‹ La Jeunesse de Robert BrowningChapitre 84 sur 183 · VS · texte numérisé non relu

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la vie, en est le principe essentiel. Il lui reste après cela à apprendre d’autres vérités non moins indispensables à connaître : qu’il faut se dépouiller de tout orgueil, se remplir d’un esprit de soumission (151) et de sage réceptivité pour profiter des avertissements et des conseils de Dieu, et tout en levant les yeux vers le ciel, ne pas perdre entièrement de vue Ia terre.

Ici, un indice significatif, maïs faible encore, perce, comme ces premières lueurs de l’aurore qui précèdent le jour ; il réside dans le faïl qu’il se trouve, même alors, si privé de tendresse humaine qu’il trahit malgré lui, le besoin qu’il a de la commisération de Festus (152). C’est presque à son insu qu’il avoue qu’il a soif de sympathie : il lui répugne de reconnaître à quel point sa disette est extrême. Dans la soudaineté de la résolution qu’il prend d’obtempérer aux indications fournies par Aprile, à savoir de transmettre aux hommes, dans un esprit d'amour, les résultats de ses recherches, quelque peu abondants qu’ils soient (153), de chercher désormais à servir sa race avec un esprit de soumission, d’humble dévouement (154), après avoir fait acte de contrition sincère d’avoir abandonné cet amour, on peut lire le moment pivotale de sa nouvelle orientation. ;

A la fin de la scène trois sa guérison est déjà en bonne voie, car il en est arrivé à voir clair (155), à reconnaître que l’amour, l’espoir, la crainte, la foi, sont les éléments constitutifs de l'Humanité (156), et il ne cache plus le désespoir qu’il éprouve à la pensée qu’il a pu les perdre définitivement. Dans la scène IV on assiste aux derniers vacillements de sa volonté flottante parce qu’il est encore tenaillé du désir de poursuivre ses visées anciennes : il leur adresse, sous une forme symbolique, le plus touchant des adieux (Vers 190-205), où l’on sent l’amer, le cuisant regret qui l’anime. Il croit toutefois pouvoir faire un compromis (157) : substituer à l'Amour la Joie, c’est-à-dire tout ce qui comporte la réalisation effective du désir, et, par là, arriver à assouvir sa soif inextinguible de jouissance, car l’orgueil, vivace encore en lui, fait qu’en dépit

(151) Dans « Pauline >» se trouvaient déjà en germe les mêmes idées. Cf. : « rest beneath some better essence than itself. > (Vers 818.)

(152) « Paracelse », Il-vers 254 : « 1 have not been successful, and yet am most miserable — ’Tis said at last. » Cf. 280-285.

(53) Vers 648-651 : « To teach mankind some truth. »

(54 « À passionate regret for youth and health and love, so vainly lavished : and this strange thought humbled me wondrously. > (« Paracelse », III-vers 570.) « To serve my race at once, put pride away, And give my gains, imperfect as they are, to men, » (Vers 580-581.)

(155) « Paracelse », III-1036. I1 y a un double sens subtil dans « light ».

(156) « Love, hope, fear, faith, these make Anne, > (« Paracelse », III-1028.)

G57) Voir aussi IV-vers 360-365.

de tout, il conserve une certaine fidélité à ses premières croyances. (Vers 450-528).

Aussi ce n’est que dans la cinquième scène qu’il nous paraît être en possession de la véritable santé, alors qu’il a renoncé à tout ce qui est absolu, ayant compris que Dieu, en imposant des bornes à l’homme, n’a fait que pour le mieux. Festus achève de ramener la paix dans cette | âme endolorie, et, par un chant très doux, ressuscite le cœur que Paracelse avait jadis pensé pouvoir abolir. L’ami, ficèle jusqu’au bout, reçoit le message suprême que le grand visionnaire va livrer aux hommes, car c’est alors qu’il déclare en termes magnifiques qu’il n’a été réellement heureux qu’à l’époque où il s’est consacré entièrement à ses semblables, car c’est seulement dans des actes d’abnégation que réside la pure et parfaite joie accordée à la créature humäine (158) ; que les ardents désirs, les espoirs éperdus, la recherche de la joie n’ont jamais été interdits à l’homme, bien mieux, ils impliquent la raison même de son existence : s’il est fait ici-bas pour des satisfactions partielles et imparfaites, des réalisations plus amples lui seront réservées ultérieure-

ment dans d’autres univers ; que chacun doit aspirer vers la Joie suprême, vers Dieu qui est à la fois Puissance, Connaissance et Amour, = que dans des sphères, perpétuellement renouvelées, autrement élargies que la nôtre, nos aspirations trouveront des joies nouvelles, l’immortalité étant le privilège de l’homme. Puis il fait dérouler, dans un tableau magnifique, l’Evolution universelle de toute la nature qui n’est faite en réalité que pour aboutir finalement à l'Homme. Fe Parmi les myriades de créatures ainsi appelées à la vie dans l’éter- - nelle Humanité il existe un nombre très limité d’êtres qui sont doués d’une vision plus nette et plus profonde des réalités existantes ; à ceuxci revient un rôle important entre tous : ils sont prédestinés pour enseigner les autres (159).

Mais que ces esprits supérieurs ne commettent pas la faute dont lui-même s’est rendu coupable : il ne faut pas que, entichés d’euxmêmes, ils oublient dans quel but Dieu les a créés ; leur tâche suprême, impérieuse consiste à guider ceux qui sont moins doués qu'eux, à les amener progressivement à monter à leur propre niveau intellectuel et moral. Leur erreur serait grande si en ne recherchant qu’une seule des trois manifestations essentielles de la Divinité, à savoir : la Con-

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5 naissance (160) ils s’imaginaient à aucun moment pouvoir atteindre

£ (158) « What happy time ? PEReN but the time I vowed myself to man. > (« Para-

celse », V-vers 599-660.) (159) 14 - Vers 850-861.

(160) 15 Ou « Puissance ». ; :

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l'absolu, en quoi que ce soit, car tout, comparé à Dieu, demeure relatif. La suprême leçon, il la communique dans les derniers vers du poème (161) : à savoir que dans les affaires humaines une seule chose importe par-dessus tout : l'Amour.

Ainsi, Browning, dans « Paracelse » rapporte tout à l’homme : voilà pourquoi il insiste si spécialement sur la question des rapports unissant celui-ci à ses semblables et ceux-ci à Dieu.

Le Browning qui dans ces passages de « Paracelse » se révèle ainsi à nos yeux, c’est donc d’abord l’adolescent inexpérimenté et tourmenté de vagues inquiétudes que nous avons rencontré dans « Pauline », celui dont il qualifie sans vergogne les aspirations de « projets et de rêves fantastiques » (162).

Ensuite, nous découvrons non moins dans le poème un Browning plus mûr, mieux renseigné sur la vie, et qui sait quelles leçons elle implique. Aussi est-il à ce moment pleinement en possession de ses théories préférées ; c’est déjà un doctrinaire soucieux de nous les faire connaître, et qui va jusqu’à nous révéler les appréhensions qu’il éprouve de les voir mal comprises de ses lecteurs.

Il explique d’abord quel but il se propose : il voudrait, avant tout, bannir toute cause d’erreur chez la foule, l’instruire, faire penser les hommes, les amener — par l'observation directe — à voir clair : « Je serais heureux si, à défaut d'autre chose, mes labeurs pouvaient assurer un domaine plus étendu à la Pensée. » (163).

Comme tous ceux qui devancent leur siècle, il craint qu’il ne sera pas tout d’abord compris de la plupart.

Il est probable, se dit-il, que ses procédés paraîtront trop subtils pour le commun des gens :

« Mes auditeurs sont bruyants, mais, pour ce qui est de l'intelligence même, les plus doués manient si maladroitement les armes que je leur fournis, que je commence à me demander si leurs propres massues grossières ne seraient pas préférables pour démolir l'erreur que mon art plus subtil, et qu’ils ne possèdent qu'imparfaitement. » (164).

(161) V-vers 869-882.

(62) « The fantastic projects and day-dreams of a raw, restless boy. » (« Paracelse », IV.)

(63) « I shall be glad, if all my labours — failing of aught else, — suffice to make such inroad and procure a wider range of thought. » (« Paracelse », III-880-883.)

(164) « Alas ! my followers, They are noi$y, but for intelligence, the best of them so clumsily wield the weapons I supply, that I begin to doubt whether their own rude clubs would not do better service than my arms, if error will not fall sooner before the old. awkward battering, than my more subtle warfare not half learned. » (« Paracelse »; J11-890 seq.).

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À ses yeux, il convient, tout d’abord, de faire naître en ses auditeurs la disposition d’esprit qui rendra possible la juste compréhension de ces principes :

« De jour en jour je m'efforce de créer la disposition d'âme, l'esprit de réceptivité qui, seuls, pourront rendre ces armes utiles à l’homme. » (165).

À son avis les principes qu’il formule sont simples, mais risquent fort, malgré tout, d’effarer ses contemporains, parce qu’à première vue ils paraïîtront destructeurs, devant essentiellement servir à renverser tout ce qui a précédemment existé. Pourtant les hommes ne pourront en tirer un réel profit que s’ils consentent à y prêter foi et à les appli-

|. quer :

« Si l'humanité a vraiment l'intention d'apprendre, il faut qu’elle croie en ceux-ci (166) et se conforme à mes préceptes. » Malgré tout | il espère qu’un jour viendra où seront reconnus les services qu’il aura rendus (167).

On sent dans toute cette exposition par Browning de ses pensées l'influence du « Hero Worship » de Carlyle. Cependant la véritable originalité de Browning réside surtout dans le fait qu’il insiste plus spécialement sur le rôle primordial que joue ici-bas. l’homme de génie qui seul est susceptible d’ouvrir la marche à l’humanité qu’il devance toujours dans ses progrès :

« Allons », dit son héros à Festus, « je vais te montrer en quoi con- | siste mon mérite personnel ; c’est sur l'avance prise par les esprits indi- viduels, que devra compter la lente foule afin de pouvoir s’élancer sur nos traces. » (168).

Ainsi dans la géniale représentation des personnages de son drame, Browning, d’une part, dessine son propre portrait. On peut à ce point de vue appliquer à lui-même ce qu’il dit de Dieu : qu’il est « le Poète Suprême, puisqu'il vit ses propres créations. » (169).

(65) « Day by day I seek to wake the mood, the spirit which alone can make those arms of any use to men. » (III-vers 904.) Cf. IV-94 : « To impart the spirit which should instigate the search of truth. » S

(166) « For if mankind intend to learn at all, They must begin by giving faith to, - them And acting on them. >» (« Paracelse », 11-939-940.) « No doubt these dogmas fall not to the earth, For all their novelty and rugged setting. » (« Paracelse », III-942-943.)

(167) Cet espoir est confirmé par Festus : « Sooner or later, yon shall be revealed. » (111-920.)

(168) « Come. 1 will show 'you where my merit lies. à }

?Tis in the advance of individual minds.

That the slow crowd should ground their expectation, eventually to follow. » (« Paracelse », III-870-873.) Cf. v. 377 : « He lived too much advanced before his brother | men. »

(169) « God is the perfect Poet, who in his person acts his own creations, » (« Paracelse, II-v. 649.)

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