XCVII
ordres qui se scroicnt joints à nous. Mais comme la délibération n'avoit roulé jusques là que sur les deux motions qui nvoient été proposées d'abord, les commissaires nommés pour établir provisoirement une espèce de police dans l'Assemblée crurent que l'on ne pouvoit point opiner sur la mienne, décision oui me paroit mal fon déc et qui étoit l'ellct de l'imperfection de nos idées sur la méthode de recueillir les suffrages, que nous allons bientôt réformer.
Cependant un grand nombre de personnes me témoignèrent qu'ils me sçuvoieut gré de l'avis que j'avois ouvert, et m'assurèrent qu'elles ne doutoient pas qu'il n'eût été adopté, s'il avoit été proposé d'abord.
Quoiqu'il en soit, je suis sérieusement occupé des suites fâcheuses que peuvent avoir les conférences adoptées. Il y a quatre jours que nos commissaires sont nommés, en vertu de la délibération dont je viens d* parler, et elles ne sont point encore commencées, parce que la Noblesse a fait attendre les siens qui n'étoient pas encore nommés. Ce qui me console et me rassure en même tems, c'est qu'il y a dans l'Assemblée plus do cent ritoiens capables de mourir pour la pu trie, et qu'en général les députés des Communes ont des lumières et des intentions droites. Mes collègues ont mérité en général restitue de l'Assemblée par la fermeté avec laquelle ils ont adopté les avis les plus patriotiques, et les députés d'Artois sont cités comme des patriotes décidés ' ; c'est ce qu'auront peine à concevoir ceux qui ont blâmé le choix des quatre cultivateurs que renferme notre députation. La Bretagne a quarante-quatre députés avec; qui nous sommes unis, la plupart hommes à talens. et tous pleins de courage et d'énergie. Il n'en est pas un seul qui put faire un faux pas, sans être la victime du peuple qui l'a choisi. Cette province est tranquille aujourd'hui, quoiqu'on disent les papiers publics, toujours vendus aux grands, malintentionnés; mais tous les cœurs renferment un levain, que le premier événement pourroit faire fermenter d'une manière terrible. Les députés du Dauphiné n'inspirent pas ici la même confiance, je parle de ceux qui avoient le plus de célébrité jusques ici ; car il en e>t parmi eux de très estimables. M. Mounier ne jouera pas ici un aussi grand rôle que dans sa province, parce qu'on lui soupçonne des prétentions et dec liaisons avec le ministère. Il est loin d'ailleurs d'être un homme éloquent. J'ai vu Target arriver, précédé d'une grande réputation ; il a ouvert la bouche, pour
1. Le serment du Jeu de Paume fut prêté dans la séance même par quatre députés du Ticrs-Ktat do l'Artois, MH. Brassarl, avocat ; Vaillant, conseiller honoraire ; Boucher, négociant, et de Robespierre.
donner son avis sur la motion dont je vous ai parlé ; on s'est apprête a l'écouter avec le plus grand intérêt ; il a dit des choses communes avec beaucoup d'emphase, pour se ranger de l'avis qu> avoit déjà réuni la pluralité des voix ; il a cependant été applaudi. Aujourd'hui il est presque entièrement hors de combat; on s'est appercu que son mérite étoit beaucoup au-dessous de cette première prévention ; on lui a reconnu des principes versatiles ; il vient de faire une motion assez ridicule qui a été rejettée avec une espèce d'emportement par toute l'assemblée ; on scait d'ailleurs qu'il est suspect à toute la capitale qui ne l'a point choisi pour son représentant et qui ne lui a laissé d'autre ressource que celle de se faire nommer par la vicomté de Paris exfra mur os. Le comte de Mirabeau est nul, parce que son caractère moral lui a ôté toute confiance. Mais le plus suspect, le plus odieux à tous les patriotes, c'est un M. Maloët, intendant de la marine, député du bailliage de Riom, en Auvergne. Cet homme armé d'impudence et paitri d'artifices fait mouvoir tous les ressorts de l'intrigue, pour faire prévaloir le parti aristocratique parmi nous. Un jour qu'il proposa une motion insidieuse et digne de son àme servile, un murmure général s'éleva et les députés d'Auvergne s'écrièrent : « Nous désavouons ce que vient de dire M. Maloët; il est député du bailliage de Riom : mais la province d'Auvergne ne le reconnoft pas pour son représentant. » M. Dergasse nous a fait désirer jusqu'aujourd'hui le plaisir de l'entendre, quoiqu'il en ait eu plusieurs fois l'occasion.
Je ne vous ai point parlé de la chambre de la Noblesse particulièrement. Elle mérite à peine cet honneur. Elle est partagée en trois partis, le parti parlementaire qui immolcroit le genre humain tout entier à la conservation du pouvoir des parlements ; le parti des grands seigneurs de la Cour qui ont tous les sentimens que supposent l'orgueil des aristocrates et la bassesse servile des courtisans ; celui des hommes raisonnables qui sont en petit nombre et qui ne sont pas tous exempts des préjugés de la Noblesse. On compte dans ce parti qu'on appelle ici celui de la minorité M. de la Fayette, le duc d'Orléans. Eu général, là chambre de la Noblesse renferme peu d'hommes à talens ; D'Esprémënil entasse tous les jours extravagances sur extravagances; au point qu'il détruit son crédit, même dans son parti : lorsque nos députés se rendirent dans la chambre de la Noblesse, pour anuoncer la résolution que nous avions prise de nommer des commissaires, il protesta avec emportement contre le titre de Communes que nous prenons, et qu'il présenta comme une insurrection anglicane. Il s'opposa de toutes ses forces à la renonciation aux privilèges pécuniaires, que la plupart
(les membres de la Noblesse veulent nous déclarer, non pas dans des vues patriotiques, mais dans l'espérance de négocier avec plus de succès avec nous, aux dépens des droits de la Nation, lorsqu'ils auront fait ce sacrifice illusoire qui ne dépend plus de leur volonté et qui ne doit plus être un don du corps de la Noblesse, mais une loi constitutive que les États généraux seuls doivent porter.
Quant au clergé, il n'est pas d'artifices que les prélats n'emploient pas pour séduire les curés; ils ont été jusqu'à leur insinuer que nous voulions porter atteinte à la religion catholique ; cependant ils n'ont pu réussir encore à les déterminer à se constituer et à vérifier séparément les pouvoirs des députés du clergé; on prétend encore que les curés sont disposés à se réunir à nous à la première invitation qui leur en sera faite.
Je sens, mon cher ami, à la longueur de cette épitre et au tems qui s'écoule qu'il faut mettre fin à. ma relation. Témoignez, je vous prie, à Madame tout mon respectueux attachement et les regrets que me causent les circonstances qui me privent pour lontems de sa présence ; faites mes compliments à mes amis et à tous les patriotes.
Le 24 mai 1789.
ÎT.
Versailles *, 23 mai.
Mercredi dernier, après la nomination des commissaires, un membre de l'assemblée lit une motion qui tendoità ce qu'il fut nommé un comité pour rédiger et faire imprimer un journal de toutes les opérations de l'assemblée nationale. Elle fut proposée par M. de la Corde, fils du banquier de la Cour; mais elle fut suspecte à rassemblée, parce qu'on soupçonna qu'elle avoit été mise en avant par un certain parti qui désiroit de présenter les actes de l'assemblée, suivant ses principes et ses vues particulières, et qui peut-être le rcgardoit comme un objet de spéculation lucrative. Elle fut rejettée presqu'à l'unanimité. Ce matin M. Target la renouvela sous une
1 il.nximilien de Robespierre habitait, à Versailles, avec MM. Petit, Flenry et Payen. député* du Tiers-Étal de l'Artois, une maison située rue de l'Étang, n» te. Chacun des autres députés demeurait séparément.
autre forme. Cette tournure n echappa point à la sagacité de l'assemblée qui la proscrivit avec un empressement cncor plus marqué ; ce qui fit une sensation très-désagréable pour les auteurs de la motion, c'est que ce matin même on distribua dans l'assemblée une espèce de prospectus du libraire Pankouke qui comptant d'avance sur le succès de la motion, offroit ses services aux Etats généraux pour imprimer et distribuer ce journal avorté.
La Révolution actuelle, mon cher ami, nous a fait voir en peu de jours les plus grands évènemens que l'histoire des hommes puisse présenter. Il y a quelques jours, le despotisme et l'aristocratie déconcertés par la fermeté peut-être inattendue de 600 représentans du Tiers-Etat réunissoient tous leurs efforts pour échapper par les derniers attentats à la ruine dont ils se croioient menacés. Ils ne se proposoient rien moins que d'égorger la moitié de la Nation, pour opprimer et dépouiller l'autre, et de prendre ses représentans pour premières victimes. De là cette multitude innombrable de troupes rassemblées autour de Paris et de Versailles; leurs sinistres projets achevèrent d'éclater par le renvoi absolument imprévu de M. Necker et des autres ministres, exceptés le garde des sceaux et Laurent de Villedeuil ; depuis la formation des camps autour de Paris et de Versailles, l'Assemblée nationale n'a voit cessé d'adresser des députations au Roi. pour le presser de renvoier les troupes dans leurs garnisons, et même pour demander l'établissement de gardes bourgeoises comme le véritable moien d'affermir la paix publique que la présence des troupes ne pourroit que troubler. Vous connaissez sans doute une adresse au Roi, présentée de la part de l'Assemblée nationale et rédigée par le comte de Mirabeau, qui depuis quelque tems s'est très bien montré, ouvrage vraiment sublime et plein de majesté, de vérité et d'énergie. Vous sçavez aussi quelles preuves de patriotisme les gardes françoises ont donné à la Nation, non-seulement en refusant de servir la tirannic, mais en fesant souscrire à d'à un es corps militaires l'engagement de ne jamais tourner leurs armes contre le peuple ; cependant les ennemis de l'État n'en devenoient que plus ardens à exécuter leurs odieux complots ; et, tandis que le Roi ne fesoit à toutes nos députations que des réponses négatives ou insignifiantes dictées par ses perfides