‹ La Jeunesse de Robespierre et la convocation des États généraux en ArtoisChapitre 26 sur 111 · partie du plaidoyer Que deviennent dès lors ces efforts · texte numérisé non relu

partie du plaidoyer Que deviennent dès lors ces efforts

d'éloquence qui semblaient appeler les preux chevaliers du XVIII* siècle au secours de la belle infortunée*?... »

1. c Réplique pour dame Marte Sommervil/t, rente Je M. Georye Mercer, elc. A Arra», de r Imprimerie de la veuve Michel Nicolas. l~66. »-Ce mémoire est omis par Quérard dans sa Monographie bibliographique.

2. A Saint-omer, de l'Imprimerie de H. Boubers, 1788. In-4°, 48 pag.

Du tcmjw «le nos pères, la Justice marchait à pas lents. Au moment où M* Le Sage publia son mémoire, Louis XVI venait, de supprimer le privilège des villes d'arrêt M1"* Mercer s'était sans doute fatiguée d'attendre pendant une année, « sur le rivage de la mer », la décision définitive du Conseil d'Artois et le paiement des trente mille livres de dommages-intérêts qu'elle réclamait; la cause ne revint pas à l'audience.

Si Robespierre se livrait, à une telle exagération lorsqu'il plaidait en matière civile, il était ù supposer qu'il manquerait complètement de mesure le jour où il aurait à défendre, devant la justice répressive, la vie ou la liberté des citoyens. L'affaire Page va nous le montrer appliquant à un simple procès d'usure l'appareil déployé par les Loiseau, les I)upaty, les llcaumont, les Lally-Tollcndal dans les causes célèbres auxquelles ces maîtres de l'éloquence judiciaire ont attaché leur nom, se passionnant à froid pour les principes de modération que les publk-istesdu XVlII'siècle cherchaient à introduire au milieu de nos lois pénales a, prodiguant les mêmes outrages à la législation et aux tribunaux, transformant les accusés en victimes et posant en « vengeur de l'Immunité ».

François l'âge était orfèvre à liéthune. L'opinion publique l'accusait de prêter de l'argent « à la petite, semaine ». Le procureur syndic et un membre de l'Kchevinage apposèrent

I. Editd'aoftt 178B. — On sait que U contrainte par corps fut supprimé par la Convention nationale, dans la séance du 9 mars H93 où fui institué le tribunal révolutionnaire, et que ces d«-ux mesures furent adoptées fur la proposition de Danton.

S. Parmi ces publlclstes philanthropes, il faut citer Marat. En 1778, le futur rédacteur de VAmi </« Ptuple, alors médecin des gardes du corps du comle d Artois et salarié par la liste civile de Louis XVI, publia un Plan de législation criminelle qu'il présenta plus lard comme modèle à l'Assemblée nationale (2 août lTvo).— Voir sur ee plan de législation une étude intéressante publiée dans les Mémoire» de l'Académie de Brvsellet (15*6").

le scellé sur ses meubles et, après information, le décrétèrent de prise de corps, ainsi qu'Angélique Pruvost, sa femme. Les prévenus obtinrent, par voie d'appel, que ce décret fût converti en un mandat de comparution. Mais dans l'intervalle, Page était devenu fou. L'tfehcvinagc, devant qui la folie du prévenu fut opposée comme moyen d'exception à la continuation des poursuites, prononça son interdiction et ordonna qu'il serait simplement sursis à l'instruction du procès à son égard. Quant à la femme Page, il la déclara convaincue d'avoir, pendant plusieurs années, prêté sur gage et à intérêts usuraires, la condamna « à faire amende honorable en Chambre échevinale, à être attachée au carcan par l'exécuteur des hautes-œuvres avec un écriteau devant et derrière portant en gros caractères : « Usurière », et la bannit pour trois ans ("25 octobre 1786).

Robespierre déféra cette sentence au Conseil d'Artois. La perquisition des officiers municipaux de Béthunc constituait, à ses yeux « des voies de fait, un attentat aux droits les plus sacrés des citoyens, une injustice atroce ». Les témoignages recueillis dans l'information étaient, selon lui, entachés de suspicion : ils émanaient « de trois femmes du peuple ». La folie du sieur Page avait pour cause, pouvait-on en douter? « les questions cruelles, les visites meurtrières » des magistrats instructeurs.

Après avoir annoncé qu'il se défendrait de recourir à de pompeuses fictions et d'employer le frivole appareil d'une éloquence puérile : « 0 douleur ! ô fatal décret! s écriait-il. 0 déplorable humanité ! vous êtes née sans doute pour être foulée aux pieds ; mais était-il nécessaire de vous faire cet outrage ? — Vous soupçonnez un citoyen irréprochable d'avoir prêté de l'argent à intérêt ; soit. Mais ne commencez pas par le tuer ; réservez- vous les moyens de l'absoudre, s'il

est innocent ; de le condamner, s'il est coupable.... Je m'arrête ; je supprime des réflexions trop accablantes ; j'étouffe le cri dé ma douleur. Juge tout-puissant qui jugerez tous les mortels, c'est vers vous seul que je puis élever mes plaintes ; vous seul pouvez le venger ! »

Robespierre ne supprimait ses « réflexions » que par figure de rhétorique. La sentence de sursis rendue irrégulièrement par les Échevins au sujet de Page lui inspirait un redoublement d'aménités à l'égrfrd des juges:

« Ce n'était point assez de lui avoir ravi l'usage de la raison et de l'avoir conduit aux portes du tombeau ; on veut qu'il meure encore dans l'infamie, et le .glaive de la justice suspendu sur sa tête expirante. Ils l'ont interdit, d'après la preuve juridique de sa démence, et ils prétendent l'interroger, le confronter, le juger encore, comme s'il jouissait de sa raison. C' est en vain que la nature le dérobe à leurs poursuites, il faut qu'il reste toujours en butte à une accusation à laquelle il ne peut plus même répondre. Quand la victime, atteinte d'une blessure mortelle, est allée mourir loin de l'autel, ils la poursuivent à la trace de son sang, pour lui ]H>rter, s'il est possible, encore un coup avant qu'elle expire.... Eh, laissez, laissez-le mourir en paix ; ne lui enviez pas les tristes droits attachés à l'état où vous l'avez réduit. »

Après avoir capté la bienveillance des juges d'appel par ces précautions oratoires, Robespierre se faisait fort d'établir o l'excessive rigueur, l'injustice absolue, l'irrégularité absurde » de la sentence rendue par les échevins Réthunois.

En ce qui concernait la femme l'âge, il écartait les témoins à charge comme « insuffisants, .nuls, suspects de partialité et de mauvaise foi. Ainsi le bouclier Lemètrc et sa femme, de qui l'accusée exigeait chaque semaine un bouilli gratis, lui devaient encore quarante-cinq livres. « La justice pou-

vait-elle se fier au témoignage de débiteurs qui déposaient sur le fait même de la dette? Nétaient-ils pas d'ailleurs indignes de la confiance de la justice, en leur qualité de « gens de la lie du peuple » ? Enfin Lemètre et sa femme ne comptaient que pour un seul témoin : « En effet, deux époux n'étant qu'un, un des deux, qui est attesté par l'autre, est attesté par lui-même 1 ». Ainsi de la veuve Hersin, autre bouchère, qui ne prouvait que par son témoignage le prêt usurairc qu'elle alléguait ; ainsi de Marie-Antoinette Rascar, la Kascar, comme l'appelait dédaigneusement M** de Robespierre;^ des femmes du peuple! » Quant aux témoins dont la déposition ne reposait pas sur des faits personnels, ils appartenaient à la catégorie des « indifférents » . Les témoins à décharge, au contraire, étaient également imposants par leur nombre, par leur condition et par toutes les circonstances de leurs dépositions : or, ils déclaraient avoir reçu des prêts, mais des prêts gratuits.

Telle était l'argumentation à l'aide de laquelle Robespierre démontrait l'innocence de la femme Page. Sûr de son triomphe, il embouchait la trompette : « Quelle est donc cette jurisprudence meurtrière qui, environnée d'une multitude de témoignages qui révèlent au grand jour la conduite irréprochable de l'accusée, n'entend que trois voix suspectes qui la calomnient ; qui, au milieu de ce torrent de lumières, répandu sur l'innocence, ne veut voir qu'une taehe imperceptible que le souffle des plus viles passions y a mêlée ? »

Robespierre poussait tout à l'excès, même le droit d'insolence. Prenant à partie les magistrats de première instance,

1. Robespierre em|>runlait cet argument au Mémoire de Dupaty povr /roi* hommes cotuiamnét ù ta roue, c Le mari dit à la justice : J'ai été blessé.— Quels sont vos témoins? répond la justice. — J'en ai deux : moi et ma femme. — Vous, a la bonne heure; mais voire mari, c'est vous-même, etc. >

— sail retournait contre eux, sous forme de questions, les arguments à l'aide desquels ils avaient sans doute donné gain de cause à l'accusation, et en réponse à chacune de ses interpellations, il leur mettait dans la bouche : a Au carcan ! »

« Au carcan ? Eh bien ! soit ; mais du moins ordonnez que, sur ce monument fatal, on grave les noms des témoins qui l'y auront conduite ; ordonnez aussi que l'on y grave ce commandement auguste et sublime adressé au juge par la loi romaine :« Ne condamnez jamais un accusé, si vous n'y êtes « forcé par des preuves plus claires que le jour »; et cette autre loi inscrite dans notre Code français, comme pour nous approprier ce précepte salutaire que la voix de la raison dicte à toutes les nations : a La cause pour laquelle un « homme périt doit être plus claire que l'étoile qui brille au <f ciel » ; et cette vérité immortelle que l'on peut oublier, « mais que Ton ne saurait anéantir : « 11 vaut mieux épar- « gner vingt coupables que de punir un innocent \ »

Ainsi parlait Robespierre, en 178G. Comme on lui objectait les contradictions dans lesquelles était tombée la femme Page lors de son interrogatoire, il opposait à l'accusation l'habituel argument tiré des erreurs judiciaires. Laissons de côté les exemples et écoutons la leçon qu'il en tirait alors :

« À la vue de tant d echafauds fumants du sang innocent, j'apprends à me défier de ces conjectures démenties par l'expérience et par la nature ; j'entends au dedans de moi une voix puissante qui me crie de fuir à jamais ce funeste penchant ù condamner sur des présomptions qui, je ne sais par quelle bizarrerie du cœur humain, est peut-être beaucoup moins étranger qu'on ne pense, même aux âmes droites et sensibles.

« 0 toi donc, qui que tu sois, infortuné, qui parais devant

1. Nouvel emprunt fait textuellement au mémoire précité de Dupât?.

moi pour subir l'arrêt qui va décider de Ion sort, reprends un peu de courage ; ose lever en ma présence ce front pale où la douleur est peinte avec la consternation.

« Je veux que ta mémoire ait le temps de rappeler les faits et les circonstances dont elle a besoin ; que ton esprit puisse bannir, autant qu'il est possible, le trouble qui nuirait a ta défense ; que ta bouche ait le loisir et la liberté d'exprimer exactement tes pensées.

« Je songe combien d'accusés ont péri dans tous les temps, parce qu'ils n'entendaient pas leur juge; combien d'autres, parce que leur juge ne les entendait pas ; combien, parce qu'ils ne pouvaient rendre leurs idées ; combien, parce qu'on les rédigeait mal ; combien, parce qu'ils étaient faibles, distraits et troublés ; combien, parce qu'ils étaient imprudents, ignorants ou stupides. Je vois cette foule de malheureux se brisant tous, par mille causes semblables que Ton ne devine pas, contre les écueils sanglants de notre jurisprudence criminelle, et je sens la nécessité de suppléer, à force de justice et d'humanité, aux secours que l'imperfection des lois leur a enlevée. »

Le futur organisateur du tribunal révolutionnaire, en train de réformes, signalait les dangers que présentait en matière criminelle la composition des tribunaux inférieurs où siégeaient des juges qui, n'étant point gradués, ne pouvaient avoir ni la sagacité, ni la justesse d'esprit, ni les lumières, ni l'expérience nécessaires h. l'accomplissement de leus mission :

a J'ai vu la loi remettre son glaive a des aveugles et leur ordonner de frapper toujours juste à un endroit qu'elle leur a marqué ; j'ai entendu la loi leur dire : vous n'avez, vous ne pouvez avoir les qualités nécessaires pour porter un jugement éclairé; mais jugez toujours, prononcez sur la vie ou la mort. »

L'Échcvinage de Béthune ne comptait pas un seul jurisconsulte parmi ses membres. Robespierre avait soin de le constater; il trouvait cependant que ses « observations n'avaient rien dont personne pût s'offenser raisonnablement » . 11 se flattait même d'obtenir « l'approbation des magistrats et de tous les hommes qui savaient penser et sentir ».

Que lui importait, d'ailleurs, que Ton regardât son mémoire « comme une production dangereuse et blâmable en elle-même? » N'était-il pas le défenseur de tous les opprimés, dans les rangs desquels il commençait à se placer?

a Je sais trop, ajoutait-il, à quel prix on achète le droit de défendre les malheureux ; mais fallût-il en payer un mille fois plus haut encore, je ne balancerais pas à le donner avec joie. Quel que soit l'événement, j'oserai entendre paisiblement les clameurs des passions et des préjugés, à l'abri de cette vieille et bonne maxime : « Fais ce que tu dois, et « arrive ce qui pourra ». Malheur à quiconque ne trouvera pas dans son cœur le moyen d'expliquer une action honnête, sans recourir à de coupables motifs ; malheur à qui confondra, avec la manie puérile d'aiguiser une épigramme ou avec la grossière passion de la satire, un sentiment' d'une nature si différente ; malheur à qui, voulant abaisser toutes les âmes au niveau de la sienne, osera appeler l'humanité un ridicule enthousiasme, la généreuse compassion une coupable licence, la vertu même un crime; malheur à celui qui, calomniant cette en u rageuse liberté, le dernier appui du faible opprimé, le précieux et presque le seul reste des mœurs antiques, apprendra à son siècle que tout est perdu, jusqu'à l'idée de la vertu. » '

Cependant l'avocat de M"* Page, égaré dans ces déclamations, avait oublié quelque peu sa cliente. Il lui fit se* excuses : « Infortunée que je défends, pardouue si j'ai paru

sortir un moment des bornes de la tâche qui m'est imposée... Bannis ce sombre désespoir où tu fus abîmée jusqu'à ce moment ; ne crains point de paraître devant les juges avec ton innocence et tes contradicteurs. »

Supposant les faits établis, il opposait a aux préjugés répandus pendant des siècles » la théorie de la libertéde l'intérêt, et de nouveau le rhéteur éprouvait le besoin de se mettre en scène :

« Ne me dites pas : Qui êtes-vous pour annoncer la vérité ? Jlélas ! je suis un homme douloureusement occupé des affreux désastres qui accablent d'autres hommes ; je suis un homme qui, confident de mille traitements cruels, de mille vexations secrètes, de mille faits décisifs que je suis forcé de taire, parce que la preuve juridique en serait incertaine ou dangereuse, réunis au sentiment de ma faiblesse la douleur de n'oser employer que la moitié des moyens relatifs à leur défense. Je suis un homme qui, blessé, agité de ces sentiments pénibles et profonds, ai voulu du moins ramasser toutes mes forces pour présenter sous un jour lumineux les moyens puissants et invincibles qui me restaient encore, pour les arracher à la misère et à l'ignominie. Enfin, juges suprêmes que j'implore, je suis un homme à (pli l'image de vos vertus inspire cette douce et noble confiance qui' vous est attestée par la liberté même qui respire dans cet écrit et que l'on ne déploie jamais devant des magistrats vulgaires; je suis un homme qui vous révère, qui.... (oui, j'oserai hasarder cette expression qui vous chéris comme les anges tutélaires de l'humanité opprimée, et qui, si vous le voulez, consacrera sa vie et ses forces à seconder votre zèle pour le soulagement des malheureux, de ces malheureux qu'il est si facile d'écraser, mais qu'il est si dfucile de secourir. »

Tout ce fatras avait pour but de préparer Messieurs du

Conseil à apprendre quelle était Topiniou émise par Turgot, « l'un des hommes d'état les plus éclairés et les plus vertueux du siècle, l'un de ces ministres dont le peuple garde la mémoire*», sur les vices de la législation qui assimilait autrefois à l'usure le prêt à intérêt. Robespierre opposait à la jurisprudence du Parlement qui ne réprimait plus que les usures énormes, et à l'ordonnance de Blois qui ne poussait point sa sévérité contre les usuriers au-delà du bannissement et de l'amende, la sentence des échevins de Béthune condamnant la femme Page au carcan ; il relevait les nullités incontestables de la procédure et de la sentence relatives au sieur Page, indéfiniment compromis dans un procès criminel, malgré sa démence et son interdiction ; il annonçait enfin qu'il allait conclure :

« Il est temps de terminer ces affligeantes discussions : c'en est fait; j'arrive au terme de ma pénible carrière, et je vais respirer enfin. Même en supposant qu'ils obtiennent dans toute son étendue la justice et la commisération que je réclame en leur faveur, mes clients seront nécessairement les plus malheureux des hommes.

« Je vois une famille entière ruinée et perdue sans ressource ; et, le cœur déchiré par ce spectacle, je plains les malheureux; je plains ceux qui les accablent; je plains ceux qui les défendent ; je plains ceux qui doivent, qui veulent et qui ne peuvent les venger. Oppressée par ce sentiment douloureux, mon âme est comme forcée à s'élancer dans un nouvel ordre de choses ; je transporte les tristes objets de mon zèle impuissant jusqu'aux pieds d'un autre tribunal où les cris des opprimés ne montent jamais en vain, où la toute-puissance exécute soudain les décrets de la justice

1 . « Mémoire justificatif pour M. François Page, orfèvre à Béthune, et Mai ie- Angétique Preoost, sa femme. Arras, veuve Michel Nicolas, l~8G. » In 4° de 't> l»ag.

infinie, et je trouve au moins dans ces pensées la seule consolation qui puisse adoucir ramertume de cette cruelle situation. »

L'affaire Page fut appelée à l'audience du 8 janvier 1787. Le procureur général avait déposé des conclusions tendant à l'annulation de la procédure et du jugement, 1° parce que l'Échevinagc avait prononcé, en la forme civile, l'interdiction du sieur Page, tandis que la démence n'était proposée que comme exception au procès criminel; 2° parce que l'instruction sur la démence et l'instruction principale avaient été confiées à deux échevins différents ; 3' parce que la démence du prévenu survenue en cours d'instance devait amener, non pas un sursis, mais l'acquittement; 4° parce que l'Échevinage, qui ne comptait pas de gradués parmi ses membres, avait omis de prendre un avis de jurisconsultes avant de statuer. En conséquence, le procureur général demandait le renvoi des prévenus devant la Gouvernance d'Arras.

La Cour rejeta ces réquisitions. Par arrêt du 30 janvier, elle acquitta le sieur Page, réduisit la peine prononcée contre sa femme à une admonestation en Chambre du conseil et en trois livres d'aumône applicables au pain des prisonniers du Palais, avec défense de récidiver, sauf plus grosses peines et dépens

Le Conseil d'Artois, indulgent envers les accusés,réservait pour l'avocat une sévérité légitime.

« Au surplus, dit l'arrêt, ordonne que les termes attentatoires à l'autorité de la loi et de la jurisprudence et injurieux aux juges, répandus dans le mémoire imprimé... signé de Robespierre, avocat, seront supprimés ; ordonne que le

l. Regain aux dicium criminels. Signé: Tniêbault, Lefebvre de Trois-Mar-

quels.

présent arrêt sera imprimé et affiché ès ville d'Arras, de Béthune, et partout où besoin sera ' . »

Les procès entre parents ont été, de tout temps, les moins raisonnables ; et tel était le double caractère des contestations soulevées, de 1785 à 1788, devant l'Échevinage d'Arras et le Conseil d'Artois, entre Bernard Duquesnoy, ci-devant fermier au village de Pelves, et Louis- Alexandre Doudan, avocat et secrétaire du Commandement de la province d'Artois. Duquesnoy prétendait avoir déposé chez Doudan, son neveu, à la mode de Bretagne, une somme de vingt-cinq mille livres, sur laquelle il n'en avait retiré que quatorze mille. Doudan reconnaissait l'existence du dépôt, mais déclarait avoir remis tout ce qu'il avait reçu. Avant de recourir à justice, Duquesnoy entretint de sa réclamation plusieurs personnes, notamment le duc de Lévis, gouverneur de l'Artois. Doudan, blessé de ces communications indiscrètes, saisit l'Echevinage d'une action en dommages-intérêts; Duquesnoy riposta par une demande en restitution. Le tribunal crut mettre les plaideurs d'accord, et rejeta leurs demandes respectives ; mais Doudan interjeta appel au Conseil d'Artois. A un mémoire très-étendu, Robespierre, au nom de Duquesnoy, répondit par un mémoire plus volumineux encore. Doudan répliqua en vingt-six pages ; Robespierre lui en renvoya trente "... Il n'y avait pas de raison

1. Robespierre se fera un Ulre de ses outrages envers la loi el la magistrature-, c On m'accusa, dirat-il aux Jacobins, de défendre avec trop de chaleur la cause des faibles opprimés contre les oppresseurs puissants ; on m'accusa avec raison d'avoir violé lo respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les forcer à être justes par pudeur ; d'avoir immole à l'innocence outragée l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire, ecclésiastique. »— Discours aux Jacobins, 98 avril 1TW : Uitt. parlementai'* de la Résolution française, t. XiV. pag. 1Î0.

î. Mémoire de M. Louis- Alexandre Doudan (14 pages in-4») et Réponse au mémoire du tieur Duquetnoy (î6 pag. in-4«j. Arras, de nmprimsrle de Guy de la Sablonnière, ilST. -Mémoire pour le tieur Bernard Duquemoy, U« de Ro-

pour que cette querelle rendue publique et envenimée par ceux qui auraient dû l'apaiser, se terminât avant la mort des belligérants, si le Conseil d'Artois n'y avait mis tin en confirmant, par arrêt du 7 mars 1787, la décision des premiers juges.

C était presque un procès de famille que l'instance introduite au Conseil d'Artois par M' Augustin-Grégoire Boutrone, professeur de troisième au collège d'Anchin à Douai, contre M* Simon, professeur de droit et recteur de 1* Université en la même ville. Me Boutrone avait renvoyé de sa classe deux écoliers, <c auteurs d'un complot contraire au bien de la discipline ». Un des jeunes conspirateurs sollicita son pardon, et offrit de se soumettre à la peine de quelques jours de retenue. Le professeur y consentit, et écrivit au recteur de l'Université :

« Je prie Monsieur le recteur d'avoir la bonté de permettre à un de mes écoliers, nommé N...., d'aller passer quelques jours dans la prison de l'Université, pour le punir d'un complot dont il s'est trouvé l'auteur ; j'aurais eu l'honneur daller saluer moi-même Monsieur le recteur, si ma classe et mes occupations me l'eussent permis. »

Monsieur le recteur de Douai (Reclor magnifiais) trouva que ce simple billet était a une insulte à sa dignité ». Par le ministère du promoteur de l'Université, solennellement

bespierre, avocat. A Arras, de l'imprimerie de la veuve Michel Nicolas. l'M. et Réponse au mémoire du sieur Doudan (30 pag. in-4% 1787). Ce mémoire n est pas mentionné dans la Monographie bibliographique de Quérard. L'exemplair? qui nous a été communiqué par M. Laroche porte en suscriplion, de la main de Robespierre : M. de Fotseux.

1. Mémoire et consultation pour M. Augustin-Grégoire Boutrone, professeur d'humanités au collège d'Ancliin, à Douai, contre il. Simon, professeur eu droit et ancien recteur de l'Université de Douai. In-4»de3l pages. A Arras. <Je l'imprimerie de la veuve de Michel Nicolas. — Délibéré à Arras. le bjuiu i787; de Robespierre. (Sans nom de procureur). — Ce mémoire est omis par Quérard dans sa Monographie bibliographique.

accompagné d'un sergent, il enjoignit à son subordonné de venir lui parler sur-le-champ. M' Boutrone promit de se rendre à l'invitation du recteur à l'issue de sa classe et» sur une nouvelle injonction, dans un instant. Sur ce, le promoteur d'ordonner au sergent de quérir six fusiliers pour arrêter le récalcitrant ; et Ma Boutrone de s'évader du collège. Cependant, une fois en sûreté, le fugitif cita devant le tribunal de l'Université l'auteur immédiat des voies de fait dont il avait à se plaindre. Le promoteur déclara que Boutrone était non recevable à l'attaquer, parce qu'il n'avait agi que par les ordres du recteur, et conclut à des dommages-intérêts. Le tribunal débouta l'infortuné Boutrone de sa demande, avec dépens, et lui enjoignit d'être plus respectueux à l'avenir envers M. le recteur.

M* Boutronne, condamné par ses pairs, ne se tint pas pour battu. 11 interjeta appel au Conseil d'Artois, osa mettre M. le recteur en cause et recourut aux foudres de M* de Hobespierre.

La défense d'un professeur d'humanités luttant contre ses chefs appelait naturellement la pompe d'un mémoire avant celle des plaidoiries : Robespierre examina, d'après la constitution de l'Université, quelles étaient les prérogatives du recteur à l'égard des professeurs. « L'Université, dit-il, n'est pas un État despotique dont le recteur est le monarque; elle a plus de rapport avec une petite république dont les élèves sont les sujets, dont les professeurs forment en quelque sorte le sénat. Pour être le chef de ce sénat, il n'a pas le droit de le réduire en servitude ; son autorité n'est que la simple prééminence du chef d'une compagnie sur ses membres. En supposant que le règlement de l'Université donne à ce chef un droit de correction à leur égard pour les mœurs et la discipline, il ne s'agit dans la cause ni de disci-

pline, ni de mœurs, mais d'une querelle personnelle basée sur les motifs les plus frivoles.

« D'augustes magistrats, dit Robespierre en terminant, ne souffriront pas que le premier officier d'une Université en devienne le tyran ; que la morgue ridicule du pédantistne et les prétentions puériles de la vanité osent s'élever audessus de la magistrature et des lois, prévalent sur la raison, sur l'humanité, sur la sagesse et sur le bien public. Grâce à ce pouvoir bienfaisant, tout rentrera dans l'ordre ; les instituteurs publics lui devront leur consolation et leur encouragement; le corps entier de l'Université, sa gloire et sa tranquillité ; tous les honnêtes gens, la satisfaction de voir la justice et le bon sens vengés ; tous les hommes éclairés, celle de voir opposer à des procédés qui semblent contradictoires avec les mœurs des peuples polis et surtout des hommes de lettres un monument éclatant de sagesse, de lumière et d'équité, enfin les auteurs mômes de ce délit, l'avantage de reconnaître leur erreur et peut-être même de s'en repentir. »

Les parties n'attendirent pus le merveilleux résultat promis au futur arrêt du Conseil d'Artois ; avant que l'affaire fût portée à l'audience, M* Simon reconnut son erreur ou bien Me Boutrone fut touché de repentir. Le procès n'eut pas de suite ; la tempête s'apaisa dans le verre d'eau.

Robespierre acquérait, comme auteur de mémoires judiciaires, une renommée qui rayonnait dans toute la province, mais qui continuait de jeter son plus vif éclat dans la ville de Saint-Onier. En 1788, le sieur Rocard, chirurgien-major au régiment suisse de Diesbach, en garnison à Saint-Omer, le chargea de défendre devant le tribunal de l'opinion sa réputation compromise par la révélation d'aventures galantes, accessoire trop fréquent de la vie de garnison. Pendant qu'il habitait Brest, Rocard avait entretenu un com-

merce indiscret avec une femme « artificieuse »; assez inconsidéré pour accepter d'elle quelques prêts d'argent, il avait changé de rôle et s'était laissé rançonner par l'enchanteresse, qui l'avait poursuivi sans merci de Brest àBoulogne, de Boulogne à Bapaume, de Bapaume à Saint-Omer, « semblable à ces brigands du Nord, disait Robespierre, qui n'avaient pas plutôt emporté l'or dont les empereurs romains les comblaient pour acheter la paix, qu'ils reparaissaient pour leur extorquer de nouveaux tributs. » — Les procédés d'Augustine Alexandre étaient d'autant plus odieux que l'infortuné Rocard venait d'unir sa destinée à celle d'une compagne « aimable et vertueuse » . Sur ce, l'indigne mégère, résolue à frapper un grand coup, n'avait pas craint de venir outrager la dame Rocard jusque chez elle..., d'assigner sa victime en paiement de vingt-deux mille deux cent trente livres, de produire en public des lettres confidentielles, des billets extorqués et l'acte de baptême d'un enfant reconnu,d'invoquer même un mariage secret que, d'après son récit, un aumônier de vaisseau avait béni sans contrat et sans témoin.

Le mémoire que Robespierre consacra au sieur Rocard 1 est une véritable confession faite en public, mais dans un esprit différent de celui qui avait inspiré Jean-Jacques. Sous le rapport des mœurs, le disciple est plus austère que le maître. Ifparle des torts de Rocard, « non pour les excuser, mais pour les condamner ; il ne lui suffit pas que l'opinion publique les pardonne à la fougue de la jeunesse et à l'esprit de l'état militaire; les principes austères de la raison et de la vertu les réprouvent ; il ne se les pardonne point à luimême, et s'il peut s'en consoler, c'est par la seule raison

1. A Arras, de l'Imprimerie de la veuve Micbel Nicolas, 1788. M« d3 Robespierre, avocat, 6? pag. in-4». — Mémoire omis par Quérard.

qu'ils lui fournissent un nouveau motif de respect et de tendresse pour celle dont l'amour vertueux a purifié son slme et la défend pour jamais de pareilles erreurs. »

LIVRR IV

Sept années s'étaient écoulées depuis que Maximilien de Robespierre exerçait la profession d'avocat. S'il jetait un regard sur la carrière qu'il avait parcourue, il rencontrait, dans cet examen rétrospectif, plus d'espérances trompées et d'illusions détniites que de résultats acquis et de progrès réalisés. Le compte des affaires qu'il avait portées au Conseil d'Artois se résumait en chiffres tristement significatifs, et lui démontrait mathématiquement qu'il n'était guère plus avancé qu'à son début: 1782, dix-sept affaires; — 1783, dix-huit; — I78i, quatorze; - 1785, dix; — 1786, vingt; — 1787, vingt-deux. — Le registre d'audience de l'Kehcvinagc accusait, pour les procès moins importants qu'il avait plaides devant cette juridiction inférieure, un résultat identique. — A quelles circonstances fallait-il attribuer cet insuccès? Ce n'était pas le talent qui manquait h Kobespierre ; . . . ses premiers pas avaient été encouragés;... mais ne s ctait-il pas aliéné la sympathie des avocats plus anciens, peu encouragés à favoriser un rival plein de jalousie?

N'avait-il pas, en maintes circonstances, offensé par sa morgue les procureurs au Conseil d'Artois qui, en retour, setaient bien gardés de lui confier les dossiers dont ils disposaient ? Dans son avidité de succès, n'avait-il pas couru au-devant de mauvaises causes auxquelles il avait essayé de donner, par la violence de ses attaques intempestives, une importance factice, et qui n'avaient eu d'autre fin que de compromettre, aux yeux des magistrats et du public éclairé, sa réputation naissante?

Profondément aigri et ne voulant pas reconnaître qu'il faisait fausse route, Robespierre s'en prenait à tout le monde, excepté à lui-même, de l'infériorité de sa position. Comme la goutte d'eau fait déborder le vase, une occasion futile amena l'irruption du fiel qu'il amassait depuis longtemps.

Les avocats d'Arras avaient formé le projet d'examiner en commun les points controversés de la Coutume générale de la province. En 1788, le premier président du Conseil d'Artois, M. Briois de Beaumetz, leur proposa de se réunir dans un des salons de sou hôtel. Le barreau accepta une offre si courtoise et résolut d'inviter aux conférences tous les avocats consultants, de désigner au scrutin vingt avocats plaidants qui, à tour de rôle, étudieraient les questions à l'ordre du jour, d'admettre enfin comme auditeurs cinq ou six débutants.

Robespierre ne fut point au nombre des élus. Cette exclusion prouvait l'antipathie de ses confrères pour son orgueilleuse personnalité. Il en conçut un vif dépit, et la considérant comme aussi blessante que funeste à ses intérêts, il résolut de se donner au moins la satisfaction de la vengeance et de dénoncer tous ses adversaires à l'opinion publique.

Dans ce but, il imagina de publier, sous forme de Leltrc

adressée par un avocat au Conseil d'Artois à son ami, avocat au Parlement de Douai une véritable déclaration de guerre dans laquelle il enveloppait les avocats et les procureurs, sauf a garder envers les premiers les ménagements qu'il ne devait point aux seconds. L'esprit du manifeste se révélait par cette épigraphe : « 11 est bien difficile, quelque philosophie que l'on ait, de souffrir longtemps sans laisser éclater quelque plainte. »

Robespierre faisait connaître à son ami, qu'il supposait curieux d'apprendre « tout ce qui portait l'empreinte de l'utilité », l'institution nouvelle établie par MM. les avocats d'Arras : « J'entends parler, disait-il, de ceux qui engloutissent toutes les affaires ». 11 vantait les avantages que devaient retirer des leçons de leurs anciens « les jeunes athlètes qui commençaient à courir la morne carrière ». Il ajoutait tristement : a Je n'ai pas, mon cher ami, la même perspective. Vous l'avoucrai-jc? je suis, non sans un vif regret, du nombre de ceux qui partagent le malheur de l'exclusion ». Et avec une feinte modestie : « Il ne faut point inférer de ceci que je me croie fait pour remplacer ces jurisconsultes célèbres à bien des titres que cette ville a vus et voit fleurir dans son sein ; non, je ne ferme pas les yeux sur le peu do talents qu'il a plu au ciel de me départir. Mais

t*n chacun n'est pas fait pour aller au Miblimc.

a Dans tous les états, on voit trois sortes de personnes : les unes, n'écartant de la route commune, dédaignent toute rivalité et se perdent dans la nue; on en voit qui, malgré tous leurs cfTorts, ne font que végéter; d'autres enfin tien-

!. Pttcc très-rare communiquée par M. Laroche.

nent un milieu entre ces deux extrêmes et n'ont que la médiocrité en partage. Ils n'en sont pas pour cela les plus malheureux : l'expérience de tous les temps a fait voir qu'une trop grande célébrité peut attirer des maux bien funestes.

«c II est sans doute étonnant, poursuivait Robespierre, que mes confrères (qu'ils me pardonnent cette expression) aient agi contre cette maxime sage : a Nous devons avoir « autant d'indulgence pour les autres que nous désirons « qu'on en ait pour nous. » Par quels motifs ontnls été guidés? L'émulation à développer parmi leurs jeunes confrères? une trop grande foule à éviter? Ce sont là des raisons spécieuses qui ne justifient point une proscription sans exemple et qui ne trouveront certainement pas grâce auprès des gens éclairés et impartiaux. Ils diront, comme nous, qu'on n'aurait dû admettre aucune distinction.... Dans le choix qui a été fait, chacun a proposé ses amis et a réservé la boule noire pour ceux qui n'avaient pas le bonheur de plaire. Parmi les choses impossibles, se trouve celle de rassembler tous les suffrages ; il s'en trouve toujours qui traversent votre bonheur et machinent en secret votre perte : j'en ai déjà fait plus d'une fois la triste expérience.... »

Néanmoins, Robespierre ne voulait pas se plaindre de la préférence donnée à plusieurs de ses jeunes confrères : « On me croirait, disait-il, animé par le démon de la jalousie » ; s'il attachait tant d'intérêt à l'exclusion qui l avait frappé, c'est qu'a elle lui était très-nuisible. Les effets qui pouvaient en résulter étaient de nature à lui inspirer bien du chagrin et du dégoût. Aussi, en avait-il ressenti beaucoup ».

Une ibis en train d'expansion, Robespierre faisait au public ses confidences : « Notre état , dans ses commencements, renferme déjà assez de chagrin et de dégoût, sans qu'on nous en donne d'ailleurs. L extrême lenteur avec laquelle on avance dans la carrière est seule capable de dé-

courager ceux qui auraient embrassé cette profession avec le plus d'attrait. Il ny a peut-être point de ville où on se prête moins à l'avancement des jeunes athlètes qui courent la pénible carrière du barreau. Il faut avoir exercé pendant huit ou dix ans pour être ce qu'on appelle au courant des affaires ; encore est-on fort heureux d'avoir son tour. D'après cela, vous ne conseilleriez sûrement point à un jeune homme d'embrasser cette profession sans avoir un honnête revenu. Nos regards doivent se tourner d'abord vers les choses de première nécessité. Je me tiens bien heureux de n'avoir point de grands soucis à cet égard. Vous connaissez ma fortune; quoique médiocre, avec un peu d'économie, elle peut me suffire : peu suffit à qui n'a point de désirs. »

Les plaintes que Robespierre exhalait touchant les difficultés qui, de tout temps et en tout lieu, ont été inhérentes à la profession d'avocat, servaient de transition au chapitre qu'il consacrait à Messieurs les procureurs :

« Il semble (pie tout concourt ici à nous rebuter : la conduite des procureurs à notre égard peut justifier, entre autres, cette vérité.

« Les avocats peu famés ou jeunes encore sont, en quelque sorte, dans la dépendance de ces agents subalternes de la justice ; malheur à ceux qui ne s'efforcent point à leur plaire ou qui ne peuvent y réussir ! De quelque talent dont les ait doués la nature, quelque goût qu'ils aient pour le travail, ils doivent se tenir certains de végéter toujours. Triste alternative, sans doute, pour des jeunes gens bien élevés : ou d'être exposés à ne rien faire dans son état ou de ne devoir son labeur qu'à des démarches humiliantes !

« N'est-il pas bien dur, en effet, pour un avocat qui désirerait éprouver quelquefois ses forces, de n'avoir point d'autre ressource que d'aller mendier une cause dans l'étude

d'un procureur, dont l'air et le ton doucereux semblent vous dire : « Je vous protège ! * Bien des procureurs croient que les avocats leur doivent une espèce de cour, persuadés qu'ils sont, sans doute, qu'on ne doit avancer que par la bassesse et la lâcheté, que ce n'est enfin qu'à force de fumier qu'on fertilise le champ de la fortune. »

Robespierre accusait les procureurs, non-seulement de ne pas confier de causes aux jeunes avocats (et il s'efforçait de leur démontrer qu'ils avaient tort), mais de détourner celles dont leurs connaissances voulaient les charger; bien plus, de retenir la plus grande partie des honoraires qu'ils avaient reçus pour eux...

A ces abus, il trouvait un remède; et, comme toujours, il compromettait, par l'exagération de ses plaintes et l'injustice de ses attaques, le succès des sages réformes dont il se faisait l'apôtre :

« 11 viendra peut-être un temps où chaque particulier, entendant mieux ses intérêts, s'adressera d'abord à un avocat quand il voudra intenter un procès ou se verra forcé de se détendre en justice. Pour peu qu'on connaisse le train des affaires, on doit être persuadé que bien des gens auraient évité des contestations souvent ruineuses si, avant de parler à un procureur, ils s'étaient adressés directement à un jurisconsulte....

a On conviendra que ce qui divise les plaideurs est assez souvent un objet d'un très-petit intérêt. Quand une cause de cette espèce est engrenée et que le dossier commence à être bien nourri (pour me servir du langage des procureurs^, les parties sont alors engagées malgré elles ; elles n'osent plus reculer et croient même qu'il est de leur honneur d'avoir un jugement; elles s'entêtent et finissent par plaider seulement pour les frais. Un objet de la valeur de dix sols leur coûte des sommes considérables. Alors que le repentir

vient trop tard, le plaideur qui a succombe s écrie, étonné et indigné :

Une botte de foin, cinq à six mille livres !

« Il est certain qu'un avocat, au contraire, détournera toujours, autant qu'il lui sera possible, un particulier de plaider pour un objet modique, en lui faisant un parallèle des risques qu'il court d'avec ce qu'il peut espérer...» »

Les coups dirigés contre les procureurs atteignaient indirectement les membres du barreau qui, vivant avec eux « en parfaite intelligence », engloutissaient toutes les affaires ; Kobespierre ne ménageait pas la leçon sï ces complices des grands coupables : a J'ai aussi remarqué avec peine que plusieurs de mes anciens affectaient une familiarité excessive avec certains procureurs, et surtout avec les jeunes, dont

1. Robespierre, quand la passion ne l'égarait pas, mettait ses théories en pratique et évitait de pousser ses clients à entreprendre des procès douteux. — On en jugera par la lettre suivante, adressée à l'abbé Touques, curé de Cintbeaux, près Caen, qui prétendait à un bénéfice en Artois.

c Monsieur,

« La confiance illimitée que vous m'accordez me Halte et m'embarrasse à la foi* : d'un côté, je ne trouve pas votre cause assez dépourvue de moyens pour sacrifier absolument vos prétentions sans aucune réserve, sans aucun dédommagement ; de l'autre, je ne la regarde pas comme assez évidente pour vous donner le conseil de la soutenir. Ce qui redouble mon incertitude, c'est que l'on plaide en ce moment même au Conseil d'Artois une cause qui a beaucoup de rapport avec la vôtre, et où le vent du bureau ne parait pas contraire à celui qui soutient votre système. Un résigoataire qui a pris possession d'un bénéfice situé dans le diocèse de Boulogne et en Artois, en vertu de provisions de la Cour de Rome et sans lettre d'attacUcs d'après un simple arrêt d'exéqualur obtenu au Parlement de Paris, est attaqué par un dévolutaire qui g'e*t hit pourvoir sur ce motif; le résigoataire a pris des lettres d'attaches pures et simples el a réitéré en conséquence sa prise de possession, et on croit qu'il gagnera sa cause.

c Mais, je ne dois pas vous dissimuler qu'à mon avis, il y a une grande différence cotre cette cause et la vôtre. Le résigoalaire dont je parle a pour adversaire un dévolutaire proprement dit, dont le rôle est toujours odieux, et vous avez à combattre un pourvu par le collateur ordinaire, dont les secondes provisions à titre de dévolut sont surabondantes et ne tendent qu'à confirmer la première collation, et c'est une question si un vice qui serait insuffisant pour donner lieu à un dévolut ne pourrait pas faire revivre le droit du collateur natuiel en dépit de la prévention. Quand bien même

] amour-propre et la vanité se trouvent flattés par cette conduite. Seraitoe politesse ou politique?.... Qu'ils me pardonnent cette remarque. Je ne leur suis pas moins affectionné; mais, Amiens Plato, inagis arnica veritas »

La lettre de « l'avocat au Conseil d'Artois » appelait une réponse ; elle ne se fit pas attendre. Il faut reconnaître que les représailles que M0 Liborel se chargea d'exercer, quelque justes quelles fussent en principe, égalèrent en violence les attaques de l'agresseur.

f,..., avocat' en Parlement et au Conseil d'Artois, à l'auteur d'un libelle anonyme répandu clandestinement, le i A avril 1788, contre MM. les avocats et les procureurs au Conseil d'Artois.

Mon confrère, si vous l'êtes, car je crains bien que vous n'ayez d'autres lettres de licence que votre libelle, qui est

1 '-(Taire en question serait décidée en faveur de noire système, il resterait donc toujours une difficulté.

« Cependant, les choses me paraissent dans un état d'équilibre tel que je ne veux point me charger de faire pencher la balance ; je vous prie donc, Monsieur, de vouloir bien prendre ce soin vous-même, et de me déclarer définitivement si votre intention est de soutenir le procès ou de renoncer à vos prétentions.

« Je vous observe que, dans le premier cas, il me parait indispensable de réitérer votre prise de possession : mais il ne serait plus nécessaire, pour cela, de faire le voyage de Itourrecy, pour lequel vous avez une répugnance très-fondée ; il suffirait d'envoyer ici voire procuration en blanc, et on chargerait quelqu'un de prendre possession en votre uotu. Ce parti n'entraînerait aucune dépense considérable. Au reste, il ne faut point perdre de temps pour envoyer celle procuration, si vous prenez ce parti, car votre adversaire presse maintenant l'audience, et nous ne pourrons plus la différer de quinze jours au plus. Si vous voulez plaider, il faut envoyer l'acle dont je vous parle ; si vou$ êtes encore incertain, vous pourrez l'envoyer encore, sauf à en faire usage ou à le laisser inutile, suivant les circonstances. En attendant, l'ahairc dont je vous ai parlé s«ï jugera, et je tâcherai de savoir quels sont les motife qui auront déterminé les juges.

• J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, Monsieur, votre très-humble et très obéissant serviteur.

« m: Robespierre.

« Arras, le 22 février 1787. ^

Cette lettre a paru dans une brochure publiée à Caen en 1SU : Excentricités

V<itnnai*et.

plutôt fait pour vous exclure que pour vous faire admettre parmi nous; mon confrère, dis-je, si vous l'êtes, vous ne trouverez sûrement pas mauvais qu'on réponde en peu de mots à votre insolente diatribe ; qu'on vous ramène à la raison que vous paraissez avoir oubliée. Cette réponse, on ne vous la fait qu'à cause du titre et de la robe dont vous vous parez, sans vous inquiéter du bout d'oreille qui vous trahit. On mépriserait une production éphémère, si on ne craignait que l'état dont son auteur se réclame put lui donner quelque ombre de fondement et de raison.

u On répondra d'abord à vos raisonnements faux au sujet des assemblées que plusieurs avocats ont tenues et ont désiré de réitérer entre eux ; on répondra aux calomnies que vous avancez contre MM. les avocate et les procureurs, et enfin on vous dira un mot, en passant, sur la prodigalité et le choix des citations nombreuses dont vous entrelardez votre ennuyeuse rapsodie. »

Le champion des avocats déclarait que les organisateurs des conférences a avaient invité à leurs réunions ceux de leurs confrères qui paraissaient vouloir travailler sérieusement, sans en excepter un seul, et en laissant aux autres l'espérance dy être admis, quand ils auraient, par leurs travaux plus assidus, annonce qu'ils désiraient de l'être ». Cette réserve était nécessaire pour que le nouvel établissement eût une base solide. « Mais nous ne recevons pas parmi nous, ajoutait-il, des calomniateurs et des méchants qui ne distillent que du fiel. »

Au reproche d'être sous la dépendance des procureurs « Malheur à ceux qui ne s'efforcent point à leur plaire » , Lil>orel répondait : a Malheur plutôt, trois fois malheur à vous, qui ne sentez pas la noblesse de la profession dont vous vous dites revêtu I L'intérêt sordide, l'avidité basse, régnent au fond de votre cœur, et la jalousie rampante vous

porte à tenter d'asseoir à votre niveau des hommes éclairés, des jurisconsultes désintéressés qui ne doivent la confiance publique qu'a leurs talents et à leurs lumières.... Si ce que vous dites était vrai, vous n'auriez pas à vous plaindre. Vous avez plus qu'il ne faut pour réussir, s'il ne faut pour cela que de la bassesse. »

La défense des procureurs offrait un mélange d'arguments sérieux et de sanglantes personnalités. On en jugera par quelques citations :

« Est-il possible, lorsqu'une partie a choisi son avocat, que le procureur en choisisse un autre à son insu? Xe s'exposerait-il pas lui-même à perdre une confiance qu'il aurait trompée et de laquelle son état dépend ? *

« Vous reprochez aux procureurs de retenir les honoraires des avocats qu'ils ont employés Vous les accablez

sans rougir de reproches insultants et odieux ; vous prouvez très-bien que c'est le besoin seul qui fait hurler le loup affamé, et qui le force à sortir des bois et à fondre avec férocité sur les êtres vivants qu'il rencontre ?

a .... Venons maintenant à quelques-unes de vos citations. En parlant des frais que les procureurs font payer à leurs parties, vous dites :

Une botte de foin, cinq à six mille livres !

a Que cela ne vous effraye point. Il y eu a pour vous à meilleur marché ; la grande consommation que vous annoncez en devoir faire vous procurera une diminution. Mais, direzvous, ventre affamé n'a point d'oreilles. » etc., etc....

a L'avocat en Parlement » terminait sa réplique virulente en exhortant Robespierre au repentir et lui promettait, à ce prix, le pardon de ses confrères. Entre adversaires qui s'étaient fait d'aussi profondes blessures, la réconciliation

était impossible. Les mauvais sentiments qui avaient amené Robespierre a rompre en visière avec les avocate et les procureurs l'entraînaient d'ailleurs à se séparer de plus en plus de ceux qu'il regardait comme des rivaux ou des ennemis. Isolement fatal qui le condamnait à végéter toute sa vie dans une position voisine du besoin, si des événements imprévus n'avaient donné carrière à son ambition démesurée et à ses rancunes implacables.

Ces événements approchaient. Une dernière fois, Maximilien de Robespierre prendra la parole devant le Conseil d'Artois ; et profitant de l'occasion qui lui sera offerte par un procès plein de passion et de scandale, il introduira daus une question de dommages-intérêts, fondée sur la détention et l'interdiction arbitraires d'une victime des lettres de cachet, les préoccupations politiques qui déjà enflammaient tous les esprits.

Hyacinthe Dupond s'était engagé à l'âge de dix-sept ans, dans le régiment de Rohan-Rochefort. Trois ans après, il avait déserté. Condamné à mort par contumace, il s'était réfugié chez un de ses oncles, curé de Vaequerie-le-Bouc. Conduit par ses soins au-delà de la frontière, Dupond avait pris du service en Suède et en Danemarck. Vingt-quatre années s'étaient écoulées sans que sa famille eût reçu de ses nouvelles, et on le croyait mort, lorsqu'il revint au village de Monchel-lez-Hesdin, lieu de sa naissance. Il apprit que Dupond, son frère, était procureur du Conseil d'Artois; par son intervention et l'aide du subdélégué de l'intendant, il obtint des lettres de grâce. Après avoir passé quelque temps chez son frère, il se brouilla avec lui, et à la suite de querelles motivées par les habitudes d'ivresse qu'il avait contractées au régiment, il quitta la maison où il avait trouvé asile.

Cependant le curé de Vacquerie était mort. Sa succession avait été recueillie par Jean-Bapiste Dupond, le sieur Cressent, marchand de fer à Hesdin, et le sieur Denaux, fermier au Fortel. Hyacinthe Dupond, en l'absence de qui le partage avait été opéré, revendiqua ses droits devant les officiers de la justice de Vacquerie. Sa demande, jugée par défaut, était portée en appel à l'Échevinage d'Hesdin, lorsque, par un de ces abus que le système des lettres de cachet rendait trop fréquents, le procureur Dupond, appuyé sur l'autorité d'une assemblée de famille et sur la recommandation du subdélégué de l'Intendance, obtint de l'autorité souveraine un moyen efficace de se soustraire o aux yvrogneries et aux propos menaçants de son frère Hyacinthe » (peut-être aussi à ses réclamations), en le faisant conduire à la maison de force d Armenticrcs (5 décembre 1774). Hyacinthe Dupond avait alors quarante-six ans.

La maison d'Armentières renfermait (singulier mélange) «les personnes détenues par ordre souverain et des aliénés. Elle était dirigée par des Franciscains du tiers-ordre, uommés les Bons-Fils ; ces religieux maintenaient dans leur établissement une discipline sévère dont l'insubordination habituelle de certains prisonniers de la pire espèce aggravait parfois les rigueurs.

Hyacinthe Dupond était détenu à Àrmentières depuis dix ans, lorsque son frère mourut, l'instituant, par une apparente contradiction de conduite, son légataire universel, avec substitution au profit des enfants du sieur Cressent. L'un des appelés à la substitution, Pierre Cressent, receveur des domaines à Hesdin, imagina, pour faciliter le règlement de la succession, de provoquer devant l'Echevinage d'Hesdin l'interdiction du prisonnier, « furieux, disait il, et faible d esprit ». Après avis de parents, informa-

tions, interrogatoire, nouvelle assemblée de famille, Dupond lut interdit.

Il interjeta appel au Bailliage d'IIesdin ; et comme on n'avait entendu dans l'enquête que quatre Bons-Fils d'Arnientières qui, tout en regardant leur pensionnaire comme incapable d'administrer ses biens, n'avaient dépose que dïnsuites et d'emportements, le Bailliage ordonna un complément d'instruction. Impatient de ces retards, Dupond interjeta appel au Conseil d'Artois, et après confirmation du 13 août 1785, au Parlement de Paris.

Deux années se passèrent en procédures inutiles. Cependant ce procès avait profondément agité la petite ville d'Hesdin. Les ennemis des Cressent ressentirent pour le malheureux Dupond une commisération tardive; ils présentèrent au Roi, sous le nom de trois parents éloignés, un placet qui fut accueilli. Le 30 novembre 1786, Dupond recouvra la liberté.

De retour à Hesdin, il trouva en la personne de M6 Lion, avocat, un défenseur d'autant plus ardent qu'une rivalité de Palais l'excitait à combattre M0 Térouanne, avocat et échevin, à qui on attribuait un rôle actif dans les événements antérieurs. Par ses conseils, Dupond se désista de son appel au Parlement, poursuivit l'enquête ordonnée par MM. du Bailliage, fit entendre quatre-vingt-dix témoins et prouva qu'il jouissait de sa raison.

Le résultat de l'enquête une fois connu, Cressent n'eut rien de plus pressé que de déclarer qu'il ne s'opposait pas à la main -levée de l'interdiction qu'il avait provoquée, « dans le cas où Messieurs les gens du Roi trouveraient le sieur Dupond en état d'être rendu à la société et d'administrer ses biens » . Il espérait par cette suspension d'hostilités ame-

lier ses adversaires à déposer les armes ; mais il était trop tard. Dupond forma contre Cressent, par une requête qui ne contenait pas moins de trois cents pages d'impression, une demande en dommages-intérêts.' Cressent se trouva diffamé par M* Lion, auteur de la requête, et l'assigna à son tour en réparation d'injures, ainsi que M* Evrard, l'innocent procureur qui avait mis son nom au bas de la requête. Et M* Lion de se retourner contre Cressent, en criant, plus fort que lui, à l'injure et à la diffamation !

Le 1*2 mars 1788, le Bailliage d'Hesdin, faisant droit sur toutes ces conclusions, déclara l'interdiction de Dupond nulle et vexatoire, enjoignit à Jacques Dcnaux de rendre compte des fonctions de curateur qui lui avaient été conférées, condamna Cressent en six mille livres de dommagesintérêts, ordonna la suppression de sa requête contre M" Lion, rejeta la demande dirigée contre Mc Evrard et autorisa l'affiche du jugement à cent exemplaires....

Cressent interjeta appel au Conseil d'Artois ; et comme si la mêlée n'était pas assez générale, voici que M' Térouanne, se prétendant diffamé dans le mémoire de M9 Lion, signifia son intervention et conclut à des dommages-intérêts contre Dupond, M' Lion et M* Evrard. Ainsi encouragé, Dupond forma lui-même appel incident, et ne demanda rien moins que cent mille livres de dommages-intérêts à Cressent et à ses conseils.

C'est en cet état que, le 3 décembre 1788, l'affaire se présenta au Conseil d'Artois. Maximilien de Robespierre était naturellement désigné pour soutenir les intérêts d'Hyacinthe Dupond et de Me Lion, ou plutôt pour se livrer en leur nom à toutes les hostilités de la parole et de la plume. Les plaidoiries occupèrent quatre audiences. La Cour, avant faire

droit, admit l'intervention «le II" Térouanne et « appointa les parties à mettre es mains de M" Lefebvrc, conseiller 1 ».

On continua la guerre. M' Térouanne, le premier, fit imprimer un mémoire justificatif a et obtint de MM Dourlens père, Desmazières, Liborel et Lefebvre du Prey une consultation, délibérée le 14 mars 1789, par laquelle ces avocats, honneur du barreau d'Arras, déclaraient que la requête signée Dupond et M' Lion a avait tous les caractères d'un libelle diffamatoire, et était de nature à exciter l'indignation des magistrats et à provoquer contre ceux qui en avaient été les auteurs Tanimad version de la justice ». Me Térouanne pouvait donc, à leur avis, « se reposer avec confiance et sécurité sur la justice de sa cause et attendre tranquillement la réparation éclatante que les tribunaux ne refusent jamais à personne, surtout à un citoyen honnête, a un avocat, à un magistrat illégalement et injustement offensé ». M* Lion résuma sa requête de première instance en un mémoire de cent huit pages in-quarto.

Robespierre n'eut garde de s'abaisser à une mesquine discussion de dommages-intérêts fondée sur le caractère vexatoire de la demande en interdiction de Dupond et la prolongation de captivité qui avait été la conséquence de cette action. Dès les premières lignes de son mémoire, il montra clairement que la défense du sieur Dupond n'était pour lui qu'un thème :

a Je viens dénoncer aux magistrats et à l'indignation publique des persécutions inouïes, des injustices sans exemple, même dans l'histoire de cet horrible système des lettres de cachet dont je suis, sans contredit, une des plus déplo-

î. Cet arrêt avait pour effet de remplacer la procédure ordinaire par une procédure écrite.

2. De l'Imprimerie de la veuve Michel Nicolas. 45 pag. in-4».

ral>les victimes. Mes malheurs ont commencé avec le règne d'un prince dont les vertus promettaient dès lors le bonheur de la France; ils se terminent à cette époque à jamais mémorable où elles vont enfin l'assurer. Presque en sortant de ces cachots dont les malheureux habitants ont au moins le droit de douter s'il existe parmi nous des mœurs et des lois, mon oreille, longtemps accoutumée à n'entendre que les sanglots de la douleur et les cris du désespoir, a été frappée des acclamations de tout un peuple, excitées par une révolution qui semble annoncer la régénération des mœurs et le règne des lois ; mes yeux ont vu le plus sublime de tous les spectacles : un souverain, échappé à une affreuse conspiration tramée contre sa justice, se réfugiant dans le sein de ses peuples pour chercher au milieu deux la vérité qui approche si difficilement des trônes, pour s'entourer de leurs lumières, de leur amour, de leur magnanimité, comme d'une sauvegarde contre les ennemis communs de son bonheur et de la félicité publique; enfin appelant autour de lui tous les talents, toutes les vertus qui illustrent cette superbe monarchie et la soutiennent presque seuls sur le penchant de sa ruine; pour affermir, sur les bases inébranlables d'une législation faite pour des hommes, et les droits imprescriptibles des nations et l'autorité sacrée des rois.

a Placé dans une telle situation, je suis bien moins occupé de mes maux particuliers que de l'espoir de voir bientôt tarir les sources de l'oppression à qui je dois les imputer ; et si l'on me voit approcher aujourd'hui de ces tribunaux illustrés par leur généreux dévoûment pour la chose publique, mon principal but, je veux bien l'avouer, n'est pas d'exciter une stérile compassion ni d'obtenir des magistrats le secours et la vengeance personnels qu'ils me doivent. Le peu de vie qui me reste ne vaut peut-être pas tant de sollicitude, et l'excès même de mes maux m'élève au-dessus

des soins qui occupent ordinairement les malheureux. Mais je veux au moins consacrer mes derniers jours à révéler des mystères odieux dont la connaissance peut être utile à mes concitoyens. Avant de descendre dans la tombe, vers laquelle des hommes impitoyables ont précipité mes pas avant le terme marqué par la nature, je veux, par un cri terrible qui pénètre jusqu'au trône et qui soit entendu de la nation, avertir la société, dont, les lois impuissantes m'ont trahi, qu'il est temps d'anéantir des abus monstrueux et déshonorants qui rendent les peuples aussi vils que malheureux ; et lorsqu'enfin je comparaîtrai devant le tribunal de ce juge éternel qui sait abaisser les oppresseurs puissants et élever les faibles opprimés, je pourrai du moins rendre compte des efforts que j'aurai faits pour rendre mes malheurs utiles à mes semblables. »

Nous ne suivrons pas Robespierre dans l'exposé des faits; les deux tiers du mémoire sont consacrés à ce récit interminable; un seul extrait permettra d'apprécier la nature des attaques dirigées, chemin faisant, et contre les parties en cause et contre ceux qui, étrangers à l'instance, n'avaient aucun moyen de se défendre. 11 s'agit des Religieux de la maison d'Armentières :

a Figurez- vous des hommes de la lie du peuple, qui, guidés par un instinct vil et cruel, se vouent à des fonctions que leurs pareils dédaigneraient, trop heureux d'acheter, à ce prix, une opulence subite dont ils étaient si éloignés, et un pouvoir fait pour flatter cette espèce d'orgueil ana- ' logue (?) à des âmes de cette trempe. Figurez- vous que ces mêmes hommes exercent l'empire le plus absolu dans ces maisons de douleur dont l'administration leur est confiée, et vous n'aurez pas de peine à les croire capables d'en abuser. Que sera-ce donc si la constitution de ces établissements

est telle que leur bien-être soit attaché à l'abus même qu'ils en feront ? Or, il faut savoir que la pension des prisonniers, dont ils profitent, est la source principale de leurs revenus et de leur abondance ; doit il est arrivé qu'ils ont dû adopter naturellement deux maximes très-simples : 1° les nourrir peu et mal; 2° mettre tout en œuvre pour perpétuer leur captivité autant qu'il est en eux ; maximes qu'ils mettent en pratique, d'un côté, en leur donnant souvent des aliments que les animaux mêmes rebuteraient ; de l'autre, en les calomniant lorsque quelque sollicitation faite en leur faveur ou quelque autre circonstance engage un homme en place à prendre auprès de ces geôliers des informations trop illusoires sur leur conduite.

a Une autre branche de leur commerce consiste dans les contributions qu'ils ont coutume de tirer des parents, et il n'est pas nécessaire de dire que ceux qui n'ont conduit un citoyen dans ce séjour que par des manœuvres semblables à celles dont le sieur Dupond a été la victime, ne doivent pas manquer de zèle à payer ces tributs, pour les engager soit à intercepter avec plus de vigilance toutes les réclamations du prisonnier, soit à rendre de lui un témoignage désavantageux dans l'occasion ; que sais-je ? Quelquefois même pour accabler ces infortunés par des traitements rigoureux, favorables aux vues atroces des oppresseurs.

a Cette observation peut encore nous faire concevoir comment les plus estimables de leurs captifs sont précisément ceux sur lesquels ils appesantissent leur joug d'une manière plus cruelle. Un homme vraiment méprisable pourrait parvenir peut-être à adoucir un peu leur férocité naturelle par sa docilité à endurer leurs caprices, à supporter leur insolence tyrannique, ou par sa biche complaisance à se prêter aux vils travaux qu'ils se permettent d'imposer à leurs esclaves pour leur profit particulier des cadavres échappent

h la fureur de certains animaux cruels qui dévorent les hommes vivants). Mais l'honnête homme, dont Famé sensible et fiere est encore aigrie par l'injustice qui Ta précipité dans cet affreux séjour, comment pourra-t-il toujours concentrer au fond de son cœur tous les sentiments de mépris qu'il leur doit? Et s'il les laisse échapper, quelle sera sa destinée sous la domination de ces despotes que toute résistance irrite, et dont les fureurs augmentent en proportion des justes sujets qu'ils lui donnent de les haïr ! Leurs relations avec lui est (sic) un état de guerre continuelle ; mais, hélas ! c'est la guerre de la tyrannie armée et toute puissante contre l'innocence désarmée et sans défense »

Le procès Dupond, mis à part ces hors-d'œuvre, se réduisait à ceci : suffira-t-il à Cressent a de déclarer qu'il consent à la main-levée de l'interdiction qu'il a provoquée, ou bien sera-t-il condamné, solidairement avec les autres défendeurs, à expier les divers attentats dont il s'est rendu coupable ? »

Robespierre estimait que la somme de six mille livres

1 . Charlotte de Robespierre prit au sérieux les déclamations de son frère contre les Bons-Fils, et en conserva la mémoire. « Je frémis, lui écrivit-elle pendant qu'il siégeait à la Constituante, je frémis, lorsque je pense que l'Assemblée nationale laisse jouir en paix des bourreaux de l'humanité. Ces monstres s'indignent d'être obligés de modérer leur férocité, dans l'inquiétude qu'ils éprouvent de l'incertitude de leur existence. Ma lettre n'est point une déclamation , c'est la vérité. Ces démons incarnés se sont réjouis de la fausse nouvelle de la mort du comte de Mirabeau, qu'ils regardent comme le fléau des abus. . . Tout ce qu'on a dit de l'Inquisition n'approche point du régime des Bons-Fils. La Bastille est un séjour enchanté auprès de ces prisons habitées par le crime, la scélératesse...» — Biographie universelle de Michaud, 2« édition ; article Robexpierre, ilarie-Marguerite-Charlotfe.

Les Bons-Fils étaient trop bien recommandés pour que la Révolution ne sévit pas contre eux autrement qu'avec des injures. Le 24 septembre 1793. un arrêté de Chales et Bentabole, représentants en mission, supprima les maisons qu'ils dirigeaient a Lille, Armentières et Saint- Venant. Deux frères de Saint- Vcnant, Constant Léman et Georges Boulanger, furent exécutés à Arras les 14 et 10 mai 1794.

adjugée a Dupond par le Bailliage dHesdin était <r.unc indemnité^ une vengeance dérisoire ».

« Quoi ! douze ans de captivité, vingt ans de spoliation, de trahisons, de cruautés, de prévarications et de forfaits, tous les droits de la raison, de l'humanité, d ; la nature, tout cela évalué à six mille livres 1 Ah! venger ainsi l'innocence, c'est l'insulter ; punir ainsi le crime, c'est l'encourager ! »

À ses yeux, les outrages dont se plaignait Dupond n'étaient point simplement des injures privées, ils prenaient les proportions de délits publics. « Oui, quiconque mettant ses passions sous la sauvegarde du pouvoir arbitraire Ose enchaîner l'autorité des lois pour opprimer impunément des citoyens qu'on leur défend de protéger, celui-là n'est pas simplement l'oppresseur d'un particulier; il est l'oppresseur des lois; il est l'ennemi de la patrie; il est véritablement criminel de haute trahison, puisque, renversant, autant qu'il est en lui, les principes fondamentaux de l'ordre social, il appelle sur la tête de ses concitoyens tous les attentats du despotisme, quïl invite à se jouer de leur propriété, de leur honneur, de leur liberté... »

Ce jugement sévère, que l'histoire un jour aura le droit d'appliquer à celui qui l'a prononcé, amenait Robespierre à discuter le système odieux des lettres de cachet. Mais déjà Louis XVI, à l'instigation de Malesherbes, avait réprimé les abus d'une institution inhérente au pouvoir absolu ; Robespierre était loin de méconnaître alors cette initiative libérale; il plaçait au contraire sous le patronage du Roi ses critiques rétrospectives :

« 0 vous, auguste Monarque, qui partagez avec un petit nombre de rois la gloire de vous être montré digne d'entendre la vérité par votre zèle à l'interroger, et vous, nation généreuse, qui, seule entre tous les peuples du monde, avez

recouvré sans révolution funeste, sans catastrophe sanglante, par votre propre magnanimité et par le caractère vertueux de votre propre roi, ces droits imprescriptibles violés dans tous les siècles presque sur toute la surface de la terre, écoutez la voix d'un citoyen qui, désormais audessus de la crainte et de F espérance, placé entre les hommes qui l'ont opprimé et Dieu qui va le juger, ne peut vous parler des grands intérêts de l'humanité qu'avec la franchise d'un homme qui ne dépend plus que de sa conscience, et avec cette sainte liberté que chacun de nous tient immédiatement de son éternel auteur. »

L'avocat du sieur Dupond adressait au Roi, sous le nom de son client, des conseils aussi prétentieux que déplacés, et pour lui faire connaître le fondement véritable de la liberté individuelle, il remontait jusqu'à Dieu.

a Cet être infini qui a créé ' l'homme pour des fins sublimes et qui l'a orné de facultés dignes de ces, fins, ne l'a destiné à la société (pie comme à l'état le plus propre à développer ces facultés précieuses dont la perfection est à la fois l'objet de tous ses devoirs et le gage de la félicité dont sa nature est susceptible.

« De là, ce. principe important que toutes les formes de société, que toutes les espèces de gouvernements, sous quelque nom qu'on le désigne, sont bonnes, dès qu'elles peuvent conduire à ce but, et qu'elles sont essentiellement vicieuses et nulles, toutes les fois qu'elles le contrarient. Voilà la base de ce contrat social dont on parle tant, qui n'est point l'ouvrage d'une convention libre et volontaire de la part des hommes, mais dont les conditions fondamentales, écrites dans le ciel, furent de tout temps déterminées par ce législateur suprême qui est la source unique de tout ordre, de tout bonheur et de toute justice. Or, partout où l'homme

est dans l'esclavage, il ne peut y avoir que les crimes de la violence et les crimes de la lâcheté, que des esclaves corrompus, rampant sous des maîtres encore plus vils ; la liberté seule peut donner l'essor à tous les talents et à toutes les vertus qui honorent la nature humaine. Donc, toutes les lois, toutes les institutions incompatibles avec elle sont diamétralement opposées au but essentiel de la société et cassées, pour ainsi dire d'avance, par son immortel fondateur. Or, sans qu'il soit besoin de disputer en raisonneurs subtils sur la nature et sur l'étendue de la liberté, il est clair au moins pour tous les esprits qu'elle renferme nécessairement la faculté de ne pouvoir être dépouillé ni de ses biens ni de sa vie, ni de l'avantage de disposer de ses actions ou de sa personne en ce qui ne fait aucun tort aux autres, si l'on n'a mérité de les perdre pour quelque crime contraire aux lois de la société. Mais comme, pour constater les cas auxquels ces peines doivent s'appliquer, il fallait nécessairement qu'elles déterminassent et l'autorité qui devait en connaître et les règles auxquelles elle devait être soumise, il s'ensuit que l'idée de liberté renferme encore le droit de ne pouvoir en être frappé sans l'intervention de cette autorité et sans l'observation de ces règles. »

De ces prémisses, mélange de vérité et d'erreur, Robespierre concluait que si un citoyen était privé d'un de ses droits essentiels par le seul caprice ou la volonté arbitraire d'un homme, il ne pouvait compter sur aucun des avantages que le pacte social lui garantissait. « Si c'est un particulier qui exerce sur moi cet acte de violence, il commet un crime contre moi et contre la société; si c'est la puissance publique, le désordre est mille fois plus grand encore, car la société semble tourner alors contre les citoyens cette même foire établie pour les protéger; elle brise elle-même les nœuds

sacrés qui la formaient ; en un mot, la société civile n'est plus: l'état naturel recommence de droit; mais, dans le

fait, on voit naître un nouvel ordre de choses, ouvrage de rhumanité pervertie et dégradée, qui n'est ni la société civile, ni l'état naturel ; un véritable état de guerre où tous les vices et toutes les passions se combattent, où le droit de la force et celui de la ruse régnent seuls à la place des lois qui ne sont plus que des instruments entre les mains des hommes puissants pour opprimer les faibles. » Robespierre se demandait s'il ne combattait pas une chi- ' mère ? Et constatant l'existence des lettres de cachet à une époque contemporaine, il ajoutait: « Que dis-je? il serait encore aujourd'hui quelque chose de plus qu'un souvenir effrayant, si le génie tutélaire qui veille sur la France n'avait placé sur le trône un prince digne de chérir et de protéger la liberté, et si ce prince n'avait trouvé dans sa nation . encore assez d'élévation et d'énergie pour la connaître et la mériter. »

« 0 vous ! disait l'admirateur de Louis XVI, vous que le Ciel nous avait réservé dans sa clémence, Sire, ce ne sera point assez pour vous de suspendre les ravages de ce fléau pendant toute la durée de votre règne; il vous a destiné à rassurer toute la postérité contre la crainte de le voir renaître, en invitant bientôt la nation elle-même à le proscrire sans retour... . Venez donc, Sire, venez, dans ces comices solennels où toute votre gloire et toutes vos vertus doivent se déployer aux yeux de cinquante nations réunies sous vos lois, plaider vous-même la cause auguste de l'humanité contre les préjugés qui pourraient défendre encore cet usage tyrannique. »

L'histoire des lettres de cachet, la réfutation des faux prétextes qui en avaient conservé l'usage s'entremêlaient à

ces apostrophes au Roi, qui revenaient sans cesse sur les lèvres de Robespierre :

« Oh ! quel jour brillant, Sire, que celui où les principes gravés dans le cœur de Votre Majesté, proclamés encore par sa bouche auguste, recevront la sanction inviolable de la plus belle nation de l'Europe; ce jour où, non content d'assurer ce bienfait à votre nation, vous lui sacrifierez encore tous les autres abus qui sont la source fatale de tant de crimes et de tant de maux. Un autre souverain pourrait borner son ambition à rappeler et à affermir les maximes antiques et sacrées qui protègent la liberté de nos biens ; il pourrait croire qu'il aurait tout fuit, s'il parvenait à rouvrir toutes les sources de la richesse nationale en rassurant le commerce alarme et en ranimant l'agriculture languissante; mais la gloire de nous procurer tous ces trésors de l'abondance, d'embellir votre règne de tout l'éclat et de toutes les jouissances du luxe, ces succès qui paraissent aux politiques vulgaires le chef-d'œuvre le plus admirable de la sagesse humaine, ne sont certainement pas la partie la plus intéressante de la mission auguste que le Ciel et votre Ame vous ont donnée. Conduire les hommes au bonheur par la vertu, et à la vertu par une législation fondée sur les principes immuables de la morale universelle et faite pour rétablir la nature humaine dans tous ses droits et dans toute sa dignité première ; renouer la chaîne immortelle qui doit unir l'homme à Dieu et à ses semblables, en détruisant toutes les causes de l'oppression et de la tyrannie qui sèment sur la terre la crainte, la défiance, l'orgueil, la bassesse, l'égoïsme, la haine, la cupidité et .tous les vices qui entraînent l'homme loin du but que le législateur éternel avait assigné à la société, voilà, Sire, la glorieuse entreprise à laquelle il vous a appelé. »

Ce grand et difficile ouvrage, « que la Providence jvscrvait

à Louis XVI d'accomplir », les plus illustres souverains de l'univers, Antonin et Marc-Aurèle, Charlemagneet Henri IV avaient tenté vainement de l'exécuter. — « Le siècle qui produisit les parricides de Henri n'était pas fait pour le posséder, ni pour recevoir de lui le don sacré de la liberté. »

Le futur régicide conviait Louis XVI, ù qui il continuait d'adresser leçons et flatteries, à jeter un regard de commisération sur l'espèce humaine tout entière. Embrassant d'un coup d'œil général l'histoire de tous les peuples, il lui représentait l'humanité avilie, immolée, aux caprices et aux passions de quelques individus. Le réformateur révolutionnaire apparaissait sous la robe du rhéteur:

« Voyez encore, Sire, même chez des peuples qui paraissent florissants, voyez, sous les dehors de ce luxe imposant et de cette prétendue opulence publique qui fascine les yeux des administrateurs sans vertu, les fortunes énormes de quelques citoyens fondées sur la ruine et sur la misère de tous les autres ; portez vos regards au-delà de cette enceinte brillante de courtisans qui dérobent aux princes la vue des hommes, au-delà de ces palais magnifiques qui leur cachent les chaumières, et voyez les artisans, les laboureurs au désespoir, cette multitude deeitoyens de diverses conditions qui forment le corps de chaque nation disputant sans cesse à l'avidité du lise, à la justice, à la dureté des riches cette modique portion de salaire ou de revenus qui suffit à peine pour soutenir leur inquiète et douloureuse existence. Voyez surtout cette dernière classe, la plus nombreuse de toutes et que l'orgueil croit flétrir par le nom de peuple, si sacré et si majestueux aux yeux de la raison, presque forcée par l'excès île sa misère à oublier la dignité de l'homme et les principes de la morule, au point de regarder les richesses comme le premier objet de sa vénération et de son culte, la bassesse

— I ?ti -

scrvilc et la flatterie envers les riches et les puissants comme un devoir, l'oppression comme son état naturel, la protection des lois comme une faveur presque inespérée...

Il appartenait « au petit-fils de Henri IV de mettre un terme à tant de maux. Avec l aide d'un autre Sully » et le concours des citoyens que le choix de la nation appellerait à seconder ses glorieux desseins, Louis XVI, favorisé par la concorde de toutes les classes de la société, allait « réconcilier la politique humaine avec la morale, et unir à jrfmais la liberté et le bonheur des peuples avec celui des rois 1 ».

Ce rêve de bonheur universel eut, hélas ! moins de durée que le procès du sieur Dupond. Le 53 mai 1789, le Conseil d'Artois rendit un arrêt préparatoire par lequel il fut enjoint au sieur Denaux, en sa qualité de curateur d'Hyacinthe Dupond, de donner, suivant ses offres, un bref état des biens dont il avait eu l'administration. A la date où cette décision intervint, Robespierre jeune avait pris au barreau la place de Maximilien, appelé sur un autre théâtre. Avant que l'instance ne re<;fit une solution définitive, le Conseil d'Artois était supprimé. Le 58 février 1792, le tribunal du district d'Arras, à qui l'affaire Dupond avait été renvoyée, condamna Cressent aux dépens de -son appel, éleva à huit mille francs le chiffre des dommages-intérêts attribués à Dupond, débouta Cressent de sa demande contre Dupond et Lion de sa demande contre Térouanne, Térouanne de sa demande contre Dupond, dépens compensés.

Telle fut l'issue .du dernier procès que plaida Maximilien de Robespierre. Avant d'assister à ses débuts dans la vie publique, nous l'accompagnerons aux séances de l'Académie d'Arras et aux réunions des Iiosati.

1. A Arr.v, de l'Imprimerie de la veuve Hichel Nicolas. 1789. 9» p. ia-4».

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