DOLÉANCKK DU COUPS DES CORDONNIERS MINEURS DE LA VILLE D'ARRAS
o 1° lyes C ordonniers mineurs se plaignent de ce que le métier qui les fait vivre avec tant de peine est encore exposé aux usurpations de tous ceux qui veulent l'exercer contre les droits que leur assurent leurs lettres-patentes ; de manière que la plupart d'entre eux sont réduits à la misère la plus profonde. Il faudrait ou leur assurer du pain de quelque manière, ou du moins réprimer les entreprises de ceux qui viennent envahir le privilège qu'ils ont payé.
« 2" Une circonstance nouvelle, et qui est peut-être un lléau commun à toute la France, ajoute encore au malheur de leur condition : le haussement considérable dans le prix des cuirs, occasionné par le traité de commerce conclu avec l'Angleterre, met la plupart d'entre eux hors d'état d'acheter la marchandise même qui est la matière de leur travail, c'est-à-dire de vivre. Ceux mêmes qui peuvent encore faire cette dépense ne sont pas beaucoup plus heureux, parce qu'ils ne peuvent porter le prix de leur travail à un taux proportionné à celui du cuir; paire que l'artisan, pressé par la faim, et qui attend chaque jour le modique salaire sur lequel il fonde sa subsistance, est nécessairement forcé à souscrire aux conditions injustes que l'égoïsme et la dureté des riches lui imposent. 11 paraîtra peut-être singulier que les Cordonniers mineurs soient ceux qui invitent la Nation à s'occuper du traité de commerce avec l'Angleterre; mais cette singularité ne peut exister qu'aux yeux des préjugés; car aux yeux de la raison et de l'humanité, il est évident que l'intérêt d'une multitude de citoyens pauvres, à qui ce traité fatal peut oter la subsistance, est infiniment
plus sacré que celui même des commerçants les plus célèbres dont il ne fait que diminuer la fortune.
« 3° Ils observent que, dans cet état de détresse, ils devraient au moins être exempts des petites exactions qui achèvent de les accabler. Ils ont donc le droit de se plaindre de ce que MM. les officiers municipaux ont augmenté depuis peu les rétributions qu'on les oblige de payer à certaines personnes attachées à ce corps, pour la reddition des comptes de la communauté ; ils se plaignent surtout de la nécessite qui a été imposée depuis deux ans à leur mayeur de rendre au Magistrat les comptes de la communauté, qui ne doivent être rendus qu'à la communauté elle-même ; ce qui est évidemment contraire aux droits de la liberté et aux principes de la justice.
« \* Us ont une réclamation plus intéressante encore à former, qui leur est commune avec toutes les classes de citoyens que la fortune a le moins favorisés : ils demandent que les officiers municipaux, qui ne doivent être que les hommes et les mandataires du peuple, ne se permettent plus à l'avenir d'attenter arbitrairement à la liberté des citoyens sous le prétexte de police, pour des raisons frivoles et souvent injustes, non-seulement en les envoyant en prison, mais même en les menaçant trop légèrement de ce traitement ignominieux. Cet usage trop commun ne peut qu'avilir le peuple qu'on méprise; au lieu que le premier devoir de ceux qui le gouvernent est d'élever, autant qu'il est en eux, son caractère, pour lui inspirer le courage et les vertus qui sont la source du bonheur social. On n'oserait adresser ces outrages aux citoyens de la classe la plus aisée ; de quel droit les prodigue-t-on aux citoyens pauvres? Ils sont précisément ceux à qui les magistrats doivent le plus de protection, d'intérêt et de respect.
« Signé : Cauderlier, Jeak-Baptis [sic) Ferjex cl +. »
Le mécontentement manifesté par quelques communautés ne remontait pas plus haut que le Magistrat, avec qui les corps de métiers se trouvaient en contact immédiat et que son origine rendait fort impopulaire. Tout au plus les perruquiers, les poissonniers, les serruriers, les marchands composant la confrérie de Saint-Louis et les maîtres en chirurgie faisaient-ils des vœux pour que les Etats de la province fussent régénérés. Ce dernier corps était le seul dont les attaques s'élevassent jusqu'aux anciens ministres : a L'opinion publique, disaient les Chirurgiens, accuse MM. de Calonne, de Brienne, archevêque de Sens, et de Lamoignon d'être les auteurs de l'épuisement des finances et des mouvements terribles qui ont fait craindre pour la monarchie. Il est de l'équité de la Nation de les faire justifier ou condamner par leur juge naturel, le Parlement de Paris. »
La Royauté, aux yeux de tous les habitants d'Arrus et de l'Artois, avait conservé son prestige. Non-seulement les cahiers ne renfermaient aucune plainte envers le pouvoir souverain, mais plusieurs d'entre eux exprimaient au Roi, sous des formes diverses, les sentiments dévoués des corporations, l^es Négociants recommandaient que, sur les retranchements opérés dans la dépense, on eût égard « à tout ce qui tenait à la majesté du Trône ». Les Bouchers déclaraient être prêts à a seconder les vues bienfaisantes du plus auguste des rois ». Les Chaudronniers espéraient a que leurs justes plaintes, portées par l'écho delà justice, pénétreraient jusqu'au trône de leur bienveillant Monarque, le premier et le plus digne des administrateurs ». Les Serruriers célébraient « ce moment heureux où le plus tendre, le plus auguste des rois rassemblait autour de lui son peuple, comme un père rassemble ses enfants ». Les Corroyeurs <i attendaient tout de la clémence d'un Roi bienfaisant qui, depuis plusieurs années, n'avait rien de plus précieux à faire que
de s'occuper uniquement du soin de rendre ses sujets heureux, en prenant celui de remédier le plus promptement à leurs misères et à leurs calamités présentes ». Les Menuisiers « imploraient le secours du Ciel pour la prolongation des jours heureux du Père de la patrie, gloire et soutien de l'État ».
Les réformes relatives au gouvernement de l'État et à l'administration de la province, disséminées (;à et là dans les doléances des corps de métier, faisaient, au contraire, le fond des cahiers présentés par les communautés d'arts libéraux : notaires, procureurs, médecins, chirurgiens; par quatre conseillers au Conseil d'Artois : MM. Saladin de Terhecque, Baudelet d'Hautefontaine, Lecocq et Audefroy, et par les officiers municipaux de l'ordre du Tiers. Nous en trouvons l'expression, à la fois complète et succincte, dans le cahier général dont voici la teneur 1 :
DOLKANCKS CÉNKKAI.F.S AU ROYAUME.
I. — Qu'aux États généraux le Tiers-Etat ait un nombre de députés égal à celui des deux ordres réunis, et que les avis et les voix soient comptés par tète.
I I . — Le retour périodique des États généraux du royaume.
III. — Une règle fixe pour les dépenses de tous les départements, et qui déterminera les apanages des princes.
IV. — Que les impôts ne puissent être levés, s'ils ne sont consentis pur la Nation, et qu'ils soient supportés par les trois ordres sans distinction.
1. On Ht en IGle du procès-verbal (Arrliiv. municip.) : < Paraphé par Nous, M* Jean-Bapliste-François-Xavier D;iucbcz, avocat au Conseil d'Artois et êchevin des ville et cité d'Arras, au désir du procès-verbal à l'assemblée du Tiers- Klal de celte ville d'Arras. commencé le vingt-six de ce mois et clos rejourd'hui, trente mars mil sept cent qualro-ungt-nt'uf, une beurc du matin.»— baudet.
V. — La liberté indéfinie de la Presse sur F administration générale et publique du royaume, sur l'emploi des revenus de l'Etat et leur comptabilité.
VI. — L'abolition des dispenses en cour de Rome et du droit d'annates, et que les dispenses soient accordées gratuitement par Tévêque diocésain.