‹ La Jeunesse de Robespierre et la convocation des États généraux en ArtoisChapitre 109 sur 111 · CM · texte numérisé non relu

CM

conseillers, on tramoit la conspiration la plus affreuse contre la sûreté des membres de l'Assemblée nationale ; des comités continuels chez le comte d'Artois, chez la Polignae et chez leurs adhérons, des conférences assidues avec les aristocrates les plus fougueux delà Noblesse et du haut Clergé; des régimens allemans logés dans le jardin du château, caressés, régalés par le comte d'Artois, par la Polignac et par la reine, un train d'artillerie considérable déposé dans les écuries de la reine, une foule d'autres indices annonçoient trop clairement les coups que préparaient les ennemis de la patrie. Dans ces circonstances critiques, nous restâmes assemblés trois jours et trois nuits, pour être en état de prendre promptement les délibérations que les événemens pourraient nécessiter. L'Assemblée nationale n'opposa qu'une fermeté intrépide à l'audace et à la violence dont elle étoit menacée. Après avoir vainement demandé plusieurs fois l'éloignemcnt de tout appareil militaire ét l'établissement des gardes bourgeoises, elle prit l'arrêté suivant :

« Déclare qu'efïraiée des suites funestes que peut entraîner la réponse du Roi, elle ne cessera d'insister sur l'éloignemcnt des troupes et sur l'établissement des gardes bourgeoises,

« Déclare de nouveau qu'il ne peut exister d'intermédiaires entre le Irai et l'Assemblée nationale,

« Déclare que les ministres et les agens de l'autorité civile et militaire sont responsables de toute entreprise contraire aux droits de la Nation et a jx décrets de cette Assemblée ;

« Déclare que les ministres actuels et les conseils de Sa Majesté de quelque rang et état qu'ils puissent être ou quelques fondions qu'ils puissent avoir sont personnellement responsables desmalheurs présens et de tous ceux qui peuvent suivre,

« Déclare que la dette publique ayant été mis sous la garde de l'honneur et de la loyauté Françoise, et la Nation ne refusant pas d'en paier les intérêts, nul pouvoir n'a le droit de manquer à la foi publique, sous quelque forme et dénomination que ce puisse être.

« Enfin l'Assemblée nationale déclare qu'elle persiste dans ses précédens arrêtés et notamment dans ceux du 17, du '20 et du '23 juin, y

Cependant, Paris allarmé se préparait déjà à défendre la liberté publique contre les dernières entreprises du despotisme ; le renvoi des ministres avoit été le signal d'une insurrection générale ; une armée patriotique de trois cens mille hommes composée de citoîens de toutes les classes, à laquelle s'étoient joints les gardes françaises, des Suisses et d'autres soldats sembloit être sortie de terre par

une espèce de prodige ; déjà le peuple de Paris, maître de la Bastille, prise avec une célérité qui étoit un autre prodige, avoit puni le gouverneur de cette forteresse, et le prévôt des marchans, convaincus le premier d'avoir fait tirer le canon de la Bastille sur les députés des habitans qui étoient allés l'engager à faire disparoftre l'artillerie qui du haut de ces tours menaçoit la sûreté des citoiens, l'autre d'avoir trempé avec les plus hauts personnages de la cour, dans la conjuration formée contre le peuple ; la terreur qu'inspira cette armée nationale prête à se rendre à Versailles décida la Révolution. Le lendemain du jour où nous avions reçu du château des réponses si satisfaisantes, le Roi vint tout à coup à l'Assemblée nationale, sans gardes, accompagné de ses deux frères, lui déclarer qu'il se lioit à elle, et qu'il venoit invoquer ses conseils dans la crise funeste, où se trouvoit l'État. Cette déclaration fut reçue avec des applaudissemens iucroiables, et le monarque fut reconduit de la salle nationale à son château avec des démonstrations d'enthousiasme et d'ivresse qu'il est impossible d'imaginer.

Cependant les Parisiens voûtaient avoir le Roi dans leur ville ; déjà le bruit s'étoit répandu au château do Versailles qu'une députation de citoiens armés venoit engager le Roi à visiter la capitale ; aussitôt le Roi fit dire à l'Assemblée nationale qu'il désiroit qu'elle envoiât des députés au-devant de ceux de Paris pour les déterminer à retourner sur leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (10 juillet) à Paris; une partie de l'Assemblée nationale l'y accompagna, les députés se rangèrent sur deux files au milieu desquelles le Roi s'avan(;oit dans une voiture très-simple, escorté seulement par un détachement de la milice bourgeoise de Paris. Cette procession commença à la porte de la conférence, d'où elle se rendit à l'hôtel de ville. Il est impossible d'imaginer un spectacle aussi auguste et aussi sublime, et encore plus de rendre les sensations qu'il excitoit dans les aines capables de sentir. Figurez-vous un Roi au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute la Nation, traversant dans l'espace de deux lieues avec les représentais de la Nation, une armée de citoiens rangés sur trois files, dans toute l'étendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnoitre ses soldats, entendant partout crier vive la Nation, vive la Liberté, cri qui frappoit pour la première fois ses oreilles. Si ces grandes idées n'a voient pas été capables d'absorber l'àme toute entière, la seule immensité des citoiens non armés qui sembloient amoncelés de toutes parts, qui couvroient les maisons, les éminences, les arbres mêmes qui se trouvoient sur la route, eesfemmes qui décoroient les fenêtres des édifices élevés et superbes que nous

rencontrions sur notre passage, et dont les battemens de main et les transports patriotiques ajoutoient autant de douceur <jue d'éclat ù cette fête nationale ; toutes ces circonstances et une foule d'autres non moins intéressantes auroient suflipour graver à jamais ce grand événement dans l'imagination et dans le cœur de tous ceux qui en furent les témoins. .l'ai vu des moines porter la cocarde que tous les liabitans de le capitale ont arborée ; j'ai vu sur le portail des églises qui étoient sur notre route le Clergé en étoles et en surplis, environné d'une foule de peuple, disputer avec lui de zèle à témoigner leur reconnaissance aux défenseurs delà patrie; j'ai vu des cocardes attachées sur des étoles (et ceci n'est point une fiction^ . Enfui le Roi fut reçu ù l'hôtcl-de-ville, où nous entrâmes avec lui. Il fut harangué par le nouveau prévôt des marchans qui étoit l'un des députés de Paris dans l'Assemblée nationale, M. Bailli, ù qui ses concitoiens venoient de déférer cette charge à laquelle le gouvernement nommoit auparavant. Vous sçavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur milice bourgeoise un autre député. M. le marquis de la Fayette. A l'hôtel-dc-ville, le président des Communes de Paris dit au Roi ces paroles libres, dans un discours flatteur, « Vous deviez votre couronne à la naissance, vous ne la devez plus qu'à vos vertus et à la lidélité de vos sujets. » Au surplus on prodigua au monarque, à l'hôtel-de-ville, les démonstrations de joie et de tendresse les plus expressives. Il ne répondit pas lui-même aux discours qu'on lui adressa ; ce fut M. Bailli qui dit, pour lui, quelques mots destinés à exprimer sa sensibilité. On lui présenta la cocarde qu'il accepta, et, en le volant décoré de ce signe de la liberté, le peuple cria à son retour, vive le Roi et la Nation.

Il y a quelque chose d'aussi admirable que le courage et la célérité avec laquelle les liabitans de la capitale ont mis sur pié une armée innombrable composée eu grande partie de citoiens notables, c'est l'ordre, la tranquillité, la sûreté qu'ils ont établie partout : ils envoient des détachements même dans les endroits voisins, où I on craint quelque émeute, pour y maintenir la paix ; c'est ce qu'ils ont fait à 1 égard de Mont-Martre, de Ponloisc, où l'on craignoit que les marchés ne fussent pillés et les subsistances interceptées. Déjà Versailles, Saint-Germain et d'autres villes ont établi des gardes bourgeoises, à l'instar de Paris ; nous espérons que toute la France adoptera cette institution nécessaire, non seulement pour assurer la tranquillité publique, mais pour défendre la liberté de la Nation contre les entreprises qu'elle peut craindre encore de la part du despotisme et île l'aristocratie qui se sont étroitement alliés dans le tems (jù nous sommes. Vous rendriez un grand service à votre pa-

trie, si vous pouviez la déterminer à cet établissement qu'aucun pouvoir ne sera tenté d'empêcher et que l'Assemblée nationale désire. Je dois vous observer encore que de toutes les extrémités du royaume toutes les villes adressent ù l'Assemblée nationale des arrêtés, par lesquels, en lui témoignant leur reconnaissance, pour leur courage et leur fermeté, elles déclarent qu'elles adhèrent formellement à tous ses arrêtés et que leurs citoyens sont déterminés à se sacrilier tout entiers à la cause de la Patrie et de la Liberté. Lyon, Grenoble, Nantes, en particulier nous ont cnvoié des arrêtés qui sont des chefs-d'œuvre d'éloquence et de patriotisme. On commence à s'étonner qu'Arras et les autres villes de l'Artois n'aient encore donné aucun signe de l'intérêt qu'elles prennent au salut de l'État, d'autant plus que leur proximité les mettoit à même de devancer le zèle des autres provinces du royaume. Serions nous forcés de rougir ici pour notre pays et de le voir seul garder le silence dans de pareilles conjonctures. Si les échevins refusent de convoquer une assemblée, je n'ai pas besoin de vous observer que les habitans peuvent s'assembler eux-mêmes, et que personne ne sera aujourd'hui tenté de leur contester ce droit, qui leur seroit garanti par l'Assemblée nationale. Les habitans de la ville d'Angers ont fait plus. Les échevins avoient envoié une adresse dans le genre de celles, dont je viens de vous parler, à l'Assemblée nationale; les habitans se sont assemblés pour réclamer contre la prétention que les échevins élevoient par là de parler au nom de la ville ; ils se sont assembles et ont fait eux-mêmes une adresse de remerciement et d'adhésion aux opérations de l'Assemblée nationale ; les députés de la province d'Anjou ont demandé que celle-ci fut seule adoptée comme le vœu de la ville d'Angers, et on l'a ainsi ordonné.

Étant arriéré avec vous, comme je le suis, je ne fînirois pas si je voulois vous dire toutes les nouvelles intéressantes dont une partie sans doute vous est déjà connue. Il faut cependant que je tâche de réparer le silence auquel mes occupations m'ont condamné.

J'ai vu la Bastille, j'y ai été conduit par un détachement de cette brave milice bourgeoise qui l'avoit prise ; car après que l'on fut sorti de l'hôtel de ville, le jour du voiage du Koi, les citoyens armés se fesoient un plaisir d'escorter par honneur les députés qu'ils rencoutroient, et ils ne pouvoient inarcher qu'aux acclamations du peuple. Que la Bastille est un séjour délicieux depuis qu'elle est au pouvoir du peuple, que ses cachots sont vuides et qu'une multitude d'ouvriers travaille sans relâche à démolir ce monument odieux de lu tirannio ! je ne pouvois m arracher de ce lieu dont la vue ne donne que des sensations de plaisir et des idées de liberté à tous les bons citoiens. vin

Vous sçavez ?nns Joute qu'en ce moment le comte d'Artois, la Polignae et leur cabale s'est bannie de la Cour ; on dit même du royaume. Vous sçavez que les ministres qui ont succédé à ceux qui venoient d'être renvoiés, ne sont plus ; le lendemain du voiage du Koi l'assemblée nationale s étoit occupée de demander leur renvoi : tandis qu'on délibéroit sur cet objet, on venoit nous dire a chaque instant que l'un d'eux, ensuite l'autre venoit de donner sa démission; nous n'eu avons pas inoins consommé notre délibération; mais avant qu'elle fût communiquée nu Koi. il nous lit dire qu'ils étoient partis; qu'il rappeloit M. Ne< ker ; il nous lit même remettre la lettre de son rappel, afin que rassemblée nationale la lui fit parvenir elle-même. On dépêcha aussitôt un courrier à Bruxelles pour lui faire part de cette nouvelle ; d n'y étoit plus ; le courrier le sui\it par la route de Francfort qu'il avoit prise. Nous attendons des nouvelles ultérieures ; pour moi je ne doute pas que M. Necker ne revienne avec beaucoup d'empressement. L'assemblée nationale a déclaré nulle les évéques d Ypres et de Tournai (sic), parce qu'ils sont étrangers. On va juger bientôt l'a (Taire du cardinal de Kohan. qui avoit refusé la dé[>utation du bailliage d Haguenau, parce qu'une lettre du Koi lui défendoit de l'accepter, et <jui veut maintenant prendre place parmi les députés, parce qu'il voit l'autorité arbitraire abattue; il s'agit de sçavoir s il doit être admis, question qui ue me paroit pas bien diflicile.

Parmi les ditTérens corps qui adressent des remerciement à l'assemblée nationale, on a remarque le grand Conseil, la Cour des monnoies et surtout le Parlement. Il y a à 1 égard de celui-ci une anecdote que vous ne serez peut être pas fâché de connoitre. Au lieu d'euvoier une députation à l'assemblée nationale pour remettre son arrêté, il se contenta de l'adresser purement et simplement. L'n membre de l'assemblée lit l'observation que le Parlement n'étant dans l'Etat qu'un corps particulier ne pouvoit traiter de corps à corps avec rassemblée nationale qui représente la nation dont i| n'est qu'une inliniment petite partie et qu'il auroit pu se donner la peine de lui adresser directement ses hommages. Leduc d'Aiguillon se leva et déclara qu'en qualité de membre du Parlement il adhéroit à la retlexion du préopinant ; le duc de la Kochefoucault dit la même chose ; un conseiller du parlement d'Aix. qui n'est point du tout parlementaire, M. d'André, dit : « S'il étoit permis à un chétif conseiller de province de s'expliquer sur cet objet, je dirois que je suis du même avis »; enfin d'h'sprémcnil, le plus ardent défenseur des sottises parlementaires, et qui n'avoit point encore ouvert la bouche dans l'Assemblée nationale, prit la parole pour dire qu'il adhéroit à

tout ce qui venoit d'être dit. Je préfère à ce procédé lâche et hypocrite la conduite de M. Freteau, qui essaia de proposer quelqu'exctise en faveur de son corps.

Adieu, mon cher ami. Mes complimcns à tous mes amis et à tous les patriotes. Unissez-vous à eux pour répandre parmi nos concitoiens les idées et les sentimens du patriotisme, qui sont les seuls garans d'une félicité et d'une liberté durable.

Communiquez ma lettre à Deusi et à Lcnglct en particulier et excusez moi de l'impossibilité ou je suis d'écrire. N'oubliez pas surtout d'assurer Madame do mon respectueux attachement. Si

vous le voulez, je ferai aussi vos complimcns à votre cher cousin de Beaumez ; il n'est cependant pas le cousin des bons citoyens ; il n'y a point d'efforts qu'il n'ait faits, pour soutenir l'opinion par Ordre et pour empêcher que ses collègues ne se réunissent aux Communes; il est même venu à bout d'entraîner jusqu'à la lin Le Sergent d'Isberg, homme fort foible et très-borné ; pour lui depuis le moment même de la réunion il s'est abstenu de voter, et il est resté en suspens jusqu'au moment où il a vu l'aristocratie terrassée par le patriotisme et par la liberté ; la crainte du peuple a seule triomphé de sa méchanceté qui seroit plus tolérable, si elle ne se cachoit pas sous la fourberie. Vous voiezque je m'explique clairement ; c'est que j'ai vu des preuves récentes de son caractère, faites pour exciter l'indignation de tous les honnêtes gens, et que d'ailleurs il est convenu parmi nous que tous les mauvais citoiens doivent être connus, pour l'intérêt de la Nation. Le curé de Saint- Pol a mérité les mêmes sentimens comme vous avez déjà pu en être informé. Qaant à mes collègues les députés des communes, je ne puis leur rendre que des hommages d'estime et d'attachement dus à leur probité et à leur patriotisme. M. Foulon a été pendu hier par arrêt du peuple.

Mon cher ami, je sçaisque vous boudez contre moi; et je ne puis vous blâmer. Car malgré toutes les bonnes raisons que je pourrois vous donner pour justifier le long silence que j'ai gardé avec tous mes amis, je suis forcé de convenir que vous méritiez une exception et que je devois faire l'impossible pour trouver le tems de vous écrire. Il ne me reste donc d'autre parti que d'invoquer votre clémence et de réparer ma négligence.

Que pense-t-ou ? Que dit-on i Que fait-on en Artois ? Que faites

vous vous-même ? Êtes-vous du Comité permanent? Quels sont les hommes qui sont maintenant a. la tête tics affaires ? Je viens de rerevoir une lettre d'un patriote qui gémit sur l'opiniâtreté de l'aristocratie et qui se plaint de ce que nos décrets no sont encore connus en Artois que par les papiers publics. Je vous prie de m'informer au plutôt de ces faits et de me mander si les décrets de l'Assemblée nationale notamment celui qui concerne la réforme provisoire de la procédure criminelle sont enregistrés et observés dans les tribunaux.

La puissance du clergé est abbattue par le décret qui vient de déclarer que les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation. Les parlemens ont reçu le lendemain un gage certain de leur ruine, dans la loi qui les condamne à rester en vacances. L'aristocratie féodale est à peu près anéantie; les plus grands abus semblent avoir disparu à la voix des représentans de la Nation ; serons-nous libres? Je crois qu'il est permis de faire encore cette question. La constitution nouvelle me paroit du moins renfermer des vices essentiels qui peuvent empêcher les bons citoiens de se livrer à la joie. La partie de la Constitution la plus importante sera incontestablement la plus mauvaise ; je parle de l'organisation des Municipalités, des Assemblées provinciales et des Assemblées nationales. Vous sçavez sans doute que l'on exige des citoiens une quantité déterminée de revenu pour leur laisser l'exercice des droits de citoiens; qu'il faut payer une contribution de trois journées d'ouvriers pour assister aux assemblées primaires ; dix journées d'ouvriers pour être membre des asssemblées secondaires que l'on appelle département ; enfin une contribution de 5i I. et en outre une propriété foncière pour être éligible à l'Assemblée nationale. Ces dispositions sont l'ouvrage du parti aristocratique de l'Assemblée qui n'a pas même permis aux autres de défendre les droits du peuple et a constamment étouffé leurs voix par des clameurs ; de manière que la plus importante de toutes nos délibérations a été arrêtée sans discussion, dans le tumulte et emportée comme par violence.

Il est maintenant question de changer l'aiicicnnc division des provinces et de partager le royaume en quatre-vingt-dix département, sous-divisés en assemblées secondaires et eu assemblées primaires, sans égard aux limites des provinces. Cette opération, qui dans le moment actuel me paroit roit plus favorable à l'aristocratie et au despotisme qu'à la liberté donne lieu à de grands débats ; il me semble qu'une représentation fondée sur les bases que je viens d'indiquer pourroit facilement élever l'aristocratie des riches sur les ruines de l'aristocratie féodale ; et je ne vois pas que le peuple qu»

doit être le but de toute institution politique gagnât infiniment à cette espèce d'arrangement. D'ailleurs je ne conçois pas comment des représentans qui tiennent leur pouvoir de leurs commctUins, c. à. d. de tous les citoiens sans distinction de fortune ont le droit de dépouiller la majeure partie de ces mêmes commettans du pouvoir qu'ils leur ont confié. Je vous prierai, mon cher ami, de me dire la sensation que ce projet peut faire en Artois. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui ; je m'en console par l'espérance de vous écrire bientôt. Présentez, je vous prie, à Madame mon attachement respectueux ; sa société et la vôtre seront une des principales raisons qui me rendront le séjour d'Arras agréable, quand j'y retournerai ; comme elle a excité mes plus vifs regrets, lorsque j'ai quitté cette ville. Mais je crois être encore ici pour quelques mois. Unissez-vous à tous les bons citoiens pour soutenir et pour animer le patriotisme de nos compatriotes et leur inspirer dans ces circonstances les sentimens et les résolutions les plus utiles au bien public et à la liberté. '

Je suis le meilleur de vos amis. J'attens de vos nouvelles avec impatience.

Mon adresse rue Saintongeau Marais, chez M. Humbcrt, n° 30 •.

Paris, le 4 mars 1790.

C'est avec bien de la peine, mon cher ami, que je me suis vu privé depuis lontems du plaisir de m'entretenir avec vous. Mais en vérité vous ne pourriez vous former une idée de la multitude et de la difficulté des affaires, qui justifient mon silence ; si vous pouviez oublier que les députés patriotes de l'Assemblée nationale, en osant tenter de nettoyer les écuries û'Augias, ont formé une entreprise peut-être au-dessus des forces humaines. En ce moment môme je ne puis me procurer la satisfaction de m'étendre sur les choses intéressantes que je pourrais vous dire. Je prens la plume plutôt pour vous donner une marque de mon inviolable amitié dont il ne vous est pas permis de douter, que pour jouir, avec vous d'un entretien suivi. Je me bornerai à vous rendre compte d'un décret qui intéresse notre province et relatif à la motion que j'ai fait impri-

l. Celle lettre n'est datée ni signée. Elle porlc la mention suivanle. écrite de la main du destinataire, « reçue le 9 novembre 1189 ». Elle est scellée à la cire rouge, avec cachet armorié.

— ex —

mer pour la restitution de nos biens communaux ; il a été porté ce malin ; et quoiqu'il ne remplisse pas toute l'étendue des vœux que je présentois, au nom du peuple, il surpasse au moins les espérances de beaucoup de monde.

Le voici tel qu'il a été rédigé d'aprez une motion de M. Merlin, qui étoit une partie de celle que j'ai fait imprimer et d'aprez quelques amendemens.

« Tous édits, déclarations, arrêts du Conseil et lettres patentes rendus depuis trente ans tant à l'égard de la Flandre et de l'Artois que des autres provinces du royaume, qui ont autorisé le triage hors des cas permis, par l'ordonnance de 16G9 demeureront à cet égard comme non avenus et tous les jugemens rendus et actes faits en conséquence sont révoqués ;

« Et pour entrer en possession des portions de leurs biens communaux, dont elles ont été privées par l'effet desdits arrêts et lettres patentes, les communautés seront tenues de se pourvoir dans cinq ans, pardevant les tribunaux, sans pouvoir prétendre aucune restitution des fruits perçus, sauf à les faire entrer en compensation, . dans le cas où il y auroit lieu à des indemnités pour cause d'impenses. »

Je viens d'apprendre, non sans rire, que j'ai été le sujet d'une expédition presque militaire faite au collège d'Arras : mais je suis fâché de ne l'avoir appris que par une voie indirecte et d'en ignorer les détails. Pour vous, mon cher ami, je vous exhorte à propager votre patriotisme autant qu'il sera en vous. Jusquesici nous n'avons qu'à gémir de la froideur et de l'isolement des patriotes artésiens en général. Je vous prie, mon cher ami, de me rappeler au souvenir de Madame ... et de lui présenter le témoignage de mon tendre et respectueux attachement. Donnez-moi au plutôt des nouvellesde sa santé, de la vôtre; embrassez, pour moi, mes amis, et tous les patriotes qui voudront bien s'y prêter. Dites-moi ce qui se passe à Arras. Les calomnies dont je suis l'objet ne m'affligent pas... je n'en aime pas moins le peuple... Quelques soient les dispositions de nos coneitoiens, il ne faut pas désespérer de la république — Ne nous endormons pas, j'entrevois des évenemens qui pourroient mettre la constance des défenseurs de la patrie à de plus dures épreuves... Adieu, mon cher ami, je suis avec les sentimens que ce mot exprime, votre ami,

DE ROBKSriERRE.

l\ S. — Répondez-moi et mettez votre lettre sous une enveloppe ii l'adresse du président de l'Assemblée nationale.

Paris, le 1" avril 1790.

Mon cher ami, vous ne m'écrivez pas, et cependant, malgré la multitude des occupations qui m'accablent, je trouve quelques fois, quoique rarement le moïen de vous donner de mes nouvelles. Je

voudrois être informé de la santé de Madame et de la vôtre.

Pour moi je n'ai que le tems de vous renouveler le témoignage de mon inviolable attachement. Je n'ai pas celui de vous entretenir des événemens importans et critiques qui se passent tous les jours sous mes yeux. Au milieu des elîorts que tous les ennemis du peuple et de la liberté ne cessent de faire contre elle, il me restera toujours la consolation d'avoir défendu l'un et l'autre avec tout le zèle dont j'etois capable. Je trouve un dédommagement suffisant de la haine aristocratique qui s'est attachée a moi dans les témoignages de bienveillance dont m'honorent les bons citoiens. Je viens d'en recevoir un récent de la part de la société des Amis de la Constitution, composée de tous les députés patriotes de l'Assemblée nationale et des plus illustres citoiens de la capitale ; ils viennent de me nommer pré* sident de cette société à laquelle s'affilient les sociétés patriotiques des provinces, pour former une sainte ligue contre les ennemis de la liberté et de la patrie. Mais ces fonctions qui sont pénibles augmentent encore la foule de mes occupations qui ne me paroissent jamais plus pesantes que lorsqu'elles me forcent à cesser de m'entretenir • avec vous. Consolez moi, en me donnant de vos nouvelles et en

présentant à Madame l'hommage de mon tendre et respectueux

attachement. Mettez vos lettres dans une enveloppe adressée à MM. les députés d'Artois à l'Assemblée nationale. Je suis tout à vous, votre ami,

de Robespierre.

Mon cher ami, M. de la Tour du Pin a écrit à la députation d'Artois pour lui demander son vœu sur le choix du commissaire qui doit remplacer M. Le Roi d'Urtebise qui a refusé. Nous vous avons désigné. J'espère que notre vœu sera la règle du ministre. Je vous invite, si cet emploi vous est confié, à redoubler de zèle et de vigi-

lance pour déjouer les menées aristocratiques. Je vous envoie une lettre pour mon frère. Je n'ai point voulu la lui adresser djrectemeut de peur que mon nom n'excitât des mains aristocrates à violer le secret des lettres.

Je vous adresse en môme tems quelques exemplaires d'une lettre que j'ai fait imprimer, vous les partagerez, avec mon frère. Doiim-z de l'activité à la société patriotique d'Amis ; qu'elle serve la liberté surtout par des écrits utiles qui démasquent l'aristocratie. Je n'ai pas le tems de vous en dire davantage. Mais je vous prie de présenter à Madame .... le témoignage de mon tendre et respectueux attachement.

de Robespierre.

Paris, le !«' mai 1790.

Paris, le 12 juin 1791.

Mon cher et joieux ami, je suis trop convaincu de votre attachement pour moi, pour ne point vous parler d'un événement qui m'intéresse. Les élec teurs de Paris viennent de me nommer accusateur public du département, à mon insçu et malgré les cabales. Quelqu'honorable que soit un pareil choix, je n'envisage, qu'avec fraieur. les travaux pénibles auxquels cette place importante va me condamner, dans un tems où le repos m'étoit nécessaire, après de h longues agitations. D'ailleurs je regrette mes chers citoiens de Versailles qui m'ont donné les preuves les plus touchantes de leur attachement, et à qui cet événement causera beaucoup de peine. Mais je suis appelé à une destinée orageuse. Il faut en suivre le cours, jusqu'à ce que j'aie fait le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie. Je suis toujours accablé. Je ne puis m'entreteuir avec vous, ni aussi souvent, ni aussi lontems que je le désire. Il ne me reste, mon cher ami, que le tems de vous embrasser de toute

mon Ame et de présenter à Madame le témoignage de ma

tendre et inviolable amitié.

Robespierre.

— ex m —

Paris, le 30 novembre 1791.

Mon cher ami, je suis arrivé avant-hier à Paris ; j'ai été dans la soirée à la séance des Jacobins où j'ai été accueilli du public et de la société avec des démonstrations de bienveillance si vives qu'elles m'ont étonné, malgré toutes les preuves d'attachement auxquelles le peuple de Paris et les Jacobins m'avoient accoutumé. J'ai soupé le même jour chez Pétion. Avec quelle joie nous nous sommes revus ! avec quelles délices nous nous sommes embrassés ! Pétion occupe le superbe hôtel qu'habitoient les Crosne, les Lenoir; mais son âme est toujours simple et pure : ce choix seul suffiroit pour prouver la Révolution. Le fardeau dont il est chargé est immense ; mais je ne doute pas que l'amour du peuple et ses vertus ne lui donnent les moyens nécessaires pour le porter. Je soupe ce soir chez lui. Ce sont les seuls momens où nous pouvons nous voir en famille, et causer avec liberté. L'opinion publique me paroit avoir fait ici des progrès rapides, du moins le parti ministériel est démasqué, les d'André, les Barnave, les Duport sont écrasés du mépris public. Le nom de Feuillans n'excite plus que la risée. Le veto a beaucoup contribué, de l'aveu de tout le monde, à réveiller l'esprit public ; et la proclamation n'a pas paru suffisante pour le justifier au tribunal de l'opinion. Ce n'est pus que les bons citoiens ne conservent encor quelqu'inquiétude sur les projets des ennemis de la liberté ; mais je suis porté à croire qu'elle triomphera de leurs nouveaux efforts ; je trouve de grandes ressources dans l'Assemblée nationale actuelle, que je regarde, contre l'opinion de beaucoup de monde, comme très-supérieure à celle qui l'a précédée. Je pense ainsi quant à présent ; le tems éclairera tout ; il ne changera jamais rien à l'amitié que je vous ai vouée ; quand je dis vous, bien entendu que je parle à Monsieur et à Madame. Mon cœur ne sépare pas ce que Dieu a uni. Adieu. Je vous embrasse autant que je le puis de Paris à Arras, et la distance me paroit infinie dans ce moment. Rappelez-moi au souvenir de vos aimables voisines, et dites-leur pour moi tout ce qu'on peut dire d'affectueux.

KoilKSIMIiUKK.

Page 1