PARACELSE ET LE « FAUST » DE GOETHE
Liseur insatiable, connaissant déjà assez bien, grâce à sa mère, l’allemand, et toujours attiré davantage vers la littérature allemande, encouragé du reste dans cette voie par son ami Carlyle, Browning a lu, de bonne heure, le « Faust » de Goethe (261). Le prestige et le rayonnement, — on peut dire même le magnétisme — de cette œuvre géniale, ne pouvait pas ne pas influencer l’âme ardente, curieuse et essentiellement intellectuelle du jeune homme.
C’est très probablement dans un mouvement d’enthousiasme qu’il a été porté vers un pareil sujet et il a dû accepter, presque d’emblée, la proposition que lui faisait son ami, Ripert de Monclar, de composer un drame analogue, en choisissant le personnage de Paracelse.
Aussi les ressemblances sont-elles nombreuses entre les deux poèmes bien que, d’une façon générale, le « Faust » reste plus complet et plus homogène que le « Paracelse » ; l’un est un véritable drame, l’autre plutôt un poème philosophique. Il y a eu la même attirance (261 bis), — par suite du tempérament de l’un et l’autre poète, — vers
(256) Romeo and Juliet. II-2.
(257) Cf. As You Like It. IV-1.
(258) Othello. III-3.
(259) Coriolanus. II-2.
(260) Cf. Hamlet : monologue : « That patient merit of the unworthy takes. »
(261) D’abord en traduction, la première partie de Faust fut publiée en 1808, la seconde en 1831. Les premières traductions anglaises datent de 1830. Bien que « Faust » fût blâmé tout d’abord en Angleterre, on sait que Coleridge voulait écrire une réfutation du thème. Mais le « Manfred » de Byron, qui en fut l’imitation directe, suscita un véritable enthousiasme. Son « Sardanapale » fut ensuite dédié à Goethe.
Dans une lettre à Domett de 1842, Browning dit qu’il lit Tieck et Schlegel en traduction « To help me with my German ».
(261 bis) Il faut se rappeler l’étroite parenté intellectuelle qui unissait Herder rt Goethe lors de leur rencontre à Strasbourg, en septembre 1770. C’est Paracelse et Herder qui ont éloigné Goethe du rationalisme et du classicism pour le rapprocher de la nature, conçue comme évolution (chez Herder surtout l'Humanité étudiée dans son Histoire et ses Langages) et comme Dieu en devenir. Voir Goethe par Gundolf, chapitres IV, V.
cette époque, de même que vers les personnages et les problèmes posés ou résolus.
En effet, l’époque choisie est la même dans les deux cas. La scène se passe au milieu de l’atmosphère troublée des premières années de la Réforme et de celle de la fermentation religieuse des esprits, à l’aube de la Renaïssance, moment d'ivresse et d’affranchissement de la pensée humaine où le désir de savoir et de pouvoir se confondent.
De même, les personnages sont conçus à peu près sur le même plan. Festus est pour Paracelse, ce qu’est Wagner pour Faust, c’est-àdire le réel opposé à l’idéal (262). Ce contraste philosophique est nécessaire par suite de la situation particulière des personnages. Le rôle du bon sens expérimental et empirique est tenu par Wagner avec moins de vulgarité. Mais Festus représente un aspect de la pensée de Browning : il dit des choses que Browning signerait. Par ailleurs, c’est un de ces esprits adaptés à la vie matérielle, impuissants pour la vision intellectuelle (263).
La similitude existe non moins pour les deux personnages principaux : Paracelse et Faust sont tous les deux des personnages semilégendaires d’une même période.
En ce qui concerne la pensée philosophique les points de contact sont forcément nombreux vu qu’il s’agit dans les deux œuvres d’une philosophie de la vie. Faust a tout lu mais il n’a pas encore vécu (264). Il croit toucher aux amères conclusions de la sagesse mais comment le pourrait-il ? Il n’a rien expérimenté ; son expérience est toujours subjective. Paracelse, de même, n’a pour l’éclairer que son aspiration démesurée : la vie tout entière inconnue s'étend devant lui. L’un et l'autre vivant d’abord l’idéal sans pouvoir l’atteindre, chez Faust, à cause de Méphisto, mais chez Paracelse, il n’y a pas de correspondant à Méphisto, il n’y a que les bas instincts de sa propre nature. Le ton cynique et amer du quatrième chant serait-il un souvenir de Méphisto ? Ils ont cela de commun lorsqu'ils repassent les années d’apprentissage, elles ne leur apportent à l’un et à l’autre que de l’indulgence finale pour l’homme, pour la vie, pour illusion.
Chez l’un et l’autre existe la double thèse de la mission divine et
(262 Ou encore Don Quichotte et Sancho Pança.
(263) Cf. Wagner, qui, sans Faust, ne peut pas voir l’esprit malin dans les circonvolutions d’un barbet noir.
à (264) Tous les deux aspirent à une connaissance absolue, Faust rejette la science finalement, Paracelse, dès le début, méprise le savoir de ses maîtres. Cf. I-vers 580.
du génie méconnu. Mais avec plus de panthéisme chez Faust, en même temps qu’un ordre inverse dans son développement. Chez Goethe, le panthéisme est initial, final chez Browning (265).
Dieu tend à se réaliser dans une nature plus complète, Dieu étant à la fois l’idéal et l’aspiration vers l’idéal (266).
Dans Faust, nous voyons l'aspiration vers Dieu et le désir de se rapprocher de lui sans intermédiaire, l’action continuelle permettant à l’homme de tendre vers la perfection. Dans Paracelse, le moyen d’atteindre à la perfection est la science et l'amour réunis en vue d’une activité utile : le bien de l'Humanité. Paracelse est sauvé parce qu’il a sw persévérer, vouloir. L’un et l’autre ont mérité le salut pour n’avoir pas rejeté tout idéal humain. Dans l’un et l’autre drame existe également la même conception de l’erreur à laquelle l'humanité est astreinte, mais dans « Faust », elle est inévitable (267). L'homme s’égare quand il cherche son but. Le crime de Faust, c’est la malédiction de l'amour, de l'espérance et de la foi. Paracelse commet une erreur semblable quand, dans la scène IV, il maudit l’amour. L’erreur d’Aprile est inverse lorsqu’il cherche l’amour sans la science. Il rêve de conquérir le monde par le lyrisme pur, tout comme l’Euphorion de Faust.
Chez Paracelse comme chez Faust, un autre sujet d'erreur, c’est le rejet du passé, car, pour Goethe comme pour Browning, l'Humanité est en marche continue et on ne saurait pas ne pas profiter des enseignements que donne le Passé.
Mais la mentalité, la moralité surtout des deux poètes. étaient trop foncièrement différentes pour qu’il n’y eut pas de dissemblances notables dans leur façon d’envisager le sujet qu’ils traitaient, au point de vue éthique et religieux. C’est pourquoi le Panthéisme, mitigé chez Browning, est total chez Goethe ; conséquemment le thème de la nature est autrement riche et fécond chez Goethe. Dans Browning, la philosophie est apaisée et détendue par des accents lyriques. Malgré tout, il faut reconnaître que la poésie de Goethe dépasse en beauté et en éclat celle de Browning. Le Panthéisme de Goethe est plus intensément vécu. Il n’a pas peur de dissoudre le divin dans la nature. Chez Browning, il y a un fond d'inspiration puritaine et il n’a pas su se libérer complètement de certaines attaches chrétiennes fondamentales.
(265) Comparer la suite des idées chez Goethe : « Au commencement était l’esprit, au commencement était la force, au commencement était l’action » avec le développement chez Browning : « God is mind, I gazed on Power », ctc., scène I.
(266) Comparer avec Paracelse « Make no more giants ! », etc., scène V-50 seq.
(267) Voir « Prologue dans le Ciel » au début du Faust de Goethe.