SI
blesse qui réclame i\ la fois Lïndulgence et la protecti on des lois. »
Après avoir exposé, avec plus de mise en scène que d'exactitude, les outrages subis par M1"' Mercer, attaqué avec une égale violence ses « créanciers barbares » et ses « jugesrecords », fuit appel « aux âmes sensibles » et aux « magistrats dignes de protéger l'innocence », l'orateur feignait d'aborder Tunique question du procès : les femmes peuventelles être arrêtées pour dettes dans la ville de Saint-Omer, en vertu de la loi privilégiée ?
Mais aussitôt, élargissant un cadre trop étroit, il remontuit aux origines mêmes de la contrainte par corps, « ce remède violent et dangereux, dans l'usage duquel les principes de toute bonne police inspirèrent aux législateurs une extrême cVconspection. » 11 appréciait avec une sévérité aussi philanthropique le privilège des villes d'arrêt : « Ce privilège offense a la fois les principes de l'humanité et la douceur de nos mœurs ; il retrace l'idée d'un égoïsme funeste, et digne des temps de son origine plutôt que de l'esprit du XVIII' siècle et des règles d'une sage police. Le plus odieux de tous les droits c'est la contrainte par corps; la plus odieuse de toutes les contraintes par corps, c'est l'arrêt à la loi privilégiée. »
Tout ce qui est odieux devant être appliqué avec restriction, Robespierre partait de cet axiome pour réclamer une exception en faveur des femmes : « Je n'invoquerui point cet intérêt puissant quelles inspirent ù tous les hommes sensibles, mais la justice exacte que leur doit io philosophe le plus inflexible et le magistrat le plus austère. Il n'est point ici question de leur empire, mais de leurs malheurs, et des droits que la nature et les lois attachent à leur faiblesse même. » — A l'appui de cette thèse sentimentale, il invoquait la philosophie et l'histoire, examinait tous les monu-
ments juridiques : droit romain, coutumes, ordonnances royales, et ne s'arrêtait que dans la crainte, assurément légitime, de trop s'écarter du véritable objet du litige.
L'avocat des créanciers de M0" Mercer avait prétendu que l'ordonnance rendue par Louis XIV en 1667, aux termes de laquelle la femme marchande publique ou stellionataire était seule contraignable par corps, ne s'appliquait pas aux étrangers : a Nos sujets », disait le texte de l'ordonnance.— « Une étrangère, une Anglaise, indigne de réclamer les privilèges de son sexe ! » répondit Robespierre. « Était-ce donc là votre esprit, souverain magnanime d'une nation généreuse, célèbre par son respect pour les femmes et par son humanité pour les étrangers ? Lorsque vous vous déclariez le protecteur de la faiblesse et de la pudeur, entendiez-vous dire que celles qui, nées sous un ciel étranger, viendraient vivre sous la protection de vos lois, ne pourraient réclamer la plus favorable peut-être et la plus nécessaire de ces mêmes lois ?... »
A un autre point de vue, l'ordonnance de 1667 ne prouvait rien en faveur de la thèse favorable à Mme Mercer ; elle contenait en effet la disposition suivante : a N'entendons aussi déroger aux privilèges des villes d'arrêt ». M' de Robespierre, ramené à la question par ses digressions mêmes, avait à combattre à la fois l'ancienne Coutume de Saint-Omer, qui permettait d'arrêter « tous étrangers », l'autorité de Me Merlin, avocat au Parlement de Flandres, et de Maillart, commentateur de la Coutume d'Artois, enfin un acte de notoriété délivré par les Vierskaeres, duquel il résultait qu'ils avaient toujours été dans l'usage d'arrêter les femmes. Ces autorités étaient embarrassantes; pour ne pas rendre éternelle une a discussion déjà longue », il feignit de les dédaigner, et se contenta de les passer rapide-
ment en revue, a J'aime mieux, déclarait-il, présenter des principes que des détails », autrement dit déclamer que discuter; et recourant aux figures de rhétorique, il faisait apparaître Mm* Mercer devant l'Aréopage : a 0 Français, disaitelle à ses juges, on vante votre politesse et votre humanité. J'y croyais sans doute, lorsque je vins habiter parmi vous ; lorsque je préférai, pendant plusieurs années, le séjour de la France à celui de ma patrie, de cette heureuse patrie où celui-là même qui est accusé d'un crime capitaL ne peut être mis en prison, s'il peut seulement trouver une caution. — 0 Français ! me serais-je trompée? ou la ville que j'habitais serait-elle étrangère à la France? Ah ! si ce doute vous offense, songez à tout ce que j'ai souffert...; représentez-vous, si vous le pouvez, ma situation, lorsque, pûle, tremblante et prête à tomber à chaque pas, je traversais les rues et les places publiques de Saint-Omer ; lorsque, durant ce funeste trajet, je sentais peser sur moi les regards avides de tout un peuple ; quand des voix demandaient : Quel crime a donc commis cette dame ? Et que d'autres voix criaient : C'est une banqueroutière ; enfin lorsque, anéantie par la honte, privée de l'usage de mes sens par l'excès de la douleur, j'entrais à demi-morte dans un antre affreux, digne de servir de demeure aux plus vils des mortels à qui il est destiné..., oui, oui, n'en doutez pas, je ne croyais point alors être parmi des Français...., c'était beaucoup si je croyais être parmi des hommes ! »
Sous l'influence de ces sentiments agités, on comprend que Mmc Mercer reportât ses affections sur ses compatriotes. Aussi se mit-elle à célébrer, dans une seconde apostrophe, la douceur de leurs lois, la sagesse de leur Constitution, l'énergie de leurs âmes, la grandeur de leur caractère. Une seule considération l'empêchait d'abandonner à jamais la France inhospitalière : « J'attends, sur le rivage de la mer
qui sépare les deux États, la décision des magistrats qui doivent prononcer sur le sort de cette affaire, pour aller apprendre à mes compatriotes si, dans la province où j'ai reçu tant d'outrages, on aura vengé mon sexe, ma nation et l'humanité. »
a Ah ! pardonnez, Messieurs, s ecriait-elle en interpellant ses juges, pardonnez des réflexions peut-être trop amères a un cœur aigri par le sentiment de ses maux. Non, non, je nai jamais douté un seul instant d'ohtenir la justice que je
réclame à vos pieds le suis femme, je suis étrangère, je
suis opprimée. Vous êtes hommes, vous êtes Français, vous êtes magistrats \ »
Me Le Sage, avocat des créanciers, répondit à Robespierre; il s'attacha principalement à rétablir les faits dans leur simplicité et à justifier, sans phrases, le jugement rendu parl'Kchevinage de Saint-Omer. 11 ne put s'empêcher toutefois de décocher contre ses adversaires quelques traits plaisants, adressés à l'avocat sous le couvert de la partie. « Miss a embouché la trompette ; elle a appelé à son secours toutes les troupes auxiliaires de la rhétorique ; pas une figure qui n'ait été mise à contribution... Mais, rassurons-nous: l'art surpasse ici la nature ; ce cachot des Vierskaeres était nue chambre très-commode, où Miss ne mourait pas de faim, où elle recevait bonne compagnie. Elle fut conduite en voiture jusqu'à l'auditoire; ensuite à la prison, mais toujours
en voiture En vérité, ce carrosse répond à une grande