L’ÉLÉMENT ROMANTIQUE ET L'ESPRIT VICTORIEN DANS « PARACELSE
Browning qui, à tant d’égards est un pur penseur, a été de bonne heure attiré vers le romantisme par l'énergie et l’ardeur généreuse de son tempérament.
Sa sensibilité était trop fine, son esprit trop indépendant pour qu’il ne répondit pas à l’appel lancé par les grands Romantiques de son pays. Cependant, l'éducation très particulière qu’il reçut chez lui, et le puritanisme qui l’enserrait dans son milieu familial, tendaient à réfréner et canaliser sa fougue naturelle, De sorte qu’à mesure qu’il approche de la maturité, on sent décroître peu à peu en lui l’emprise de la doc-
(269) « O’er the sea our galleys went. » Comparer la « Voix intérieure », Scène IIv. 280-320. :
(270) Vers la fin de sa carrière, au contraire, le symbole de nouveau prédomine,
NT
trine romantique qui subordonnait son intelligence à l’instinct et aux sens. Ses préoccupations s’affirment plus morales et intellectuelles qu’artistiques.
Mais à l’époque où il écrivit « Paracelse » (1835) il était trop près de Byron, de Keats et de Shelley pour que cette œuvre ne renfermât pas à peu près tous les éléments constitutifs du Romantisme: La fougue,
. la passion, l’orgueil personnel et les états d’exaltation, le vertige, le
mystère, la condamnation de l’orgueil, de l'intelligence. Il entre, en plus, l'apport étranger, tant français qu'’allemand, que son éducation et son milieu lui fournissaient.
C’est ainsi que l’on voit dans le caractère de Paracelse, à la fois l’orgueil démesuré de l’homme supérieurement doué, qui se croit hors de l’ordre commun, avec sa suite naturelle : sa chute, sa déchéance, ses blaphèmes contre Dieu, contre l’amour, ses confessions et ses mea culpa. On sait l’admiration générale que Byron avait suscitée autour de lui et le véritable culte que lui avait voué Browning (271). On a vu plus haut (272) l'influence de Goethe, non moins que celle de Carlyle, — l'interprète attitré du Romantisme et de la philosophie allemandes en Angleterre, — sur Browning qui va jusqu’à concevoir le Surhomme. Par delà les âges intellectuels, le poète s'était reporté vers l’âge de naïve croyance, de superstition et de légende ; par delà les conventions sociales, il s'était élancé vers la nature ; par delà le style poétique artificiel du siècle, il était remonté au style lyrique, métaphorique et imagé de la Renaissance ; les idées étaient alors exprimées avec éclat, toutes chargées d'émotions, de suggestions modernes. Mais, malgré tout, percent déjà les préoccupations essentielles de l'esprit de Browning, qui tiendront de plus en plus la place prépondérante dans ses œuvres postérieures : le goût de l'exactitude scientifique, de l’analÿyse psychologique ; — Paracelse est malgré tout un savant — un précurseur, celui qui est nécessaire au progrès de l’humanité, considéré comme devant être infini ; aussi le siège de Browning est-il, en quelque sorte, déjà fait contre le Romantisme pour la simple raison que les éléments constitutifs du Romantisme sont opposés à son esprit analytique, philosophique et rationnel, et à l’esprit caractéristique de l’époque victorienne. C’est dans le programme raisonnable et, en apparence, si bourgeois de Festus qu’éclate surtout la pensée de Browning, si son tempérament se révèle dans l’élan qui caractérise la nature emportée, enthousiaste
(271) Voir ce qu’il en dit lui-même dans une lettre en 1832 (page 34). (272) $ 3 et $ 4.
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et illuminée, de Paracelse. Festus, c’est la forme vulgarisée certes, mais représentative de l'esprit réellement Victorien, et il symbolise la réaction contre l'esprit romantique qui s’annonçait déjà vers 1835. Il suffit, pour s’en convaincre, de réfléchir et de se demander comment le véritable Romantique aurait traité le sujet en question. Il se serait peutêtre complu à décrire en détail la déchéance de son héros et aurait cherché à nous émouvoir par le spectacle de ses souffrances, ou il l’aurait glorifié et maudit les hommes incapables de le comprendre. Browning, au contraire, s’attache à le relever définitivement, à nos yeux, et Paracelse ne cesse d’aspirer pour finalement « atteindre ».
La grande personnalité de Browning lui permit d’être en avance sur son temps. Il voit, en 1835, ce que d’autres ne verront que vingt ans plus tard. Il subit néanmoins les nécessités intellectuelles de son temps. Il sort d’une période de maladie ; une guérison et une sagesse sont nécessaires, mais il voit déjà que cette sagesse doit être élargie et élevée. On ne peut guère parler d'influence proprement dite, mais plutôt dire qu’ainsi que Paracelse lui-même, il est précurseur. En Angleterre, il n’y avait que Carlyle qui commençait à voir les nécessités morales et intellectuelles profondes, en passant de l’époque romantique à une ère constructive. Ainsi, dès 1830, avait-il écrit : « Ferme ton Byron et ouvre ton Goethe. » Browning formule, avant tout autre, le message de l’intuition mystique, et trouve en premier lieu ce que son époque doit faire pour se débarrasser de tout rétrécissement de l’âme et du désenchantement final.
On peut dire que Browning domine, dès « Paracelse » le Victorianisme de toute la grandeur de son génie, devançant son temps par l'originalité de son génie. Il dépasse les conquêtes de 1850, où s’affirme déjà une réelle étape de guérison morale et d’équilibre dans toutes les voies. « Paracelse » est, par essence, le poème de la guérison morale. Il aboutit, par anticipation, au romantisme assagi qui est une des caractéristiques les plus marquantes de la fin du dix-neuxième siècle.