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l’époque, a fait effort pour concilier l’histoire avec la philosophie et pour les faire servir toutes les deux à une fin morale. Son poème, en effet, renferme toute une doctrine ; bien que la doctrine elle-même ne soit pas expressément élaborée, elle est contenue implicitement dans l’œuvre elle-même. Elle découle essentiellement de la critique constante, qui est faite ou sous-entendue, du personnage principal. Et cette doctrine est très complète puisqu’elle comporte tout ce qui a trait à Dieu, comme divinité s’ingérant dans les affaires humaines, non moins que les devoirs qui incombent à l'Homme lui-même et le vrai sens de sa destinée ici-bas (272 bis).
En effet, lorsque Paracelse nous est représenté aspirant à atteindre son idéal élevé à travers toute son existence, nous y voyons le symbole de la vie de tout mortel qui s’efforce de connaître le mystère de la vie et les desseins du Créateur, et nous comprenons la beauté de l’optimisme de Browning qui nous inculque une leçon toute d’énergie virile et de courage. Le mal, dit-il, est nécessaire. L'homme ne tombe que pour se relever, lutter sans cesse (273), le but est toujours plus loin de nous, c’est l’aspiration elle-même qui fait la véritable joie d’être — l’accomplissement c’est la négation même de la satisfaction — Le Dieu du poète est un Dieu personnel, il est Amour ; il est aussi Puissance et, à cause de cela et par pure bonté, il a créé l’univers, qui, tout entier, aspire vers lui. Cet univers a été fait pour l'Homme qui en est le centre (274). Entre le Créateur et lui la communion est possible grâce à l’amour. Mais l’amour-propre ne doit pas exister chez la créature. A vouloir tendre vers Dieu, l'Homme découvre la vérité et cette vérité fait sa force.
Il en résulte que le Progrès est avant tout moral ou individuel. La récompense de nos peines ne vient pas du dehors, mais du dedans.
Autre caractéristique enfin : Cette doctrine ne s’inquiète en aucune façon des dogmes établis. Pour le vulgaire, Paracelse avait personnifié la recherche de la pierre philosophale ; pour Browning, il symbolise la recherche du salut de l’homme. Il paraissait être le médecin des pauvres, le chimiste cherchant le secret de la vie, — mais pour le poète, il est le médecin de l’âme, le chimiste découvrant l’unité de la composition de l’univers. ;
Le côté positif de la doctrine de Browning révèle une hiérarchie dans les facultés de l’homme qui possède en lui, à des degrés variés,
(272 bis) C’est encore un autre point de contact avec « Pauline ».
(273) Par là, il précède l « Ulysse » de Tennyson, de vingt ans.
(274) La banale conception de Pope se trouve par là singulièrement agrandie et embellie, Comparer la fameuse tirade : « Whatever is, is right » avec la fin de la scène V de « Paracelse ».
les moyens d'assurer son propre salut. Dans le cas particulier de Paracelse, cette hiérarchie n'avait pas été respectée, car selon Browning, c’est l'Amour qui doit précéder le Savoir. Or, la recherche par Paracelse de la Connaissance, ipso facto, abstraction faite de toute affection personnelle, est donc vouée à l’échec. Paracelse s’est ainsi rendu coupable d’une erreur philosophique, mais il avait en lui-même, comme toute créature humaine, les semences de son propre salut, et cela dès les débuts. Il annonce qu'il a l'intention d’élaguer toutes les moindres fibres d'amour qui peuvent exister en lui, de sorte qu’il est en contradiction absolue avec lui-même en voulant à la fois mépriser l’amour des hommes et cependant travailler pour leur bien, par la découverte de la vérité absolue. Ces deux motifs alternativement le font osciller, mais Browning donne à entendre qu’ils ne s’excluent pas forcément l’un l’autre.
L’orgueil de Paracelse sera puni : l’humilité lui fait voir que dans l’humble notion du devoir réside la vérité (275).
Coup sur coup, Browning insiste pour faire comprendre que la connaissance par et pour elle-même est insuffisante. L’Amour seul est efficace. Et par là, sa doctrine est supérieure à celle formulée par Shelley, car Shelley avait tout ramené au seul amour. L'originalité de Browning réside dans la façon dont la valeur réelle de l'amour nous est inculquée. Le grand poète qui se tenait sur le seuil du siècle où la science avait suscité tant d’espérances, a imbu son héros de tous les espoirs et du désenchantement amené par la non réalisation de ces espoirs. La Science, après avoir leurré l'Humanité, l’a laissée déçue et découragée.
Ainsi Browning a, au point de vue philosophique et moral, apporté, par son « Paracelse », une contribution tout à fait originale et significative à l'Histoire de l'Humanité ; elle devient entre ses mains, une sorte de Prophétie.