BROWNING ET LA THÉORIE DE L'ÉVOLUTION
Lorsque Browning affirma (276) que les principes essentiels de la théorie de l’Evolution — rendus populaires par Darwin et Herbert
(275) C’est ainsi que nous sommes préparés à la morale essentielle qui est inculquée
et renforcée dans « Sordello ». ; 1 (276) « In reality, all that seems proved in Darwin’s scheme was a conception fami- « liar to me from the beginning; see in « Paracelsus » the progressive development from « senseless matter to organized, until man's appeurance » (letter au Dr Furnivall).
Spencer —- lui avaient été connus à l’avance, il n’exagérait rien. En effet, au point de vue philosophique et intuitif, il précédait Darwin de près de trente ans.
La tâche avait été, certes, facilitée, pour lui-même comme pour Darwin et Herbert Spencer, par les prédécesseurs parmi les philosophes anciens et modernes qui s'étaient occupés de ce problème. La doctrine de l’évolution avait été esquissée par les philosophes loniens ; elle réapparut vers la fin du dix-huitième siècle chez les Cosmologues, avec Kant et La Place (277) ; chez les philosophes avec Condorcet, et chez les naturalistes avec Lamarck (278), enfin avec Hégel et Comte.
Le mérite essentiel de Darwin et de Spencer fut de coordonner les efforts de tous les grands esprits qui, avant eux, s'étaient occupés de cette question, mais, dans un siècle scientifique par définition, le résultat immédiat de leurs œuvres fut de renforcer le scepticisme déjà très prononcé de l’époque, tandis que le « Paracelse >» de Browning avait un effet tout contraire, En effet, d’une part le poète qui était doué d’une compréhension à peine inférieure à celle de Darwin, possédait, en outre — nous avons déjà eu l’occasion de le signaler à propos de « Pauline » — un sens tout à fait averti de la relativité des choses, sens qui servit de guide à Spencer, mais dont le naturaliste, enthousiaste et emporté par la nouveauté de ses découvertes, paraissait doué à un moindre degré. Browning possédait toute l’intuition, toute la logique de l’auteur des « Premiers Principes >» toutefois il n’aboutissait pas, comme lui, à l’inconnaissable, mais bien à un Dieu personnel dont l’essence était l'Amour.
Aussi, malgré les tableaux magnifiques qu’il nous présente dans la cinquième scène de « Paracelse » et où sont décrites les transformations successives de la vie universelle, le problème de l’évolution au point de vue physique l’intéresse et le préoccupe moins que le point de vue de l’évolution spirituelle de l'Humanité.
Il suffit de se reporter à ses œuvres ultérieures pour s’en convaincre. Dans tel passage de « Bishop Blougram » il raille les prétentions de la science dès qu’elle s'efforce d'expliquer les émotions morales par la seule science. :
« Les philosophes font dériver la chasteté ou la honte du sim- « ple fait qu'à l'origine celui qui embrassait une femme jetait à
(277) KanT, en 1755, avait exposé l’hypothèse de la nébuleuse dans son « Histoire Universelle de la Nature ».
(278) « La Philosophie Zoologique » date de 1809.
terre sa massue, et perdait sa cervelle du même coup, car il devenait la victime de tout autre frère de la même tribu possédant également une massue. D'où naquit la coutume de se cacher dans un bois ou dans une caverne lorsqu'on voulait s’adonner à l'amour.
< Voilà ce que l'autre jour j'ai lw dans un livre français. Est- < ce qu'une pareille loi sert beaucoup à vous refréner ? » (279)
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Par contre, sa conception d’un progrès universel réservé à l’homme - — au point de vue intellectuel et moral est si fortement implantée en s lui qu’elle se retrouve dans toutes ses œuvres, plus ou moins, mais - dans « Rabbi-Ben Ezra » — quoique l’idée soit empruntée à une litté- - rature fondamentalement fataliste —— celle-ci se transfigure chez lui au point de faire de tout le poème un hymne triomphal célébrant le perfectionnement éventuel de l’homme à travers toute l'éternité. L’objection la plus sérieuse qu’on ait pu faire à la théorie de -Browning est celle, assurément, faite par la Science elle-même. Celle-ci semble vouloir prouver que c’est la physique, et non la biologie, qui jouera le rôle primordial dans l’évolution de l’univers. En effet, comment oser croire que seul l’homme constitue l’aboutissement final de - la Nature, lorsque, par ailleurs, l’astronomie a déjà démontré qu’il n’est, à tout prendre, qu’un facteur à peu près imperceptible, en tous cas négligeable, dans l’immensité infinie qui l’enveloppe de toutes . parts ? De plus, scientifiquement, tout tend non moins à démontrer que la Vie terrestre est, selon toute probabilité, confinée uniquement à la
(279) « Philosophers deduce your chastity
Or shame, from just the fact that af the first
Whoso embraced a woman in the field,
Threw club down and forwent his brains beside,
So stood a ready victim in the reach
Of ang brother savage, club in hand,
Hence saw the use of going out of sight
In wood or cave to prosecute his loves.
I read this in a French book f’other day ;
Does law so analyzed coerce you much ? (Bishop Blougram 824-836).
(280) « Our earth is so infinitesimal in comparison with the whole Universe, we, « the only thinking beings, so far as we know in the whole of space, are to all appea- . « rances so accidentfal, so far removed from the main scheme of the Universe, that it «is a priori all {oo probable that any meaning that the Universe as a whole may have, « would entirely transcend our terrestial experience and so be totally unintelligible to « us… » (Sir J. Jeans « The Mysterious Universe » (1931). « Our main contention can : hardly be that science of to day has a pronouncement to make, perhaps it ought rather
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- « to be that science should leave off making pronouncements ; the river of knowledge has « too often turned back on itself.» (Pages 28 et 150.)
A cela on peut répondre que le sort de toute explication, quelle qu’elle soit, de l’univers et de la destinée humaine, est d’être dépassée par les progrès que sans cesse font les recherches scientifiques. En conséquence, si la théorie de Browning paraît périmée, elle ne l’est pas en réalité. Elle ne mérite pas en fin de compte d’être considérée comme plus condamnable que toutes celles qui ont déjà été formulées dans le passé. Bien au contraire, les dernières théories qui cherchent à fournir une explication du mystère qui enveloppe l’univers tout entier sembleraient bien plutôt venir à l’appui de la conception du poète. Les recherches les plus récentes en effet tendraient à prouver, de plus en plus, que le phénomène de la Vie -— bien que celui-ci ne se soit présenté à l’origine que comme un fait caractéristique et unique, exceptionnel — confiné à notre planète seule, est néanmoins en train de prévaloir et de s’affirmer sous un jour d’une importance hors ligne, parce que, au point de vue spirituel, les possibilités latentes de l'Univers, aujourd’hui, se sont soudain révélées comme illimitées. Il semblerait certain que la Psychologie doive de plus en plus jouer un rôle prépondérant dans l'interprétation de ce qui entoure de toutes parts l’homme. Nous percevons, à la lumière de ces données nouvelles, à côté d’un univers qui apparemment périclite — voué comme il l’est irrévocablement à disparaître au point de vue matériel — un autre univers éventuel, qui n’est, lui, actuellement, qu'à un état embryonnaire, certes, mais qui émerge graduellement, devient sensible à l’âme des humains. Un univers en qui déjà s'affirme une tendance grandissante vers une vitalité, vers une spiritualité sans cesse croissantes, un univers, en un mot, qui se transfigure en esprit tirant ses forces et son développement perpétuels d’un Esprit Unique, Eternel et Divin, et vers lequel tout gravite dans un progrès constant (281).