LYRISME, PHILOSOPHIE ET SYMBOLE DANS € PARACELSE
Déjà, dans « Pauline », Browning avait reconnu que les deux facultés maîtresses de son esprit étaient l'imagination et l’analyse psychologique.
C’est sans doute, parce qu’il se rendait bien compte de l’inconvénient qu'il y avait à donner trop libre cours à la deuxième de ces facultés, qu’il cherche à varier cette trame trop austère par des thèmes lyriques imprégnés de musique et d’art. L’attention trop tendue du lecteur est ainsi soulagée, et l’on évite par là de tomber dans un développement trop uniforme, une sécheresse trop continue.
Mais, dira-t-on, est-il possible d’être à la fois poète lyrique et philosophe ? Surtout lorsqu'un poème tel que Paracelse et qui a une doctrine à inculquer, semble devoir être strictement didactique ? Le lyrisme
implique foncièrement de la sensibilité, la recherche de la beauté, tandis que la philosophie, elle, comporte l’énonciation des idées de la raison pure, sans souci d’embellissement ou de musicalité.
On peut, il est vrai, admettre, au moins provisoirement, que le
” lyrisme est seulement un moyen d’expression, et la philosophie, la ma-
tière à exprimer. Pourtant, la contradiction semble devoir persister à
cause même de la divergence fondamentale qui existe entre les deux matières. Dans un Tennyson, la pensée étant subordonnée à la forme, on constate une vigueur beaucoup moins grande dans l’expression de
l’idée. Ne prévoit-on pas que si Browning attache beaucoup plus d’im-
- portance au fond qu’à la forme, le lyrisme doit infailliblement déchoir?
. Par ailleurs, pourtant, on constate qu’il a été d’une habileté extraordi-
Je
maire lorsqu'il a voulu s’occuper plus exclusivebent de l'expression
(268) Il faut signaler, au moins en passant, que Browning avait trop le culte des grands dramaturges Elizabethains pour ne pas se laisser également influencer par le « Faust » de Marlowe. On retrouve (notamment dans la scène Il-v. 250 seq) chez Para- - celse, la mégalomanie des héros de Marlowe, qui veulent rester hommes exprès pour ‘conserver un air plus phénoménal, qui affirment sans cesse (comparez également le caractère de Sordello, passim) la suprématie incontestable de la volonté humaine, et qui, - pourtant, se trouvent dans une impuissance constante à rendre cette suprématie effec-
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musicale. Il a été un véritable jongleur en fait de rimes et de rythmes. Mais il n’a cessé de répéter également, à tout propos, que ce qui l’intéressait, avant tout, n’était pas la forme. Il estimait en effet, que celle-ci n’était que l’auxiliaire de sa pensée. Le vers de Browning était chargé de pensée ; s’ensuit-il nécessairement, que la musique doive en être bannie ?
Nullement. Ce serait amoindrir l'expression « lyrisme » que de la ramener à un unique souci de la forme. Chez Browning, plus nettement que dans tous les poètes anglais du dix-neuvième siècle, nous voyons l'effort qu’il fait pour organiser la poésie autour de la philosophie. A ce point de vue, « Paracelse » et « Sordello » sont des tentatives ; la dernière, quoi qu’en pensent les critiques, est très réussie et très signañcative, Ce n’est que plus tard, après ces tentatives, que Browning trouve sa voie. Ici le problème des rapports de la poésie et de la philosophie se pose d’une façon particulière, car Browning n’est pas encore le Browning de la maturité — heureusement pour lui — il y a dans ces deux œuvres plus de poésies intégrée dans sa philosophie que nous n’en trouvons plus tard.
Ceci dit, il faut admettre néanmoins que sans conteste, les efforts de la poésie et de la philosophie sont véritablement, — par nature, — en opposition l’une et l’autre.
Effectivement, l’effort philosophique entraîne d’abord forcément un appauvrissement inévitable. L’attitude de la pensée philosophique est donc à la fois une attitude de dépouillement, de surveillance et de concentration, en vue d’une plus grande clarté générale. Elle laisse donc tout ce qui est matériel, concret, individuel et sensible, par suite, tout ce qui est sensation, émotion, originalité.
D'autre part, l'attitude lyrique est celle où la façon est indépendante des limites fixées. Le poète stimule ou laisse vivre en soi des termes instinctivement perçus, qui ne sont pas mesurables, qui sont complexes et qui ont une valeur de qualité pure, qui retentissent en nous par un ensemble de moyens que l’on appelle suggestion. Ce n’est pas le réel lui-même mais l’âme abstraite de réel. Les moyens sont enchaînés par des correspondances qui ne sont pas logiques, mais sensibles et lointaines. Ils s’associent par l’imagination lyrique. Dans l’attitude lyrique, il y a animation, élan, spontanéité, ardeur, don de soi et création dans lesquels le subconscient joue un rôle plus important que le conscient. Chez le véritable lyrique, il y a toujours un peu d’inconscient. |
Lyrisme et philosophie s’excluent donc au point de vue psycho-
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logique. Pourtant la poésie philosophique existe, — c’est un miracle si l’on veut, — mais un miracle jamais achevé. Pour que le rapport s’établisse, il faut que la pensée, — par la prise très forte que l’idée a sur tout l'être, ou par la grâce d’un tempérament particulier, — se réfracte à travers le tempérament et s’entoure d’une atmosphère de sensibilité et d'émotion où se retrouve le fond de l’idée philosophique, mais nettement exprimée ou, inversement, on peut intellectualiser le lyrisme : partir de l'émotion et de l'effort du poète, pour donner une armature à la pensée philosophique, pour aider à dégager ce qui est la signification la plus instinctive et la plus générale de l’émotion. Mais en tout cas, la contradiction subsiste. Ce n’est pas impunément que l’on veut marier l’eau et le feu. L’effort pour intellectualiser le lyrisme, tend à le refroidir, à le tuer. ;
Il y eut, chez Browning, un poète et un philosophe qui se sont battus et l’histoire de la vie de Browning a montré que c’est le philosophe qui a finalement vaincu.
Mais si nous cherchons quel parti Browning a effectivement tiré du lyrisme dans « Paracelse », nous constatons qu’il y joue un rôle fort utile. Il lui donne comme un air de jeunesse très en rapport avec l’élan initial du personnage. C’est comme si le souvenir de Shelley, encore très vivace, l’avait engagé à parsemer sa philosophie d’étincelles plus vives, plus chatoyantes et plus diverses.
Du reste, le sujet lui-même, se prêtait mieux que beaucoup d’autres à une conciliation plus heureuse de la poésie et de la philosophie, vu que c’est un effort très ferme pour peindre les âmes dans leur vitalité complexe, différent en cela des œuvres qui viennent plus tard, où les analyses deviennent plus pénétrantes et admirables, mais de plus en plus sèches. Mais ce ne sont pas uniquement des âmes qu'il s’agissait de rendre vivantes, c'était la physionomie d’un siècle tout palpitant de sève et d'enthousiasme, à savoir : l’aube des temps nouveaux. Il y avait du . lyrisme impliqué dans l’idée de peindre les aspirations éperdues de l'être qui cherche passionnément le vrai, le « secret du monde », non moins que dans le dessein avéré d’exprimer le romantisme, pour pouvoir le corriger au moyen d’une philosophie transcendantale, dont on démontrait par là la supériorité incontestable.
Enfin, le poète lui-même était à l’âge lyrique et toute sa nature conspirait à traiter le sujet avec une exubérance plus grande qu’il n’aurait été porté à le faire quelques années plus tard,
En outre, Browning recourt au symbolisme très fréquemment, non pas comme Shelley, qui nous suggère surtout l’inexprimable, car Brown-
ip
ing n’a pas son imprécision. Il a toute la clarté de l’intellectualiste. L'exemple le plus frappant est celui de la scène IV où, dans un premier chant lyrique, Paracelse transporte son échec moral dans le plan du concret (269).
Non seulement la poésie est admirablement ciselée, mais elle est plus correcte de forme, plus riche de couleurs et de musique; il y a une musique de mots tout aussi heureuse que dans celle de Shelley. Il faut noter cependant que le symbolisme se fait plus rare dans les œuvres de la maturité de Browning (270).
Ce qui le caractérise ici, c’est la recherche de la suggestion qui s'adresse à l’intelligence, dans laquelle l’idée est l’armature, mais se revêt d'images qui s’adressent à l'émotion et à l’imagination. Browning faisant plus strictement partie de l’époque Victorienne, en est le symbole véritable. Car chez Shelley, on a des suggestions tout court, riches, fortes, impérieuses, qui nous communiquent des « moods » qui s’adressent à l’imagination et se terminent en rêve : l’idée n’est pas essentielle, le symbolisme est plus diffus, il ne se distingue pas de la subjectivité toute pure ; c’est de la poésie pure, un thème qui se développe à l'infini. L’essence du romantisme, c’est la poésie ; or la poésie est avant tout un symbole ; on peut donc dire que l'essence du romantisme étant le symbolisme, Browning a possédé les deux manières essentielles d’exprimer l’idée symboliquement.