‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 80 sur 183 · LES PERSONNAGES ET LE DÉCOR · texte numérisé non relu

LES PERSONNAGES ET LE DÉCOR

À) Personnages

On pourrait, de prime abord, croire que le poème comporte au moins quatre personnages : Festus, Aprile, Michaelle et Paracelse (78). Ïl n’en est rien. Aprile n’est qu’une voix d’abord, le poète qu’elle représente ne fait que passer pour un instant sur la scène; Festus et Michaelle ne servent en réalité qu’à bien mettre en relief les caractéristiques les plus marquantes de Paracelse. Le but de l'écrivain étant de reconstruire le développement d’une âme à travers le temps et l’espace, sa méthode essentielle consiste à procéder par touches successives. Par là, il par-

For past credulity in casting shame

On my real knowledge, and I hated them — 1t was not strange I saw no good in man,

To overbalance all the wear and waste

Of faculties, displayed in vain, but born

To prosper in sonte better sphere : and why ? In my own heart love had not been made wise To trace love’s faint beginnings in mankind,

To know even hate is but a mask of love’s,

To see a good in evil, and a hope

In ill-success ; to sympathize, be proud

Of their half-reasons, faint aspirings, dim Struggles for truth, their poorest fallacies, Their prejudice, and fears, and cares, and doubts Wkhich all touch upon nobleness, despite

Their error, all tend upwardly though weak, Like plants in mines which never saw the sun, But dream of him, and guess where he may be.

(76 bis) Browning a une préférence marquée pour les allusions astronomiques. Cf. 11-476 et 11-484 « God follow me », III-866. V-64-188-V-387.

(77) Le problème de l’existence humaïne, de la tâche imposée à l’homme, des desseins du Créateur à son égard, ont rarement été traités avec autant de généreuse ardeur que dans le « Paracelse » de Browning. On peut, à titre de comparaison, lire ce que W. Parer et COMTE ont écrit à ce sujet.

(78) À noter aussi que Luther passe au fond du drame, < “ }

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vient à en montrer toute la complexité, et nous voyons le seul personnage qui l’intéresse prendre peu à peu forme et se dessiner, moins au moyen d'événements extérieurs, que grâce aux débats engagés entre lui et ses seuls interlocuteurs. Ceux-ci nous permettent d'assister aux conflits qui se produisent dans l‘âme de Paracelse et en révèlent l’évolution (79). Un caractère identique relie les quatre personnages : ils sont sympathiques.

a) Festus et Michaelle. —- Tous deux se complètent, tout comme Aprile complètera Paracelse. C’est « the perfect pair ». Dans la première partie, on ne peut savoir s’ils sont fiancés ou non, — à la fin, on sait qu’ils sont mariés et c’est alors qu’éclate le désespoir sentimental de Paracelse quand il apprend que Michaelle a pu avoir des enfants (80).

Michaelle, pour qui Paracelse a une sorte de culte, est une femme très sensible, fine, tendre et sentimentale, avec tantôt de la gaieté spontanée (81), tantôt de la joie profonde. Elle possède la simplicité du cœur, la force calme qui s’ignore. Elle fait prévoir d’autres héroïnes de Browning. C’est un peu la Gretchen, en harmonie avec le paysage : « The Lady of this sequestered nook. » Elle est nécessaire pour ajouter une note lyrique à Paracelse.

Festus, plus âgé que Paracelse, en est l’ami de cœur, le conseiller et le soutien. Bien qu’ils aient passé leur prime jeunesse ensemble, étudié tous les deux sous les mêmes maîtres, à Wurzbourg, Festus parle en toute occasion avec toute l’autorité, la pénétration et la dignité d’un aîné (82). C’est le type même du bon allemand humain, respectueux des autorités établies. Il n’est pas toujours conséquent avec lui-même et dans la cinquième partie notamment (83) frise l’incohérence. Mais, par ailleurs, lorsqu'il est maître de lui, il use fort adroitement de l’ironie, tout en faisant preuve d’un grand attachement. Dépourvu d’imagination aux yeux de Paracelse, il exaspère celui-ci parfois par ses vues étroites

(79) On peut, en passant, reprocher à Browning la précision presque scientifique de ses notations qui restent un peu sèches, au lieu de se fondre en un ensemble, car elles sont par moments discordantes.

(80) « Sure You know, by this, full well how, Aennchen looks Gravely, while one disparts her thick brown hair ; And Aureole’s glee when some stray gannet builds Amid fhe birch-trees by the lake. Small hope Have I that he will honour (the wild imp) His namesake. » Livre III, vers 95 seq.

(81) « Her calm sweet countenance Thougkh saintly, was not sad, for she would sing Alone. » Livre III, vers 26.

(82) « I answered gravely As an acknowledged elder. » Livre III, vers 80 seq.

(83) Livre V, vers 60. à

et bornées. Il a aussi parfois quelque chose de déconcertant (84), un mélange de naïveté et de pénétration. Il y a quelque chose qui sent le personnage construit sur une donnée à priori. Il n’y a que de temps en temps des inductions justes. Mais une de ses caractéristiques les plus marquantes, c’est son inaltérable affection et sa fidélité inébranlable pour Paracelse. À l’examiner de près, on ne découvre en lui aucune évolution véritable, point de lutte intime — il est trop compassé pour cela. C’est dans le miroir de la pensée de ce brave bourgeois que nous voyons Paracelse. Il sert avant tout à interpréter le jugement moral de Browning ; c’est l’instrument qui force Paracelse à se révéler à nos yeux pour nous rendre plus facile le jugement final que nous devons porter sur lui.

Ainsi Browning, — et il faut l’en louer — a donné, en face du grand intellectualisme de Paracelse, une contre-partie très ferme de sentiments humains et normaux.

b) Aprile. — Aprile n’est pas, à proprement parler, un être vivant, il s’agit plutôt d’un personage allégorique (85). C’est en quelque sorte une voix intérieure qui parle à Paracelse, en vain, pendant très longtemps, voix qu’il ne veut pas écouter et qu’il ne comprend clairement que le jour où il atteint la véritable maturité d'esprit, c’est-à-dire quand il se rend compte que l’amour humain doit entrer dans sa vie. Aprile, en tant que personnage, est le romantique de l’Art, tout comme Paracelse est le romantique de la Science, les deux moitiés de l’idéal que tout artiste doit se proposer. Tous les deux veulent faire coïncider leur pensée créatrice avec l’élan créateur de la nature. Aprile est l’expression lyrique de l'idéal artistique qui s’impose à la longue ; et à ce point de vue, il participe au drame intérieur de l’âme de Paracelse. Certains ont prétendu que Browning a voulu peindre Keats, mais alors on est forcé, malgré la réussite incontestable, à certains égards, du personnage, de convenir que c’est un Keats édulcoré qu’il représente.

c) Paracelse (86). — Le Paracelse de l'Histoire a servi à Browning comme canevas à l’étude des vicissitudes psychologiques du savant. Paracelse est un idéaliste, épris de la science, un lutteur qui aime

(84) I1 symbolise alors l’intuition, la preuve, c’est qu’il voit en celui qui a péché une âme plus élevée que celles du commun, et lui pardonne.

(85) Ce qui est indiquée par sa venue et sa disparition si inattendues, toutes les deux non moins symboliques.

(86) L'autorité de Browning était : La Biographie Universelle. ES

a ie

l'effort et qui, non content de suivre la voix de sa conscience, s’identifie à la voix de Dieu (87).

Dogmatique, emphatique « Bombast » et quelque peu charlatan aux yeux du public auquel il déplaït, il est plus essentiellement vivant que ses trois comparses, on le voit mieux en chair et en os. Non pas par quelques hauts faits saillants, mais d’une façon plus pittoresque. Il a le regard d’un illuminé, d’un visionnaire (88) ; ses yeux voient, par delà l’horizon familier, des infinis ou des au-delà qui ne sont pas visibles à ses amis. Mais ce n’est pas le philosophe uniquement et éperdument lancé à la recherche d’idéals surhumains. Il reste sympathique: Il est au début essentiellement un adolescent intellectuel ; il en a tous les attraits, l’impatience, l'élan, la vivacité. Dès ses premières études, il a certes cessé d’être satisfait des enseignements que recevait un étudiant de son époque! il a tout de suite connu la déception profonde qu’éprouve toute intelligence élevée, mise en présence de l'insuffisance du savoir, de l’arrogance empirique. Il n’a pas tardé à être pris du désir (89) de se livrer à des recherches personnelles, il a l’ambition d’un savoir plus ample et plus précis. Il sent s’éveiller en lui sa vocation : connaître et à son tour instruire. C’est tout le souffle de la Renaissance qui soulève l’âme du jeune enthousiaste. Reste à savoir si cette vocation est sincère, désintéressée ou personnelle et vaine. L’intention de Browning se révèle dès la première scène du poème. C’est de situer sur la toile un homme possédant une âme naturellement ardente, noble, sincère, désintéressée, chevaleresque, mais qui va être attachée à la terre par une vanité croissante, par les liens de la chair, qui arrêtent son essor et constituent sa faute. Son erreur initiale est avant tout une erreur intellectuelle, à savoir : de vouloir sacrifier l’amour (90) à la connaissance, et il commet en outre une faute parallèle, morale celle-là et psychologique : en ne distinguant pas assez, dans l’enivrement de sa mission, ce qui chez lui est pureté et ce qui est secrète ambition personnelle. Il faut souvent étudier le texte de très près pour savoir dans quelle mesure Browning fait siennes les critiques de Festus.

Browning veut que chez Paracelse il y ait un Romantique : sa quête tout animée qu’elle soit de sentiments désintéressés renferme aussi un

(87) On trouve en lui des souvenirs intéressants des doctrines du temps qu’il représente.

(88) « Paracelse », I-vers 65.

(89) « My wondrous plans and hopes. »

(90) C’est là, peut-être, une des conceptions les plus originales du poème, c’est la réponse fournie par Browning à son ami de Ripert, qui lui avait dit que le sujet ne pouvait être rendu intéressant faute de l’élément amour. Sy

désir de satisfactions personnelles (91). Il a, de plus, le goût de ce qui est démesuré, il veut rechercher les moyens de savoir ce qui est louable, mais il cherche à situer dans des endroits extraordinaires sa prétendue mission, il n’est que trop animé par la recherche des sensations fortes comme les héros Byroniens. Mais presque aussitôt, le poète atténue ce que cette indication légère peut avoir de désagréable pour le lecteur, par une nouvelle touche d’humanité moyenne et sympathique. Tout en répétant qu’il est l’élu du Seigneur, le Roi, le Prédestiné, l’Unique, il marque pourtant sa condamnation de tout ce qui est isolement, exception, dans le monde. Paracelse — comme Browning lui -même — se réfugie dans ce cri passionné de la littérature de 1835 en France et en Angleterre : « Vivre comme les autres ! » Il souhaïterait être exempt de tout orgueil, mais il est un être chez qui la passion de savoir l’a emporté sur la modestie faite de l'humilité du cœur. Pour se défendre de la tare qu’il découvre en lui-même, il réagit éloquemment et nous donne une effusion qui s'exprime avec une largeur et une éloquence très nobles. Il cherche à corriger ce qu’il sent qu’une vocation peut avoir en lui de trop orgueilleux. Il se rabat sur une intervention mystique (92) plutôt que de croire à la vocation spontanée. Malheureusement, à cela s’ajoute, malgré tout, un mépris très net et manifeste pour l’Humanité (93) et ce dédain d’esthète complaisant (94) constitue le point culminant de la courbe romantique de Paracelse. Car très vite, on arrive à la seconde étape du développement romantique du héros.

C’est le moment où les qualités et les défauts, par suite du pessimisme qui le gagne peu à peu, se transforment en quelque chose de plus matériel, Il a voulu trop sublimer, en quelque sorte, les désirs et les tendances qui sont en lui. Aussi, le voit-on, — ascète de la connaissance absolue, — se mettre à renoncer petit à petit à la réalisation tangible de ses projets pour se tourner vers les seules satisfactions physiques et matérielles. En fin de compte, les basses jouissances seules l’intéressent lorsque le désenchantement et le dépit de son insuccès et l’ingratitude des hommes l’ont touché trop à fond. -

Le pessimisme le plus profond est de se rendre compte de ce qu’on est. Or, avant d’en arriver là, Paracelse ne peut et ne veut accepter les

(91) Cf. « One day you shall be very proud. > (« Paracelse », IV, vers 44.)

(92) « Un souffle léger sur mes paupières, des doigts dans ma chevelure. » (I-vers 430.)

(93) « Sauver l'Humanité, mais la fouler aux pieds. » (1-460.)

(94) « 1 soon distinguished here and there a shape Palm-wreathed and radiant forehead and full eye. we are peers », etc... (I-vers 490.)

LE. Pa

limitations de sa nature, et les échecs du passé. Amoïndri, humilié, son amertume se transforme tour à tour en abattement et en désespoir, en moquerie et en raillerie, La dégénérescence morale est à peu près complète ; c’est ainsi qu’en présence de Festus épouvanté, il se plaît à se comparer au Prince du Mal. Parvenu à ce point, il constitue enfin le Romantique, au sens morbide et maladif du mot. L'Humanité lui paraît être faite essentiellement d’hommes pervers, haineux, envieux et que lui seul est bon. Une infinie lassitude le gagne. C’est le cri de l’intellectuel, lassé d’avoir vécu trop uniquement de la vie intellectuelle ; c’est le cri anti-intellectuel du dix-neuvième siècle finissant. C’est aussi, en réalité, la fin du désespoir de Paracelse. Déjà la fièvre tombe, la guérison est proche.

En effet, à partir du moment où la mort menace, la croissance intérieure de l’âme de Paracelse se dessine nettement. Nous touchons à ce qu’il y a de plus profond dans la conviction de Browning. La pensée du héros s’oriente désormais vers l'Humanité ; elle seule importe. Il est pris d’un accès de haine pour la haïne, et ici, pour la toute dernière fois, le romantisme se manifeste : — le luxe délicieux de pleurer sur soi et de songer aux autres ! — Mais c’est aussitôt la victoire remportée par l’humilité aimante sur la puissance intellectuelle. La paix et la quiétude descendent enfin dans l’âme de Paracelse. Il meurt avec la certitude qu’il finira par « Connaître ».

En résumé, on peut dire, qu’à certains égards, la méthode de construction de ce caractère est quelque peu artificielle. Elle suppose la simultanéité de l’émotion et de la critique. Mais Browning a donné à Paracelse ce qui échappe à l'analyse et la dépasse, à savoir : la vie. Le caractère de Paracelse est une magnifique réussite. C’est une âme hors du commun avec une armature très vigoureuse qui s'impose, et qui se raconte pendant qu’elle vit, sans cesser d’être vivante, ce qui est prodigieux dans un poème à tendances essentiellement philosophiques !

Il importe de noter de quelle façon plus qu’habile, subtile même, Browning rend sensible à nos yeux, non seulement l’aspect physique de ses personnages, mais leurs caractéristiques morales. Ils cessent, par là, d’être de simples fantoches de la pensée, — défaut qui était très apparent dans « Pauline ».

Les traits saillants de la physionomie de Paracelse, Festus et Michaelle, sont ainsi rendus familiers. Dans sa jeunesse, les yeux (95) de

(95) « Those wandering eyes. » (« Paracelse », 1-60.)

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