‹ La Jeunesse de Robespierre et la convocation des États généraux en ArtoisChapitre 55 sur 111 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

l/or^punanoe du lieutenant général avait fixe au 30 mars rassemblée préliminaire de tous les députés du Tiers-État de la Gouvernance, ^agitation qui régnait dans la ville d'Arras s'étendait aux villages les plus paisibles. Il ne faut pas s'en étonner : les habitants des campagnes se voyaient appelés pour la première fois â exercer leurs droits de citoyens et à choisir des mandataires. Avec plus de raison que le Tiers-État, ils pouvaient dire : jusqu'à présent, dans Tordre politique, nous n'avons été rien, et nous demandons à devenir quelque chose. C'est qu'en effet, d'après les traditions féodales, les paysans étaient censés avoir leurs seigneurs pour représentants, et qu'à aucune époque ils n'avaient formé des communautés assez importantes pour que l'on comptât avec elles, et qu'on les admit à participer directement à la vie publique. Aussi n'avaient-ils point voix délibérative dans l'Assemblée des États de la province, où l'ordre du Clergé, par une intelligente initiative, venait de proposer qu'on les reçût ; à plus forte raison n'avaient-ils jamais été représentés aux Etats généraux de la Nation.

La condition sociale des habitants des campagnes appelait, nous le verrons bientôt, des réformes non moins urgentes que la reconnaissance de leurs droits politiques. En supposant d'ailleurs qu'ils eussent besoin de stimulant dans la nouvelle carrière ouverte devant eux, ils ne manquaient pas de conseillers, plus enclins à les exciter qu'à modérer leur élan. Robespierre, assure-t-on, était de ce nombre : le succès de son adresse à la Nation artésienne l'avait encouragé à adresser un Avis aux habitants des campagnes (mars 1789) \

o Amis, disait-il, vous allez être citoyens ; nous allons avoir une Patrie ; le bonheur est dans vos mains, et ce bienfait vous le devez à votre Roi. Vous pourrez vous-mêmes fixer par vos envoyés les bases de la félicité publique. Souvenez-vous de votre antique énergie et de votre inaltérable franchise.

« Vous avez aujourd'hui parmi vous des nobles et des gens d'église. S'ils reviennent aux vertus qui ont mérité à leurs aïeux et prédécesseurs la distinction inouïe d'être considérés comme des corps dans la Nation, respectez-les ; ne cherchez pas à les écraser. Leur sort est dans vos mains ; mais soyez généreux et loyaux. Qu'ils doivent à votre consentement libre l'existence politique que leur ont donnée l'intrigue, l'adresse, la séduction, les abus de toute espèce et les vues oppressives de vos anciens chefs. La magnanimité et l'esprit de paix doivent unir les trois ordres; c'est le seul moyen de résister aux entreprises futures du despotisme ministériel.

1. VAvit aux habitants des campagnes (in-S° de 7 pag.) ne porte aucun nom d'auteur ni d'imprimeur. M. Quérard, dans sa Monographie bibliographique, l'attribue à Bobespierre ; style et pensées nous parabsent justifier cette appréciation ; cependant une phrase pourrait nous inspirer quelques doutes : « Souvenez-vous d'être modérés en exerçant tous vos droits «.Jamais nous n'avons \u Robespierre prêcher la modération, uiêmc à ces conditions.

t Vous, nourriciers de la Patrie, vous sur les bras de qui, en dernière analyse, pèsent tous les impôts, songez à secouer l'oppression qui vous accable. Vous allez rédiger vos cahiers de pétitions, qu'un reste d'esclavage a appelés doléances. Vous ne connaissez pas tous vos droits; vous ne sauriez les développer ; permettez à un citoyen de vous les indiquer. »

L'avocat d'office des Artésiens des campagnes traçait le plan d'un cahier de doléances à leur usage. Son programme général ne sortait guère, il faut le reconnaître, des limites indiquées par la justice et la raison. Il conseillait aux paysans de demander l'abolition du « déshonorant usage qui forçait le député du Tiers à présenter à genoux les vœux exprimés par son ordre »; l'érection du Conseil d'Artois en tribunal supérieur il tous effets ; la suppression de la vénalité des charges ; le maintien des États d'Artois et la réforme de leur organisation ; l'unité des poids et mesures ; l'abolition des banalités et le rachat des droits seigneuriaux ; le partage des fiefs roturiers entre cohéritiers; l'abolition du droit de franc-fief ; la répartition égale de l'impôt des centièmes; une nouvelle évaluation de l'impôt des vingtièmes ; la suppression de la Maîtrise des eaux et forêts ; la fixation uniforme de la dîme, et la charge de l'entretien des églises et presbytères imposée aux gros décimatcurs ; enfin la liberté pour les communes de conserver leurs marais en état de pâturages ou de les défricher. Nous verrons ces vœux exprimés par un grand nombre de paroisses, et nous en déterminerons alors la signification.

Les députés du Tiers-État de la ville d'Arras et des diverses paroisses comprises dans le ressort de la Gouvernance ou Bailliage se réunirent, le 30 mars, dans l'église du collège, pardevant M. Cauwet de Baly, lieutenant gé-

néral, et M. Lesoing, procureur du Roi. Cinq cent cinquante députés, représentant deux cent quarante-cinq villes, bourgs et villages, répondirent à l'appel. Quatre-vingt-trois paroisses firent défaut. On procéda à la nomination de quaranteneuf 1 commissaires chargés d'examiner les cahiers de doléances et de les réduire en un seul ; Robespierre fut élu le trente-sixième. Tour leur donner le temps de vaquer à ce travail, on ajourna la séance au 3 avril.

Les cahiers de doléances déposés par les députés des paroisses rurales étaient au nombre de cent trente-deux ?. En dehors des projets de réformes générales dont le cahier du Bailliage d'Arras résumera l'expression, les plaintes que renferment ces monuments , jusqu'à ce jour inexplorés , répandent une vive lumière sur la condition, fort peu connue, des habitants de la campagne.

Dans l'ordre politique, aucun symptôme n'aurait permis

l. Onl été choisis et nommas commissaires : MM. Canwet de Baly, lieutenant général ; Tbellier, conseiller ; Dourletis, avocat ; Lihorel, avocat ; Blanquarl, avocat; belegorgue. avocat; Lallari, négociant; Boucher, négociant ; tous députés du Tiers-Etal de la ville d'Arras ; MU. Willarl. député de Saint. Laurent; Davion. député de Roclineourt; Clément, de Feuchy ; Distinguai, d Achicourt ; LliéjKsuti. de Sainle-Caihe i ine ; Levaillant. d'Oisy ; Duhuisson, d'Inchy; Hary, de Pronville; Saudt'mont, de Saudemonl; Dufour, d'Annay ; Salembier, d'Agny ; Brassart, avocat, dépoté d'Arras ; Petit, de MonUSaint-Etoy ; Garin. d'Eroivre* ; Chopin, de Béthonsarl ; Béant, d Ham ; Cossart, de Cuheni; Deshorlie*. de Simencourt ; Brazier, de Warlus ; Lepoivre, de Cliérisy ; Scribe, député d'Arras; borman. d'Eaucourt ; beleau, de Tbélus ; Gotran. d'ilouchln ; Lai^le, de Divion ; Tbuillier. de Ruitz ; Daucb'ez, avocat, député d'Arras ; Derobe»pierre. député d'Arras ; Delebecque, du pays de l'AlWrue ; Deuay. de Keuville Salnl-Vaait ; LToy, de Bo*ux ; Quenne«son, de Vitry ; Rongez, de Viivireutl; I^echon. d'Avvsm s-le-Comle ; Banson, de Baudricourt ; Flour, de Sars ; IWebvre.de Bucquoy , Derancourt, d'Ayelte ; Baison, de Fonrquevillers . Pottier, de Beuvry.

î. Les paroi Mes comprises dans le ressort de la Gouvernance d'Arras qui ont exprimé leurs doléances sont les suivantes :

Ablamzevelle, Acbietle-Petil, Agnières. le pays de l'Altoue, Ambrines, Anniy, Arl*ux. Atliies, Aubencbeul. Aubigny, Ayette;

Bailleul-Mr-Bertbould. Bailleulmont, Balllculval, Bancourt. Baralle, Basseux. Bavincouri, Beauf'irt.Beaumelz lez - Loges. Bellonr.e. Baguette, Berles-au-Boi».

au plus clairvoyant de soupçonner qu'une Révolution fût prochaine. Les paysans de l'Artois, soustraits par leur éloignement des grands centres de population à l'influence de l'esprit nouveau dont nous avons signalé les tendances, avaient conservé pour la Monarchie et la Religion l'attachement qui distinguait leurs pères; ni les scandales de Louis XV et de la Régence, ni les sarcasmes des philosophes n'avaient détruit en eux le respect dû au pouvoir; à leurs yeux, le Roi personnifiait la Patrie, et le Catholicisme était la base de l'ordre social.

Un grand nombre de communes manifestaient au Roi leurs sentiments d'amour et de confiance. Achiet-le-Petit résumait ainsi ses vœux : « Gloire du Roi et prospérité de l'État » . — Cottes-Saint-Hilaire disait : « L'entière confiance qu'ont les habitants dans les bontés paternelles de Sa Majesté ne

Berles-Xonchel, Benieville, Bélbonsarl, Bienvillers, Billy-Berclau, Blairville, Bouret, Bourlon, bucquoy, Buissy, Burbure;

Cambligneul. Cantimprê. Capel, Carvin, Corbebem, Cotles-Saint-Hilaire, Couin, Courcbelelleiex-Lambres, Cuhem ;

Dainville, Douchy, Duisans ;

Eaiicourl, Ecoivies, Écourt-Saint-Quenlin, Êcousl-Saiiit-Hein, Estrée-Caucby ; Foncquevillers, Fosseux. Fresnoy ; oavrelle, (iœulzin, douves, Gouzeaucourt, Guarbecque ; Habarcq, Harn. Hatnelincourt, llanescainp. Humes, Ilaut-Avesnes, Haute ville, Uavrincourl, llendecourt, Hénin-Liétard, Herniaville, llumbeicarup ; Incby. IxeMez-Hameau. Izel-lez-Èquerchiii ;

La Basecque, La Caucbie, U Herliere, Lagnieourt, Laires, Lambres-lcz-Douai, Loisou ;

Manville, Marœuil, Harquion. Matiïngbem. Mcrcatel, Mcrignies, Mcurcbtn, Mingova), Monctiiet, Moncby-au-Bois. Moiitenescourt ; Neuvlllc-Saint-Vaast, Neuvîreuil, Noyelle-sous-Bellonne ; Oignies, Oisy;

Palluel, Pommier, Pron ville, Puiseux-au-Val ; Quéant;

Hansart, Recourt, Rivière, Roclincourt, Rumaucourl ;

Sailly-au-Bots, Sailly-lez-Cambrai. Saint-Amand, Saint-Aubin, Saint-Floris, Saint-Laurent, SainteCalberine, Saucby-Caucby. Saucby-Le&lrée, Saudetnotit, Servins-en-Gobelle, Simcncourt, Souastre ;

Tbeius, Tincques ;

Viller»-Brftlin, Yillers-Plouicb, Vlmy, Vincty, Vitry, Vis; Wailly. Warlus, Wienes-cn-oresn.itux, Willerval.

leur fait pas demander le retour périodique des Etats généraux qu'ils ont lieu d'espérer; ils s'abandonnent à son amour pour ses peuples sur l'énormité des impôts qui les accablent ». — Les habitants de Couin a remerciaient trèsrespectueusement le Roi d'avoir voulu accorder les Etats généraux ; ils faisaient des vœux pour la personne sacrée du Roi et de la famille royale. * — Foncquevillers souhaitait « que Louis XVI et ses descendants fussent continuellement régnants, et que le Ciel répandit à jamais sur eux la plénitude de ses grûces et de ses bénédictions ». — « Espérons, lisons-nous dans le cahier de liâmes, que le Ciel voudra permettre que la maison régnante reste à jamais sur le trône. »

— Et dans celui de Matringhem : « Nous avons tant de confiance en la bonté et la sagesse de Sa Majesté, qu'elle voudra faire quelque attention à nos demandes ; et nous ne cesserons d'adresser au Ciel les vœux les plus fervents pour la conservation de la personne sacrée du Roi. Nous supplierons sans cesse le Tout- Puissant pour qu'il lui accorde le plus long règne; qu'il répandeses bénédictions sur toute la famille royale, et qu'il conserve à jamais le trône dans la famille des Bourbons. » — Sailly-au-ttois mettait <r toute sa confiance dans la justice et la bonté paternelle du Roi ».

— Sailly-lcz -Cambrai : « Sa Majesté sera très-humblement suppliée de croire que tous les habitants composant le Tiers- Etat du village de Sailly-lez-Cumbrai sont ses fidèles servitours et sujets, disposés à sacrifier leur fortune et à verser leur sang pour elle, et que, dans leurs remontrances, ils n'ont en vue que sa gloire, la prospérité de l'Etat et le soulagement du peuple. > — Tincqucs : « Que la divine Providence veuille que la maison régnante reste à jamais sur le trône; ce sont les vœux de son peuple ».-— Yillers-Plouieh : < Reconnaissance envers le Roi et amour de la Patrie ».

L'attachement à la religion marchait de pair avec la fidélité au Souverain ; plusieurs communes faisaient ainsi leur profession de foi : « Nous désirons vivre et mourir dans la religion catholique et romaine ; qu'elle soit seule reconnue »; ou bien et encore : « Quelle soit seule dominante dans tout le royaume ». Baralle, Bancourt, Carvin, Ilavrincourt, Inchy, Oignies, Pronville.... ajoutaient : a Laissant croire aux autres tout ce qu'ils voudront »; Ecourt-Saint-Quentin : « Détestant toute persécution contre toutes personnes qui en pratiqueraient une autre ». Afin de favoriser le recrutement du clergé, on proposait que renseignement des petits Séminaires fût gratuit ; tout au moins, qu'on accordât des bourses aux enfants chez qui se manifesterait une vocation ecclésiastique. Les Abbayes de l'Artois avaient proposé de se charger de la direction des collèges; cette offre était accueillie avec une vive satisfaction. Enfin, il était pour ainsi dire universel que, dans l'expression des doléances de la communauté, on n'oubliât pas d'exposer les besoins du cure.

Les vœux politiques des paroisses rurales étaient sages et modérés. Tout au plus en trouverait-on deux ou trois exagérés dans la forme ou dépourvus de raison : liâmes, par exemple, demandant « la suppression du déshonorant usage qui obligeait le Tiers-Etat à s'agenouiller en présentant au roi ses doléances, tandis que les représentants des deux autres ordres se tenaient debout », ajoutait à cette légitime réclamation : « Vingt-cinq millions d'hommes ne doivent pas être atterrés par l'orgueil d'un poignée d'autres.» (îouzeaucourt proposait rétablissement d'un conseil patriotique, destiné à surveiller les ministres et à prévenir de leurs abus le Roi et la Nation. « Que les flatteurs et les courtisans, disaient-ils, qui seraient convaincus d'avoir caché la vérité au Koi ou de l avoir trompé, soient regardés comme

infâmes, traîtres au Roi et à la Patrie. » La même paroisse attaquait les rentiers : « La classe la plus aisée des citoyens, qu'on appelle rentiers, et qui tiennent enfermées dans un portefeuille toutes leurs richesses, forme une espèce d'hommes du genre des parasites, inutiles à l'État, et cependant exempts de toutes charges. » Gouzeaucourt proposait encore que Ton mît des bornes « à la trop grande avidité du propriétaire envers les fermiers ; qu'on supprimât les pots-de-vin dans les baux; qu'on défendit que les preneurs à bail fussent déplacés, sinon pour cause absolument nécessaire. » — Uavrincourt s'associait à la plupart de ces vœux, rédigés par quelque tribun de village.

Ces tons discordants étaient rares dans le tableau; les doléances politiques ne sortaient pas habituellement des questions suivantes '. convocation périodique des Etats généraux; établissement de l'impôt par la Nation; double représentation du Tiers et vote par tête ; consolidation de la dette publique répartie entre toutes les provinces ; suppression des lettres d'exil et de cachet, « contraires, disait

Ecoivres, à la liberté naturelle et a la constitution d'un Etat monarchique, où le souverain ne peut régner que par les lois ». Trois paroisses demandaient que la responsabilité ministérielle fût proclamée.

L'ne réclamation essentiellement pratique, et qui se posait partout en première ligne, c'était la réduction des impôts. « Nous ne nous sentons plus la force d'en supporter davantage,disaient les habitants de Souastre. » Le pays de l'Allœue, comprenant les paroisses de Laventie, Fleurbaix, Saillysur-la-Lvs et La Gorgue, représentait qu'avant 1070 l'impôt n'était que de dix mille cinq cents livres, et qu'actuellement, pour ceutièmes, vingtièmes et fermes, il s'élevait à cent mille; aussi comptait-on trois mille pauvres dans ces quatre

communautés. — Dainville exposait en détail les chargea qui l'accablaient : « Nous payons deux vingtièmes, avec quatre sous pour livre du premier, et deux sous pour livre de l'imposition totale ; trois mille quatre cent quarante-six livres de deniers royaux ; six deniers pour livre par chaque tête de bétail, ce qui forme environ raille livres par an ; douze cents livres, année commune, sur la bière, le cidre et le vin. Un tonneau de petite bière, qui fait toute la subsistance du pauvre mercenaire, avec laquelle il étanche sa soif dans ses plus pénibles travaux, lui coûte quatorze sous de deniers royaux. Il n'est pas possible de nous mettre une paire de souliers aux pieds qui ne coûte dix sous des mêmes deniers royaux ; nous payons, au moyen de l'impôt du cuir, deux livres par chaque cheval portant collier. Pour peu qu'on nous charge de nouveaux impôts, il faut que nous succombions. Sur cent trente maisons, soixante sont sur la table des pauvres ! En effet, nous ne payons pas seulement l'impôt : MM. de Saint- Vaast nous demandent aussi dîme, terrage, gaule, blé de rente, relief au dixième denier ; ces messieurs sont les premiers propriétaires de nos biens a.

Un coup d'œil jeté sur le système d'impositions établies en Artois et sur leur répartition montrera que les plaintes des cultivateurs n'étaient pas dépourvues de fondement.

On comptait dans cette province deux sortes d'impôts, soit réels, soit personnels : ceux que le Roi percevait directement , ceux que les Etats levaient pour faire face aux charges envers le pouvoir central et aux dépenses d'administration.

L'ancienne Ayde, ou Composition d'Artois, avait été imposée sur les biens-fonds, à l'occasion de la rançon du roi Jean, et avait continué de subsister : elle s'élevait à 14,000

livres, et se répartirait entre les villes, bourgs et villages; le pays de l'Allœue payait une aide spéciale de 10,500 livres. L'ancien Abonnement avait pris naissance en 1701, le Roi ayant demande, pour le temps de la guerre seulement, un subside extraordinaire qu'on avait fixé à 500,000 livres, et qu'on payait en temps de paix comme en temps de guerre. De nouvelles exigences avaient créé de nouveaux Abonnements : l'Artois, en vertu de ses capitulations, était exempt de la taille personnelle, de la gabelle, des droits de timbre, contrôle, petit scel, ainsi que des autres charges comprises dans les cinq grosses Fermes du royaume ; mais le besoin d'argent avait amené la Royauté à méconnaître ces privilèges. Les Etats avaient lutté en vain ; pour sauver l'honneur des principes et se soustraire aux vexations des agents du Trésor, ils s'étaient engagés à payer une somme fixe. Les nouveaux Abonnements s'élevaient, en 1788, à 171,750 livres. Enfin, chaque année, les États offraient au Roi le don gratuit, qui était de 400,000 livres. Les contributions directes et mobilières versées h l'État formaient ainsi un total de 1,071,550 livres.

L'impôt réel perçu par le Roi sous le nom de Vingtième avait été établi pour toute la France en 1749 ; il frappait le revenu des immeubles et des offices. Au premier vingtième, on en avait ajouté deux autres (1756-1760). Les États, n'ayant pu se soustraire au paiement des vingtième», s'étaient chargés de les lever eux-mêmes ; ils payaient de ce chef 1, 100,000 livres. Non content des 2, 17 1 ,000 livres ainsi reçues de l'Artois, le Roi percevait, par ses agents directe, des droits de traite à l'entrée et à la sortie de cette province, comme si elle avait été un pays étranger. Il avait frappé d'un impôt les huiles, les cuirs, les papiers, les amidons ; il prélevait dix sous pour livre sur les épiceset amendes de toutes les juridictions; huit sous pour livre du produit des greffes;

dix sous pour livre sur les octrois que certaines villes s'étaient fait autoriser à établir ; sans compter le droit de francnef, exigé à chaque mutation de terre noble en mains roturières, l'amortissement établi sur les biens de main-morte, l'impôt des casernes, depuis longtemps détourné de sa destination, la contribution pour la milice, qui portait 65,8 il livres, la fourniture des fourrages, qui, s'opérant à prix réduit, entraînait la Province à une perte annuelle de 250,000 livres.

La majeure partie de ces impôts atteignaient indistinctement les habitants des villes et ceux des campagnes ; le don gratuit était même à la charge des bourgeois exclusivement. Line véritable inégalité existait, au contraire, dans la répartition des contributions levées au nom des États pour l'acquit des abonnements et des dépenses nécessaires au pays.

Les États avaient créé, dans ce double but, une contribution directe, appelée Centième, et des contributions indirectes. L'établissement du centième remontait à 1569 ; il produisait 215,000 livres. Au centième ordinaire étaient venus s'adjoindre les centièmes dits extraordinaires. En 1788, on avait perçu cinq centièmes, dont deux par anticipation sur les récoltes de 1789, soit 1,075,000 livres. Le Clergé, la Noblesse et les bourgeois des villes ne supportaient que la moitié du centième ordinaire ; les autres étaient acquittés sans distinction ni exception.

Les contributions indirectes étaient fort anciennes ; elles consistaient 1° en un droit sur les boissons ; tandis que les cultivateurs payaient le droit entier, les bourgeois n'en acquittaient que la moitié, les ecclésiastiques et les nobles le quart ; 2° en un droit sur les bêtes vives (chevaux, bœufs, moutons fixé par chaque aliénation au quarantième du prix pour les paysans, au soixantième seulement pour les autres. Cet impôt était très-impopulaire; mauvais en lui-même, il

obligeait les agents chargés de sa perception à des perquisitions fréquentes, à la marque des bestiaux, à des procèsverbaux sans nombre \

11 existait dans la condition des habitants de la campagne des vices d'organisation beaucoup plus graves que l'exagération et l'inégalité des impots ; ils tenaient moius à l'état des personnes qu'aux charges de toute nature dont la propriété se trouvait grevée. Pour nous rendre compte de la situation que les cahiers de doléances vont nous révéler, il est indispensable de remonter à ce régime féodal dont nous avons signalé, en examinant le système administratif de la province d'Artois, le caractère aristocratique et l'influence libérale, et qui, au point de vue social, après avoir été anéanti sous la double action de la Royauté et du Tiers-État, se survivait en quelque sorte dans un assemblage inextricable de droits obscurcis et déformés par le temps, devenus injustes, au moins en apparence; effets sans cause, partout qualifiés d'abus et sincèrement détestés.

On sait que la féodalité consistait en une vaste hiérarchie des personnes, fondée sur la hiérarchie des propriétés, et qui avait pour caractères essentiels les relations de vassalité et le morcellement de la souveraineté. L'Artois formait un grand fief dépendant de la Couronne, auquel se rattachaient une multitude de fiefs et d'arrière-fiefs dont les possesseurs, subordonnés les uns aux autres, étaient soumis à la double obligation de l'hommage et du service militaire. A côté des fiefs ou terres nobles, on rencontrait deux autres catégories de terres : la censive, appelée en Artois cotterie, tenue du sei-

1. Nous avons consulté sur te régime financier de l'Artois la Notice de Bultel (1718), les» rapports des commissaires aux fonds » (Archives départementales), et un mémoire fort intéressant : Aux députés de la province d'Artois, pétition en faveur itet laboureur» artétiens (I78i>).

gneur moyennant redevance ; le franc alleu, qui avait conservé sa roture et son indépendance, et dont la qualité devait être établie par titre. Longtemps seigneurie et noblesse avaient été unies : le service féodal s'opposait à ce que le fief sortît des mains du gentilhomme vassal ; et l'on ne rencontrait guère de nobles sans terre. D'un autre côté, la seigneurie, en Artois, avait été indissolublement liée à la justice ; la maxime romaine patronée par les légistes : a Toute justice émane du Roi », n'avait pu prévaloir sur le système germanique, qui faisait prononcer sur le fait et sur le droit par les hommes de fief, assemblés par le lieutenant du seigneur en présence de son procureur d'office et de son greffier; on disait avec raison dans ce pays : « Justice et Seigneurie ne sont qu'une seule et même chose ».

De ce régime, si décrié au XVIIIe siècle, et qui, pourtant, avait jadis apporté sa pierre à l'œuvre de la civilisation européenne, que restait-il dans la province d'Artois en 1780 ?

La Noblesse ne se confondait plus avec le corps féodal ; la création des armées permanentes avait mis fin au service militaire du ban et de l'arrière ban ; l'hommage était tombé en désuétude. Un grand nombre de fiefs avaient passé des mains de la Noblesse appauvrie en celles du Tiers-Etat, enrichi par le commerce. La vanité avait favorisé ces transformations : combien de bourgeois, malgré les droits considérables de nouvel acquêt perçus à chaque aliénation de terre noble au profit d'un roturier, achetaient un fief seigneurial dans le but unique d'ajouter à leur nom patronymique un nom de lieu, et de se donner ainsi un faux air de gcntilhoinmerie? En même temps, la multiplicité des anoblissements, consentis par la faveur royale ou résultant de l'acquisition de certains offices, avait diminué l'importance de l'ancienne Noblesse. N'avons-nous pas vu, dans la dernière assemblée des

États d'Artois, un grand nombre de membres de cet ordre assez oublieux des traditions pour contester la valeur attachée à l'antiquité du titre et à l'importance de la seigneurie?

Il résultait de ces changements qu'en 1789, la noblesse et la seigneurie se trouvaient souvent séparées, et que la distinction entre les nobles et les non nobles, quant à l'état des personnes, était devenue plus honorifique que réelle. Le droit exclusif de remplir les charges de Cour et de porter des armes, le privilège de posséder les grades militaires, l'exemption du droit de franc-fief et de la taille royale ; en droit civil, certaines modifications à la loi commune pour les prérogatives de l'aînesse, le douaire, la garde des enfants et la spécialité de juridiction ; en droit criminel, la faveur d'être décapité et non pendu; en droit canon, l'attribution de quelques bénéfices, tels étaient, mis à part les droits seigneuriaux, les seules prérogatives conservées à la Noblesse par rapport aux roturiers.

Suivant la coutume générale d'Artois, une partie de ces privilèges n'avait même pas d'existence,puisqu'on ne connaissait, dans cette province, ni taille, ni dérogations de juridiction, et que, entre nobles ou non nobles, une loi commune réglait la garde des enfants et le partage des successions. L'exemption du droit domanial de frano-fief et quelques inégalités dans les impositions formaient, à vrai dire, les seuls avantages pécuniaires de la Noblesse artésienne.

D'après ces considérations, on ne s'étonnera pas qu'à la veille de la Révolution, les populations rurales de l'Artois et spécialement de la Gouvernance d'Arras ne manifestaient envers les nobles aucun sentiment d'hostilité. La plupart des gentilshommes vivaient simplement dans leur terre, se montraient bienfaisants, et entretenaient avec les autres habitants des rapports fréquents et faciles ; ils étaient à vrai dire les premiers des paysans. Aussi les distinctions

honorifiques de la Noblesse n'étaient pas jalousées ; tout ce que réclamaient les cultivateurs, c'était rentière égalité d'impôt, la suppression du droit de franc-fief, et parfois l'admission aux grades militaires (Bancourt, Écoust-Saint- Mein, etc.). « Que la Noblesse, lisons-nous dans les doléances d'Ëstrée-Cauchv et de Yillcrs-Brûlin, soit maintenue dans tous ses droits qui ne sont point à charge au peuple et notamment dans celui d'occuper les emplois militaires, préférant lesdits habitants être commandés par la Noblesse que par les bourgeois, et espérant néanmoins pouvoir un jour remplir lesdits emplois, après avoir vieilli dans l'état militaire ou mérité cette récompense par des actions honorables. — Il n'est pas de Français, déclaraient les habitants de Dainville, qui ne sache et ne convienne que la Noblesse a des droits à des distinctions honorifiques; loin d'en être jaloux, nous demandons simplement que la campagne cesse de porter presque seule le fardeau des impôts. »

Mais si les nobles, sauf quelques exceptions, étaient aimés et respectés personnellement, l'aversion pour les droits seigneuriaux, quel que fût celui qui en jouit, seigneur laïque ou ecclésiastique, atteignait le plus haut degré d'intensité. Les relations de vassalité et la hiérarchie des terres nobles avaient depuis longtemps disparu; la distinction entre les fiefs et les censives s'était perpétuée dans un intérêt purement fiscal. Ainsi le seigneur continuait de percevoir, à chaque mutation, le profit de lods et ventes ou relief, résultant autrefois de son consentement à l'aliénation du fief, qui changeait les conditions du service féodal ; de même, il conservait la faculté de se substituer à l'acquéreur d'un fief de sa mouvance, à la condition de le rendre indemne. La cotteric ou censive paraissait l'égale du franc alleu ; mais elle payait toujours au seigneur de qui elle était tenue au temps féodal, ici une rente en argent, générale-

ment modique à cause de la diminution de la valeur monétaire, là un prélèvement en nature sur les fruits des fonds, souvent considérable. Les justices seigneuriales, négligées par les uns, abandonnées par les autres, tombaient en décadence ; les droits de police qui en étaient l'accessoire : banalité, droits de ebasse, de colombier, de plantis, etc., continuaient de croître et de prospérer.

L'examen des cabiers de doléances nous permettra, en faisant la part d'une certaine exagération employée de tout temps par ceux qui se plaignent, de faire connaître, pour l'Artois et en 1781), le tableau fidèle de la propriété, mis en regard des derniers vestiges du régime féodal.

Xon-seulement le profit des lods et ventes était perçu par le seigneur ; mais, le plus souvent, on en exagérait l'importance, et on l'exigeait en debors des cas pour lesquels il avait été régulièrement constitué. Bailleul-sir-Berthould, Berneville, Koclincourt, Saint-Sauveur et Saint- Laurent demandaient que le droit des dixièmes deniers, qu'ils prétendaient avoir été substitué à dix deniers perçus originairement à ebaque relief et mutation, et qui privait, dans ce cas, les vassaux du dixième de leur fortune contre le droit commun de la province, fût réduit au cas d'aliénation et déchange ; que pour les autres mutations, on n'exigeât qu'un relief à mereby, c'est-à-dire le revenu d'une année, payable en deux ans. Gavrcllc, Saint-Laurent, le pays de l'Allœue, Billy-lîerelau se plaignaient de ce que l'Abbaye de Saint-Vnast, seigneur de ces paroisses, prenait un relief au dixième tant à la mort qu'à l'achat, et prélevait même ce droit sur les biens des pauvres et des églises : à cet effet, l'Abbaye de Saint- Vaast faisait choisir par la commune un homme vivant et mourant, à la mort de qui le relief était dû. A l>ourt-Saint-Quentiu, le seigneur se faisait payer le dixième dénier en c:i- de vente, et le dixième du dixième,

nommé vente et rôle. « Les rentes foncières portaient deux tiers en plus des deniers que l'on payait à Sa Majesté. L'ouragan avait détruit les avêtis, et cependant le seigneur n'avait fait aucune remise aux habitants. On ne dépouillera pas, disaient-ils, le blé nécessaire pour les semailles. » A Sainte-Catherine, « des enfants perdaient-ils leurs père et mère, il fallait donner la dixième partie de leurs biens pour droit de relief, que le seigneur exigeait à chaque mutation ». Les biens tenus de l'Abbaye de Mont-Saint-Éloi payaient, en relief et mutation, le sixième denier, a On ne voit, ajoutaient les rédacteurs du cahier, rien de plus onéreux que tous ces prétendus droits, d'autant plus que tous nos biens paient l'impôt au Roi, sans avoir égard aux charges. »

Sous diverses dénominations, et dans des proportions très-variables, le seigneur avait droit au partage des récoltes croissant sur les fonds tenus de la seigneurie. A Achiet-le- Petit, toutes les terres, sauf quarante mesures, supportaient huit pour cent de terrage, même les fiefs. Arlcux était chargé de rentes seigneuriales qui égalaient jusqu'à deux rasières à la mesure ; sur cent quatre-vingt-seize mesures de terres, il existait un terrage de huit pour cent. Aubencheul payait, comme droit de soyeté, cinq boisseaux de blé à la mesure ou mencaudéc. Le comte d'Oisy prétendait, en outre, à huit bottes au cent pour terrage. Des droits de terrage, soyeté, champart pesaient sur une grande partie du terroir de Baralle, à raison de dix pour cent et au-dessus. Les habitante « suppliaient très-humblement Sa Majesté de supprimer ces droits onéreux qui mettaient un obstacle insurmontable au progrès de l'agriculture de ce canton, et qui, dans peu, les forceraient, à leur grand regret, à faire ce que firent autrefois les protestants : à chercher ailleurs une patrie. Impossible de subsister, si on continue à enlever les

trois quarts des moissons par des chaniparts, terrages, etc. Le propriétaire a la quatrième partie ; mais le décimateur en prend la douzième, le moissonneur la douzième, l'impôt la dixième, sans compter les dégâts d'un gibier innombrable qui dévore la campagne en verdure. 11 ne reste donc plus au malheureux cultivateur que la peine et la douleur. » Le pays de TAllœue payuit une redevance appelée mine d'avoine, qui jadis avait été accordée à Robert de Héthune, en retour de la protection qu'il donnait au pays. Robert avait engagé ce droit à divers, et il s'était perpétué, sans que l'on sut à quel titre. A Bellonne et à Bourlon, les droits de terrage et de soyeté égalaient, sur certains fonds, huit et dix pour cent des récoltes. A Marquion, on levait, pour droit de soyeté, cinq boisseaux de blé et d'avoine par mencaudéc. Les droits seigneuriaux montaient à dix-huit et vingt-quatre pour cent ; certaines terres produisaient à peine de quoi y satisfaire. Le droit de terrage s'élevait pour Meurchin à la sixième ou ù la cinquième partie de la récolte. A Rumaucourt les habitants étaient obligés de mener à la grange du seigneur, pour son champart, vingt-quatre à trente-quatre gerbes du cent ; de lui fournir, pour soyeté, cinq boisseaux et deux mencaudées de blé et d'avoine ; de lui remettre, pour terrage, cinq, dix, quinze du cent de toutes espèces d'avétis; et jamais le seigneur n'avait produit aucun titre constitutif de telles redevances. \<c eomte d'Oisy prélevait à Sailly-lez-Cambrai deux mencauds à la mesure pour soyeté, tant en blé qu'en grains de mars. Le seigneur de Sauchy- Cauchy exigeait, chaque année, des droits de taille, de four et de Saint-Remi, alors qu'il n'existait même pas de four commun, ni d'autre matière qui pût donner lieu à ces perceptions. A llaneseamps et à Souastre , un très-grand nombre de terres, chargées de dîmes et chaniparts, payaient encore d'autres droit* seigneuriaux, tel* que jour de X«>el et

mi- mars, réputés rentes, payables en arpent ou en avoine. Yitry était chargé envers divers seigneurs, d'un champart de trois mille rasières de blé et d'avoine, ce qui diminuait de moitié la valeur du terroir. « L'avoine, disaient les doléants, ayant déjà payé une fois la dîme et le champart, doit-elle être susceptible d'un deuxième paiement ? Ces dites charges deviennent si fatigantes qu'à peine peut-on payer les deniers royaux. »

Dix-sept communes vassales de l'Abbaye de Saint-Vaast lui payaient annuellement un tribut particulier, appelé Gaule. Le droit de gaule, gave ou gavenne fmot tiré du flamand et signifiant la même chose que présent^ avait pour origine la protection armée que les tenanciers d'une église ou d'une abbaye avaient reçue jadis de son avoué ou défenseur. La gaule perçue par l'Abbaye de Saint-Vaast avait été concédée d'abord aux comtes de Flandre ; elle avait passé de mains en mains, et appartenait à Saint-Vaast depuis le XV* siècle ; elle rapportait environ dix-sept mille rasières d'avoine. Une grande inégalité régnait dans l'assiette de cet impôt. A Sainte-Catherine, par exemple, « telle mesure de manoir payait trois rasières d'avoine de gaule, telle autre six, telle autre dix, ainsi jusqu'au montant de quinze rasières à la mesure ». Le droit de gaule soulevait une clameur de haro parmi les contribuables. « Dans le Cambrésis, disait Berncville, et partout où les malheureux ont pu porter leurs plaintes jusqu'aux tribunaux, la gaule a été abolie ; le Parlement vient de se déchirer en faveur de Koclincourt. » Dainville qualifiait le droit de gaule de « véritable extorsion »; Gavrelle, et d'objet odieux * r>.

Les banalités avaient un double objet : le moulin et le

l. Voir, sur le droit de gaule, le mémoire publié par M. Le Glay. (Archires du Sord de la France, 18.W,

four. A Sailly-lez-Cambrai, le droit de four était d'un sou par tête au-dessus de sept ans. Le vassal était obligé d'acheter sa farine ou de moudre son blé au moulin du seigneur, de cuire son pain au four du seigneur. Dans quelques communes (Bancourt, Laires} existait aussi la banalité du taureau. Les habitants de Bavincourt et L'Arbret se plaignaient d'être forcés de porter les grains qu'ils avaient besoin de faire moudre à une lieue et demie environ de leur demeure, a ce qui les réduisait souvent à la triste nécessité d'envoyer a quatre lieues acheter du pain pour leur subsistance ». Écourt était soumis à la banalité envers le comte d'Oisy, dont le moulin était éloigné de trois quarts de lieue. Oisy et Sauchy-Caiichy faisaient observer que souvent le propriétaire du moulin banal n'avait pas en magasin les grains et farines nécessaires à la consommation ordinaire des bannerés. Itumaucourt dénonçait la banalité des moulins du comte d'Oisy comme ne reposant sur aucun titre, et n'ayant été reconnue publiquement que par les confiscations de pi«in et farine, ainsi que par les amendes que les officiers de ce seigneur avaient prononcées.

Le comte d'Oisy, seigneur de Marquion, de Rumaucourt, de Sailly-lez-Cambrai..., exigeait, sans titre, un jour de corvée par an de tous les vassaux qui possédaient chevaux et chariots. Sauchy-Cauchy et Écoivres qualifiaient ces droits de corvée « de reste de servitude odieux à la nation française ». Bailleulval déclarait que les corvées, les banalités n'étaient « qu'une tyrannie dans les fers de laquelle ils gémissaient depuis trop longtemps. — Les paysans sont des hommes comme les autres, disait Bailleul-sir-Bcrthoult ; ils veulent avoir les mêmes droits et être déchargés des banalités. i>

Le droit de chasse, en raison de son exercice plus général.

soulevait une réprobation universelle. Ce n'était point qu'on jalousât ce privilège en lui-même; on était souvent disposé à le réserver au seigneur, sauf l'obligation de réparer le dégât causé par le gibier. Havrincourt motivait ainsi son consentement : « II serait dangereux de rendre la chasse publique, et de fournir aux gens oisifs et aux vagabonds un prétexte pour être toujours armés ». Mais ce que les cultivateurs dépeignaient sous les couleurs les plus sombres, c'étaient les dégâts causés par l'excessive multiplication du gibier, que favorisaient les garennes et les remises. Le comte d'Oisy figurait au premier rang des dévastateurs de récoltes : a Sur le terroir de la cliâtellenie, disent Arleux et Aubencbeul, le gibier dévaste tous les avêtis; les cultivateurs se verront forcés d'abandonner leur exploitation ». Gouzeaucourt propose « de faire détruire le gibier, aux dépens du seigneur, par les soldats en garnison dans la ville la plus proche des champs dévastés ». A Marquion, « le gibier mange la plupart des récoltes, et met les habitants hors d'état de satisfaire à la demande du prince, leur Roi chéri ». A Sauchy-Cauchy, le gibier est devenu si commun qu'il se rend familièrement jusque dans les potagers, où il ravage tout ce qui se présente, à plus forte raison les terres qui sont en plaine. A Rumaucourt, à Bellone, les lièvres, les lapins, les perdrix, les faisans dévastent entièrement les avêtis, le comte d'Oisy ne chassant pas et ne faisant pas chasser. A Palhiel, les grains d'hiver ont été tous rongés, les légumes détruits, les petits arbres à fruit pelés ; o qu'il soit ordonné provisoirement au comte d'Oisy de tuer son gibier, demande-t-on, si mieux il n'aime autoriser les habitants de la cliâtellenie à faire une chasse générale, parce que les grains de mars éprouveraient le même sort que ceux de saison ». — Certains seigneurs, en se livrant au plaisir de la chasse, payaient sans meivi à travers les récoltes.

et achevaient l'œuvre du gibier. Pendant les semailles, c'était le tour des pigeons ; ils s'abattaient par volées sur les champs voisins du manoir féodal, et un fléau succédait à un autre fléau.

Le droit féodal avait attribué aux seigneurs les choses qui n'étaient à personne ; en certains villages, on avait rangé dans cette catégorie les chemins et les lieux vides. Tout au moins, les seigneurs exerçaient sur les chemins un droit de justice. Le plantis seigneurial tirait son origine de cette double prétention. Dans le principe, l'entretien des chemins était une obligation inhérente au droit d'en planter les bords. Mais, avec le temps, le seigneur s'était débarrassé de toute obligation ; il ne se contentait plus de border d'arbres les chemins royaux et vicomtiers : les simples voies, le8 rues mêmes étaient embarrassées par des plantations riveraines. A l'intérieur des villages, l'accès des maisons se trouvait obstrué (Aubcncheul, Corbchcm, Souastre\ En pleins champs, les arbres, trop rapprochés les uns des autres et rarement ébranchés, privaient d'air les terres voisines

Bellone, Bourlon, lîîvière\ Ce n'était pas assez de planter les chemins ; partout où il existait un marais commun, les seigneurs s'étaient permis de l'entourer d'arbres, et d'établir une croisée d'arbres dans toute sa longueur et sa largeur

Bellone .

Les communes avaient été troublées d'une manière plus grave dans la jouissance de leurs marais : sous le prétexte, plus ou moins plausible, qu'a une époque reculée l'usage des marais avait été concédé à titre de tolérance et avec rétention du tréfonds, les seigneurs avaient imaginé de cantonner ces droits problématiques sur un tiers de la surface du sol et d'abandonner, disaient-ils, aux habitants du lieu la pleine propriété (\v< deux autres tiers. Amiuy, Barallc,

Ecourt, Izel, Rumaucourt, Sauchy-Cauchy, Pronvillc, Saint- Aubin se révoltaient contre une telle usurpation, décorée du nom de Triage.

Tandis que ces vestiges informes d'anciens droits dont . on ne comprenait plus la signification rappelaient seuls, en Artois, l'existence du régime féodal, l'Église conservait intégralement les richesses que les fondations royales, les largesses des princes et la piété des fidèles avaient accumulées entre ses mains durant le cours des siècles. On se trouvait de tous côtés en présence de puissantes abbayes dont l'histoire se liait aux fastes mêmes de la nation Artésienne ; c'était par leur soin (pie le pays, jadis couvert de bois et de marais, avait été défriché et cultivé; autour des établissements fondés par elles, les populations s'étaient groupées : l'église avait formé la paroisse. La ville d'Arras elle-même ne devait-elle pas à l'Abbaye royale de Saint-Yaast, la plus < impartante de toutes les communautés de la province, une existence longtemps distincte de l'antique cité «les Atrébatcs? On comprend que les biens d'église, améliorés par une sage administration , avaient pris en Artois un développement considérable.

Les cahiers des paroisses rurales ne renfermaient guère d'attaques contre la propriété ecclésiastique, en tant que droit : comme celle des simples particuliers, elle était réputée inviolable. Néanmoins, en certains lieux, l'extension de la main-morte semblait d'autant plus démesurée que l'Eglise, en ce temps de décadence, semblait parfois oublier la destination véritable des biens terrestres dont elle était le dépositaire. Les abus introduits dans la perception des dîmes, le système déplorable des conunendes et la non-résidence des liants dignitaires ecclésiastiques excitaient, comme les droits féodaux dont les abbaves avaient du reste leur

grande part, les plaintes des populations même les plus attachées u la Keligiou.

Écoutons ttailleul-sir-Bcrthoult : « L'état ecclésiastique jouit des trois quarts des biens de la province, tant en biens fonds, dîmes, tcrrages, gaule, rentes, reliefs et droits seigneuriaux.— L'Artois n'est pauvre, dit Mingoval, que parce que les ecclésiastiques et mains-mortes emportent les deux tiers des propriétés, et que cette province a été, et sera toujours le théâtre des guerres. » Neuville représente que les villages sont tellement circonscrits par les terres de Saint-Vaast qu'il n'est plus possible d'établir d'habitations, et demande que le Roi ordonne à l'Abbaye d'abandonner des terrains en arrentement, pour y bâtir.

Le droit de dime, en Artois comme dans tous les pays chrétiens, remontait à la plus haute antiquité. 11 avait sa source dans cette croyance pieuse que celui qui perçoit les fruits de la terre en doit légitimement une partie à Dieu, auteur de tous biens, et à ses ministres. Tu placard de Charles- Quint, de l'an 13*20, avait consacré l'existence de la dime et en avait réglé l'exercice. Suivant les anciens usages du pays, la dime ne devait être perçue que sur les quatre gros fruits : blé, avoine, seigle, escourgeon. Le décimateur était chargé de pourvoir à la réparation du chœur de l'église, aux frais du culte, à la subsistance du curé qui desservait la paroisse, et au soulagement des pauvres. La quotité des dirues était modérée.

La dime perçue dans ces conditions, aucune paroisse n'aurait élevé la voix pour en demander lu suppression. Mais à mesure que, dans l'Kglise elle-même, l'esprit de foi et de charité s'était refroidi , les décimateurs, abbayes ou gros bénéficie rs, avaient cherché à recevoir le plus possible et à dépenser dans une proportion inverse ; la dime avait

été appliquée ii des fruits qui d'abord n'étaient pas déclinables : aux graines grasses, aux fourrages, au tabac, aux lins, aux légumes, au croît des animaux ; elle s'était élevée jusqu'à huit pour cent. Et cependant, ici Y église tombait en ruines ; là, le curé se trouvait réduit à une portion tellement congrue qu'il ne pouvait suffire à ses besoins matériels et aux charges de son ministère. Les malades manquaient de soulagement ; les pauvres n'étaient pas suffisamment secourus ; les décimateurs faisaient aux communes des procès ruineux. « Nous payons la dime, représentaient les habitants de Dainville, pour avoir un prêtre qui nous instruise et nous conduise dans la voie du salut ; ils lui fournissent sa pension alimentaire ; mais le logement est-il moins nécessaire à la vie ? Nos seigneurs , disait Ecourt - Saint- Quentin, qui sont en même temps décimateurs, exigent la dîme sur toutes sortes de fruits, même dans les enclos et manoirs; ils ont épouvanté et ruiné une quantité d'habitants en leur faisant des procès. Que la dime soit restituée à l'église à laquelle elle est attachée à charge d'âmes; sinon, que les charges soient remplies ; qu'on abandonne aux cures une partie suffisante pour qu'ils puissent vivre honorablement, soulager leurs pauvres et faire leurs fonctions gratis. » A Harnes, l'Abbaye de Saint-Pierre, de Gand, t qui possédait six cents rasières de terre, et qui, sous forme de dîmes, terrages, rentes seigneuriales, canons, arrentements, banalités de four et moulin, percevait les deux tiers des revenus du territoire ; qui s'était emparé de quatre-vingt-dix mesures de terre formant le Marclvc de Vaumôme ; qui abusait du droit de planter et exigeait le tiers du marais ; qui exerçait en justice la plus grande rigueur contre les retardataires, levait la dime par force sur les terrains récemment défrichés, nonobstant les ordonnances qui en exemptaient pour vingt ans. » A Loison, la même abbaye a prenait dime,

terrage et vente sur les mêmes corps de terre, ce qui lui produisait plus de moitié du revenu du territoire ». Tincques se plaignait que les gros déciniateurs, qui percevaient sept et demi pour cent des récoltes, n'avaient jamais donné la moindre chose pour soulager les pauvres.

On signalait partout un autre abus : la dime se payait en nature; mais les décimateurs affermaient à des tiers le droit de la lever. Les pailles, si nécessaires à la culture, étaient ainsi transportées hors du village (Bellonne, Canibligneul, Corbehem,.Guarbecque;. « Plus d'exportation des fruits des contribuables, dîmes, terrages, champart, d'un terroir sur un autre, disaient les habitants de Villers-Plouich, plus de perception en nature affermée aux étrangers; ce sont, aux yeux des cultivateurs, des sangsues de leur terroir qu'ils haïssent comme autant d'usurpateurs. »

La commende était plus impopulaire encore que la dîme ; et jamais impopularité ne fut plus méritée. On sait qu'une abbaye se trouvait en commende quand la place de l'abbé régulier était occupée par un ecclésiastique étranger, nommé par le Roi et investi par le Pape du droit de disposer, pendant sa vie, du revenu attaché au lot abbatial, sans remplir aucune charge. La province d'Artois faisant partie, au point de vue de la discipline, de l'église Belgique et non de l'église Gallicane, n'avait pas subi le joug de la commende, presque général dans l'intérieur de la France. Cependant, il arrivait parfois que, sous prétexte de « circonstances particulières et de vues supérieures », on donnait les abbayes de l'Artois en commende à des ecclésiastiques revêtus de la dignité de cardinal ou issus de princes souverains, « pour cette fois seulement, disaient les bulles et les brevets de nomination, et sans tirer à conséquence ». En 1789, trois abbayes de l'Artois, Saint-Vaast, Anchin

et Cercamps, se trouvaient atteintes par cette o lèpre des ordres monastiques 1 » .

Le cardinal de Rohan-Guénienéc, évêque de Strasbourg, avait reçu l'abbaye de Saint-Vaast en comuiende, le 7 juillet 1780. Prélat de cour, il succédait à un abbé régulier, I). Briois, qui avait donné l'exemple de toutes les vertus. Le cardinal de Rohan, ne résidant pas à Arras, ne s'occupait de son abbaye que pour en tirer le plus d'argent possible. Ses agents avaient résilié les baux passés par son prédécesseur, augmenté les fermages, auparavant très-niodérés, fractionné plusieurs marches de terre, mis en culture les marais affectés au pâturage des bestiaux. Ces changements excitaient le mécontentement des auciens fermiers et des populations. Doléances de Béthousart, Saint- Aubin, Villers- Brûlin.,

A quoi servent donc ces abbés commendataires, se demandaient les paysans ? et si le Roi a le droit de disposer du lot abbatial des monastères de l'Artois au profit d'ecclésiastiques étrangers à tous ordres religieux, que ne conserve-t-il ces revenus pour lui-même? au moins tout le monde en profiterait. Cette idée fit fortune. La conduite du cardinal de Rohan, si gravement compromis dans l'aflaire du collier de la Reine.servit sans doute à la propager. « Que Sa Majesté, dit Ambricourt, se rende abbé commendatairc des biens des abbayes donnés par ses pères. » — Annay : <i Plus d'abbés commendataires; qu'on les remplace par des abbés réguliers, si mieux n'aime le Roi s'approprier la commende ». — Aucbel : « Que le Roi se nomme abbé commendataire de toutes les abbayes à leur vacance, en nommant des abbés réguliers, et en faisant rentrer le tiers des revenus ». — Aubigny : « Que le Roi soit l'abbé des abbayes » . — Baralle :

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