‹ La Jeunesse de Robespierre et la convocation des États généraux en ArtoisChapitre 11 sur 111 · LeblonJ Je Neuvéglise (abbé Proyart · texte numérisé non relu

LeblonJ Je Neuvéglise (abbé Proyart

L'organisation du collège Louis-le-Grand, au moment où Robespierre fut admis dans cette maison !, ne laissait guère à désirer. Elle reposait sur ce principe que, pour élever les jeunes gens et en faire des hommes, il est essentiel de donner un soin égal à la culture intellectuelle et au progrès moral et religieux. Un personnel de maîtres aussi nombreux que varié remplissait, avec des attributions peutrêtre trop séparées, ce double ministère. Le principal (c'était alors l'abbé Gardin du Mesnil, ancien professeur de rhétorique au collège d'Harcourt a) avait pour auxiliaires deux préfets des études, cinq, examinateurs des boursiers, un docteur agrégé en droit, un maître des conférences des juristes, treize répétiteurs pour les classes d'humanités 8 et un surveillant des élèves en retenue. Tous résidaient au collège. Les professeurs de l'Université, chargés exclusivement de l'instruction, n'y séjournaient que pendant les heures de classe.

L'étude des lettres formait l'objet principal de l'enseignement. On pensait avec raison que la connaissance des langues anciennes sert à vivifier toutes les facultés de l'âme,

1. Nous poisons nos renseignements sur le collège Louis-le-Grand et le séjour qu'y flt Robespierre dans l'Histoire du Collège Uuis-le-Crand, par Émond ; l'Histoire des Collèges et Lyeérs de Paru, par V. Chauvin, 1866, et dans un ouvrage extrêmement rare, écrit par Liévin-Bonaventure Proyart , préfet de Louis-le-Grand jusqu'en 1778. Le témoignage de l'abbé Proyart est précieux ; mais il est sujet à contrôle. Ce fut en 1795 qu'il publia son livre : il était en exil ; il avait vu tomber et le trône et l'autel. Sous l'empire de sentiments que l'on comprend, il songea moins à écrire une histoire qu'à dresser un acte d'accusation; le litre seul en fait foi :« La vie et les crimes de Robespierre, surnommé le Tyran, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, ouvrage dédié, à ceux qui commandent et à ceux qui obéissent, par M. Leblond de Neuvégllse, colonel d'infanterie légère; à Augsbourg, cbez tous les libraires, et dans les principales villes d'Allemagne, MDCCCXV.avec approbation, in-12, 370 p. »

2. L'abbé Gardin est connu comme écrivain ; on a de lui les Préceptes de Rhétorique, tirés de Quintilien, et les Synonymes latins. Il émigra pendant la Révolution.

8. On comptait parmi eux : 1° Audreln (Yves-Marie), qui fut nommé évéque constitutionnel de Ouimper ; député du Morbihan à l'Assemblée législative et a la Convention, il fut assassiné en 1800; s« Dumouchel (Jean-Baptiste\ qui fut député à la Constituante et évéque constitutionnel de Ntmcs.

et que le commerce des grands écrivains d'Athènes et de Rome est éminemment propre à développer le goût; mais on oubliait trop, au collège Louis-le-Grand et ailleurs, qu'après dix-sept siècles de civilisation chrétienne, ce n'était point dans le monde formé par le paganisme que l'homme et le citoyen avaient à chercher des modèles. Le culte suranné des Brutus et desCaton ne présentait pas seulement un contresens avec les pratiques religieuses usitées à Louis-le-Grand ; il constituait pour Robespierre en particulier un danger incontestable et prochain : l'admiration conduit à l'imitation .

A part ce paganisme classique, général au .XVIII' siècle, le système d'éducation conservé à Louis-le-Grand était profondément pieux. La prière publique et l'assistance à la messe faisaient partie des exercices de la journée. La confession mensuelle était obligatoire. Un grand nombre d'élèves communiaient fréquemment ; aux principales fêtes, presque tous s'approchaient de la sainte Table. Pour entretenir cette ferveur, on avait l'habitude de suspendre le cours des études pendant quelques jours de l'année, consacrés exclusivement au recueillement de l'unie et à la méditation des grandes vérités de la religion.

A Paris comme à Arras, Robespierre se distingua par son assiduité au travail. Quoiqu'il eût à lutter contre des concurrents plus redoutables que ceux qu'il avait laissés dans sa province, en deux ans il atteignit le premier rang parmi ses condisciples \ « Son nom fut cité dans les concours de

1. Robespierre eut pour condisciples : Camille Desrooulins, boursier do Chapitre de Laon ; Duport-Duterlre, qui fut membre de l'Assemblée constituante, ministre de la justice en 17'JO, décapité le 29 novembre 1793; l'abbé Tondu, boursier du chapitre de Noyon, qui prit le nom de Lebrun, devint ministre de la guerre après le 10 août 1792, et fut décapité le 27 décembre 1793 ; Stanislas Fréron, rédacteur de l'Orateur du peuple, député a la Convention, mort à Saint-Domingue en 181»; Sulleau, rédacteur des Actes des Apures, massacré le lu août.

l'Université aux années 1772, 1774 et 1775 ». 11 était alors élève de quatrième, de seconde et de rhétorique. Robespierre doubla cette dernière classe. Il avait pour professeur de rhétorique un homme érudit, admirateur passionné des anciens. Le Romain (tel était le surnom qu'Hérivaux avait reçu de ses élèves) croyait reconnaître en Robespierre un caractère fait à l'antique, et se plaisait à vanter son amour de l'indépendance. Le disciple, savourant les compliments du maître, posait, à son tour, en citoyen de Rome a.

Pendant qu'il suivait le cours de rhétorique, Robespierre, ù la recommandation d'Hérivaux, obtint une faveur insigne. Louis XVI venait d'être sacré à Reims ( 1 1 juillet 1775) . Accompagné de Marie-Antoinette et des princes du sang, il faisait son entrée dans la capitale. L'Université de Paris, a fille aînée de nos rois », s'était rendue en corps au collège Louis-le-Grand, pour complimenter lejeunc monarque dans le trajet de l'église métropolitaine à celle de Sainte-Geneviève. Entre les milliers d'élèves qui peuplaient les collèges de Paris, on ne pouvait en admettre qu'un seul à l'honneur, ambitionné de tous, de haranguer les nouveaux souverains. L'être privilégié sur qui tomba le choix de l'Université fut Maximilien de Robespierre. Lorsque les principaux dignitaires du corps enseignant eurent fini leurs discours, il présenta au Roi et à la Reine, au nom de ses condisciples, « une

). Biographie univtrselle de Michaud.

2. L'inOuence de cet enseignement nous est révélée par Camille Desmoulins. — > « 0 mon cher Robespierre >, écrivait quelques années plus tard ce boursier du Chapitre de Laon au boursier de Saint- Vaasl, c il n'y a pas longtemps, lorsque nous gémissions ensemble sur la servitude de noire patrie, lorsque, puisant dans les mêmes sources le saint amour de la liberté et de l'égalité, au milieu de tant de professeurs dont les leçons ne nous apprenaient qu'a détester notre pays, nous nous plaignions qu'il n'y eût point un professeur de conjurations qui nous apprit à l'affranchir ; lorsque nous regrettions la tribune de Rome et d'Athènes, combien j'étais loin de penser que le jour d'une constitution mille fois plus belle était si près de luire sur nous,el que toi-même, dans la tribune du peuple français, tu serais un des plus fermes remparts de la liberté naissante. » — Révolution* de Fiance et de Urabant.

pièce de vers latins composée pour la circonstance ». — o J étais présent à ce spectacle », dit l'abbé Proyart; « dépositaire des aumônes que faisaient annuellement à Robespierre Tévêque 1 et quelques chanoines d'Arras a, je l'avais fait habiller pour qu'il pût se présenter décemment. Il me semble encore voir le jeune monarque et son épouse abaisser des regards de bonté sur le serpent qui rampait en ce moment à leurs pieds, chantant leurs vertus et présageant le règne de leur bonheur ! 3 »

Si Robespierre, aux yeux des professeurs charges de renseignement, ne méritait que des éloges, il ne répondait guère aux soins des maîtres préposés spécialement à l'éducation. Attentif à n'encourir aucune mesure de sévérité par des actes ouvertement répréhensibles, mais dissimulant sous des apparences de régularité un fort mauvais esprit, censeur sévère de la conduite de ses camarades, infatué de sa propre excellence, ennemi de toute contrainte, rempli d'aversion pour les exercices religieux et n'y participant que machinalement, lecteur passionné des mauvais livres que la propagande philosophique réussissait à introduire dans la place, détestant l'autorité et ceux qui en étaient les dépositaires, incapable de reconnaissance envers ses bienfaiteurs...., tel apparait Robespierre, dégagé de certains tons évidemment exagérés, dans le portrait que le préfet des études de Louislc-Grand nous a laissé de son ancien protégé \

1. De Conzié (Louis-Fiançois-Marc-Hïlalre), sacré èvèque de Saint-Omer en 1706, transféré à Arrasen 1769. — Mort en Angleterre en 1813.

1. Notamment l'abbé Aymé, qui, pendant les vacances, admettait Robespierre à sa table.

Page 1