bis).

(68 bis) Over the sea our galleys went,

With cleaving prows in order brave

To a speeding wind and a bounding wave, À gallant armament :

Each bark built out of a forest-tree

Left leafy and rough as first it grew,

And naïiled all over the gaping sides, Within and without, with black bull-hides, Seethed in fat and suppled in flame,

To bear the playful billows’ game :

So, each good ship was rude to see,

Rude and bare to the outward view,

But each upbore a stately tent

Where cedar pales in scented row

Kept out the flakes of the dancing brine, And an awning drooped the mast below, In fold on fold of the purple fine,

That neither noontide nor starshine

Nor moonlight cold which maketh mad, Might pierce the regal tenement.

When the sun dawned, oh, gay and glad We set the sail and plied the oar ;

But when the night-wind blew like breath, For joy of one day’s voyage more,

We sang together on the wide sea,

Like men at peace on a peaceful shore ;

Festus, qui incarne le bons sens terre à terre, sent toute la fausseté de ces raisonnements et essaie de conseiller Paracelse. On ne peut commander à Dieu ; c’est le défaut commun des hommes de génie de se croire dispensés des simples devoirs qui incombent à chacun de nous.

Les raisons qu’il fait valoir sont, dit-il, celles qui lui servent également pour sa propre gouverne ; ainsi lui-même a été cruellement éprouvé: sa chère Michaelle est morte, mais il s’est, malgré tout, ressaisi.

Eack sail was loosed to the wind so free, Each helm made sure by the twilight star, And in a sleep as calm as death, We, the voyagers from afar, Lay stretched along, each weary crew In a circle round its wondrous tent Whence gleamed soft light and curled rich scent, And with light and perfume, music too ; So the stars wkheeled round, and the darkness past, And at morn we started beside the mast, And still each ship was sailing fast.

Now, one morn, land appeared — a speck Dim trembling betwixt sea and sky :

« Avoid it, » cried our pilot, « check The shout, restrain the eager eye I > But the heaving sea was black behind For many a night and many a day, And land, though but a rock, drew nigh ; So, we broke the cedar pales away, Let the purple awning flap in the wind, And a statue bright was on every deck !

We shouted, every man of us, And steered right into the harbour thus, With pomp and pæan glorious.

< À hundred shapes of lucid stone !

Al day we built its shrine for each, À shrine of rock for everyone, Nor paused till in the westering sun We sat together on the beach To sing because our task was done. When lo ! what shouts and merry songs !

What laughter all the distance stirs !

A loaded raft with happy throngs Of gentle islanders !

« Our isles are just at hand, » they cried, « Like cloudlets faint in even sleeping ; « Our temple gates are opened wide, « Our olive-groves thick shade are keeping « For those majestic forms — they cried.

Oh, then we awoke with sudden start From our deep dream, and knew, too late, How bare the rock, how desolate, Which had received our precious freight :

Yet we called out — « Depart !

« Our gifts, once given, must here abide.

« Our work is done ; we have no heart « To mar our work, » we cried.

PUIO LE

À cette nouvelle inattendue, Paracelse jette son masque de cynisme et d’indifférence (69) et se révèle tel qu’il est vraiment: Michaelle n’est pas réellement morte, affirme-t-il. L’âme — il en a la conviction intime — est immortelle ! Qu'importe alors notre courte existence et les mesquines luttes. Ayons le beau rôle et jouons-le jusqu’au bout !

Cinquième Scène

La cinquième scène renferme les derniers enseignements de Paracelse et sa mort. Paracelse « atteint » (70).

Nous assistons à son agonie dans une cellule de l’hôpital de Salzburg. Le fidèle Festus veille auprès de son lit. Il appelle Paracelse et essaie de se faire reconnaître de lui, maïs n’y réussit pas facilement (71). C’est tout un dialogue romantique entre le moribond qui a le délire et un ami attristé, ému et ravi qui écoute ses vaticinations et sa profession de foi mystique. Il y a ainsi, à la fois, un poème philosophique et un drame avec un conflit entre les deux parties, dont l’une a, de temps én temps, des velléités de se substituer à l’autre. Le Paracelse du passé va rebondir dans son délire de rêve enfiévré, rêve où, sous une forme exaltée, il va exprimer des aspects complémentaires de son état d’âme et de sa croyance. Les luttes de son passé vont être transformées et transposées sous une forme symbolique. Ensuite, de l’ombre épaisse, lourde et sépulcrale, nous passons à une atmosphère de lumière et de légèreté, à un charme féminin tout à fait dans le genre de l’apparition des esprits dans le Manfred de Byron (72), ou celle de la Belle Hélène dans Faust.

Remarquons pourtant que Browning s’est affranchi du surnaturel et de l’affabulation du Faust de Marlowe et de Goethe. Mais tout de même, le cadre général de Goethe se retrouve ici : l’hostilité entre l'Enfer et l'Homme, idée de la tentation du Démon, du Malin, pour faire tomber l'Homme dans un piège, du pacte. Mais le ciel lui permet de se sauver, car s’il avait succombé, le Malin aurait triomphé ; le plan de l'Enfer étant de lui faire perdre l’Espérance.

(69) Cf. la scène entre Brutus et Cassius dans le Juzes César de Shakespeare : « Por- : tia est morte ?.. », etc. Acte 5.

(70) Cette idée est chère à Browning : il l’a incarnée dans la plupart de ses person- | nages. Il y a, au moment de la mort, une sorte de révélation de la Vérité qui sauve | l’homme. Cf. Guido dans : « L’Anneau et le Livre ». |

(71) Ses efforts s’étendent sur quatre pages ! Paracelse meurt d’une insuffisance cardiaque, mais il a du souffle !

(72) Byron : « Manfred », acte II-I.

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Nous voici donc, dès le début, en présence de Festus, qui prie pour Son ami, car sans cesse le malade parle d’une façon incohérente et se rappelle toute sa vie passée. Après les démons qu’il croit voir apparaître, ce sont les hommes, les haines qu’il a rencontrées, son attitude iconoclaste vis-à-vis des grands médecins ; cela fait surgir dans sa conscience claire des groupes d’images successives réunies par un lien commun : l'échec de sa vie. Il se figure ensuite être encore en compagnie du poète Aprile. Loin de se désoler de ses revers passés, il s’enorgueillit en songeant qu’il a, de toute façon, triomphé de ses rivaux ; il regrette seulement qu’il lui ait été refusé de connaître l’amour humain. Les rêves qu’Aprile lui a fait concevoir lui sont demeurés chers. La vie à venir le dédommagera de ce qu’il quitte. Que lui importe le dédain des hommes ? Il renonce à lutter avec eux ; qu’on le confonde dans sa tombe avec le plus humble d’entre eux. Enfin, le délire le quitte. ‘(V. 338). Son orgueil tombé, il comprend qu’il est de la même essence Aus tous les hommes. Festus réussit à l’apaiser par son chant très doux. I(V. 420-445). Alors Paracelse se souvient qu’il a reçu une mission à accomplir, par la volonté de Dieu, qu’il a un message à transmettre aux hommes, et il insiste pour se mettre debout, afin de le communiquer à Festus. Que celui-ci sache que lui, Paracelse, était avant tout un précurseur, et qui posséda un génie particulier, afin de deviner plus tôt que les autres hommes la véritable nature de Dieu et de l'Homme :

« Le secret du monde était mien ! »

| « Je me rendais compte, je savais, — perception inexprimée, Ê « incomprise par notre pensée étroite, mais malgré tout sentie et z. « connue à travers chaque transformation et chaque évolution de É « l'esprit, — que dis-je ? — même par chaque pore de notre corps, « — je savais ce qu'est Dieu, ce que nous sommes, ce qu'est la vie. « Comment Dieu goûte, en manières infinies, une jote infinie. C’est « une félicité sans fin, d’où émane tout être, d’où procède tout pou- « voir, où se trouve la vie, à jamais, et qui comporte néanmoins « l'existence sous les formes les plus basses. Là où se trouve la « félicité, là se trouve aussi Sa demeure qui renferme, en plus, un = « espoir de félicité à venir, une réserve de bonheur futur, une é « sphère de gloire lointaine en perspective : ainsi l’allégresse monte « vers son zénith inlassablement et à jamais. »

« Le few central se soulève sous la croûte terrestre et la terre « change comme un visage humain : le minerai fondu jaillit au « milieu des roches, serpente dans le cœur de la pierre, se ramifie

« brillant dans des mines cachées, va tacheter des lits stériles de « fleuves, et s'émietter en sable menu où se baignent les rayons du

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soleil, Et tout cela, Dieu se réjouit. Les vagues de la mer irritée se bordent d’une écume blanche, pareille à la lèvre mordue de la haine, alors que dans l’abîme solitaire surgissent des groupes étranges de jeunes volcans semblables à des cyclopes dardant, d'un commun accord, leurs yeux enflammés. Dieu se réjouit de leur étrange fierté. Puis, tout est immobile ; la terre paraît une masse d'argile en hiver. Mais voici que le vent du printemps, semblable à une danseuse jouant du psaltérion, passe sur son sein pour l'éveiller ; alors une verdure resplendissante bourgeonne, tendre sur les pentes rudes entre les racines desséchées des arbres et les fentes de la gelée, comme sur un visage ridé s'efforce de paraître un sourire. » (V. 637-680) (72 bis).

Son intuition supérieure lui a permis de voir ce qu'était la création tout entière. Qu’elle a pour aboutissement essentiel l'Homme lui-même, |

(72 bis) The secret of the world was mine.

1 knew, I felt, (perception unexpressed, Uncomprehended by our narrow thought,

But somehow felt and known in every shift

And change in the spirit, — nay, in every pore

Of the body, even,) — what God is, what we are, What life is — how God tastes an infinite joy

In infinite ways — one everlasting bliss,

From whom all being emanates, all power Proceeds ; in whom is life for evermore,

Yet whom existence in its lowest form

Includes ; where dwells enjoyment there is he : With still a flying point of bliss remote,

A happiness in store afar, a sphere

Of distant glory in full view ; thus climbs Pleasure its heïghts for ever and for ever.

The centre-fire heaves underneath the earth,

And the earth changes like a human face ;

The molten ore bursits up among the rocks,

Winds into the stone’s heart, outbranches bright In hidden mines, spots barren river-beds, Crumbles into fine sand where sunbeams bask — God joys therein. The wroth sea’s waves are edged With foam, white as the bitten lip of hate, Ÿ When, in the solitary waste, strange groups

Of young volcanoes come up, cyclops-like,

Staring together, with their eyes on flame —

God tastes a pleasure in their uncouth pride,

Then all is still ; earth is a wintry clod :

But spring-wind, like a dancing psaltress, passes

Over its breast to waken it, rare verdure fi Buds tenderly upon rough banks, between à The withered tree-roots and the cracks of frost, | Like a smile striving with a wrinkled face ;

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