‹ La Jeunesse de Robespierre et la convocation des États généraux en ArtoisChapitre 57 sur 111 · Avit aux Curés. In-8\ 1G pag · texte numérisé non relu

Avit aux Curés. In-8\ 1G pag

Les idées et les sentiments du curé d'Hersin 1 étaient partagés par beaucoup de curés de campagne ; ils saluaient avec transport l'avènement d'un jour nouveau dont ils n'entrevoyaient que l'aurore, et se disposaient à prêter aux représentants des communes le plus ferme appui.

De toutes les questions qui excitaient le mécontentement contre le haut clergé, celle de la répartition des dîmes était la plus irritante ; elle tenait à la fois à l'ordre matériel, à la dignité du prêtre ayant charge d'âmes, et même à l'accomplissement de son ministère.

Sous forme d' « observations », un auteur anonyme, versé dans les matières ecclésiastiques, présenta «c aux bons et utiles pasteurs de la province d'Artois un précis historique sur les dîmes, depuis les premiers siècles de l'Église jusqu'à l'édit de 1786, qui avait porté les portions congrues à sept cents livres pour les curés et à trois cent cinquante livres pour les vicaires. Il entreprit de montrer que les capitu-

I . Ces idées et ces sentiments se traduisaient, avec peu de mesure, en vers aussi bien qu'en prose, témoin la Requête des Cu./< de France au Roi :

Tandis que le Prélat, dans la fleor de ses jours,

Presse le mol duvet d'un fauteuil de velonrs,

Et, remplissant de loin les devoirs de la crosse,

Fait rouler dans Paris nn superbe carrosse,

D'avides receveurs et de riches fermiers

Lui comptent, chaque mois, les ducats par milliers.

Pour fournir aux plaisirs auxquels l'Abbé s'adonne,

En mille et mille endroits l'agriculteur moissonne.

D'un Benedicamui entonné mollement

L'inutile chanoine est payé grassement.

Voilà les forts appuie, les épaules robustes

Sur qui doivent tomber des Décimes si justes.

Mais pour s'en garantir ensemble conjurés,

Ils jettent ce fardeau sur le dos des curés.

Pour tout bien on nous laisse, en nous coupant la bourse,

Du triste Requiem la honteuse ressource.

Il faut, pour nous donner le vivre et les habits,

Qu'Esnilapc et la fièvre égorgent nos brebis,

Ht qu'on nous voie, hélas ! vers une sépulture

Voier, comme un coroeau, cherchant notre pâture.

laires, les conciles et la jurisprudence avaient attribué le tiers des dimes aux curés. « C'est, disait-il, la portion la plus occupée et la plus utile du clergé qui, après des siècles d'oppression, réclame ce que toutes les lois lui ont accordé, tant pour son honnête entretien que pour pouvoir exercer l'aumône et l'hospitalité. » Pour lui donner satisfaction, a les abbayes pourraient sacrifier la moitié de leurs dîmes, si on ne les chargeait plus d'abbés commendataires et de pensions. Elles devaient donc solliciter l'exonération de ce double fardeau ». On ne demandait aucun sacrifice aux hôpitaux, aux séminaires et aux collèges; ces établissements ne possédaient qu'un petit nombre de dimes. Les chapitres, au contraire, en absorbaient une grande part : il serait facile d'en attribuer une partie aux curés, si l'on réduisait le nombre des prébendes, et si on réunissait aux chapitres les collégiales, qui gênaient partout le service des paroisses. On rappelait enfin que les capitulaires assignaient la troisième partie de la dime aux fabriques, chargées de l'entretien et de la réparation des presbytères, et que les gros décimateurs de l'Artois avaient soin de se soustraire à cette règle \

Ce n'était pas seulement des rangs des curés de campagne que partaient les coups dirigés contre le haut clergé. L'n des membres de la Noblesse avait attaqué les abbayes, et représenté les religieux comme des êtres inutiles, dont il importait de se débarrasser. On lui répondit par un écrit fort vif, dans lequel on n'épargna pas les personnalités a.

a Ce maillotin, disait-on au détracteur des abbayes, ou

1. Observations sur Us Jixmti et la portion congrue pour servir à la rédaction des demandes, plaintes et doléances des bons cl utiles pasteurs de la province d'Artois.

2. Enctn-e un pour un autre, ou Attrai* qui peut, ln-8», 8 pages.

plutôt ce dcmailloté, ne rougit pas d'envoyer, par des valets couverts de sa livrée, porter chez ses voisins, cultivateurs ou simples particuliers, des écrits calomnieux, afin d'insinuer à ces honnêtes gens ses principes destructeurs. Les religieux, selon lui, ne sont que des êtres inutiles, des vampires insatiables, qui épuisent la ressource du peuple

Redressons un moment cet ostrogoth sur ses pieds do derrière, et faisons briller à ses yeux le glaive de la haine publique, qui Ta cent mille fois percé.

« Uépondez-moi, s'il vous plaît, Monsieur le Marquis; vous croyez-vous aussi utile à la Patrie que la plus petite abbnye de la province? Voyons donc quels sout les effets de votre bienfaisance et de votre humanité. Depuis que votre existence pèse sur la terre, vous avez ruiné cent fermiers par votre infâme juiverie; vous avez, par contre-coup, affamé dix mille citoyens, qui vivaient du superflu de l'aisance de ces fermiers ; vous vous êtes rendu le bourreau de votre propre famille et l'opprobre de la Noblesse. N'est-il pas vrai, soyez sincère, Monsieur le Marquis, que vous vous foriez traîner tous les jours à c.. nud sur le gravier, depuis llupuume jusqu'à Arras, si, par ce moyen aussi pénible que déshonorant, vous pouviez seulement joindre la modique somme de vingt-quatre sols à votre immense fortune. Et vous osez prôner aux simples qui vous entourent le bonheur de vivre sous la dépendance des gentilshommes. Ah! si tous les gentilshommes vous ressemblaient, il faudrait les étouffer, parce qu'ils seraieut autaut de monstres! Mettez, Monsieur le Marquis, mettez la main à la conscience, si toutefois vous en avez encore, et dites-moi si vous avez autant assisté les pauvres pendant tout le temps de votre longue vie que votre voisine l'abbaye d'Arruuaise les assiste ]>endant le court espace d'une semaine? Vous n'oseriez soutenir l'affirmative, et les pleurs que vous avez

fait répandre si abondamment rouvriraient leurs sources, pour accuser à la face du monde entier votre barbare avarice.

« Il est de fait, continuait l'irascible avocat des communautés religieuses, qu'une abbaye qui sera une fois moins riche qu'un seigneur particulier fera une fois plus de bien aux pauvres que ce seigneur; et cela est très-naturel : ce seigneur aura une famille à pourvoir, ou des chiens à nourrir, ou des maîtresses à entretenir, ou des valets inutiles à stipendier, ou la passion du jeu à assouvir, et souvent toutes ces charges ensemble pressureront et absorberont tellement son revenu qu'il ne pourra pas acquitter ses dettes les plus sacrées.

« Je vous prends à témoin de cette vérité affligeante, pauvres d'Arras, qui avez reçu tant de secours de la charité chrétienne d'un abbé religieux que vous pleurez encore et que vous pleurerez longtemps ! Quel bien vous a fait le grand seigneur qui le remplace ? Ma plume se refuse à le tracer. . . Il a borné sa bienfaisance à vous faire distribuer un peu de charbon de terre pendant l'hiver le plus rigoureux qui ait affligé l'Artois depuis dix siècles. Et ses dignes agents ont osé consigner dans les papiers publics le témoignage exemplaire de sa rare humanité '. 0 Briois ! où êtesvous ? »

La discorde entre les défenseurs des ordres privilégiés, dont les intérêts semblaient solidaires, devait profiter à l'ennemi commun, qui déjà songeait au partage de leurs richesses. Le défenseur des abbayes cherchait à détourner le péril en désarmant la convoitise : « Vous vous croyez déjà enrichis des dépouilles de ces maisons ! Sots que vous êtes!

1. Les Feuillet dArtoi$ avaient annoncé plasieors distributions de charbon faites aux pauvres d'Arras au nom de M. Ruban, abbé coinmeudataire de Sainl-VaaM.

vous ne voyez donc pas le piège que l'on vous tend ?. . . Qui sont ceux, dites-moi, qui habitent les cloîtres? Ce sont vos fils, vos frères, vos oncles, vos neveux, vos cousins, tous gens du Tiers-État, tous gens qui auraient partagé votre héritage ou votre succession, s'ils étaient restés dans le monde. Sous ce point de vue, vous devez donc, et vous devrez encore une grande partie de votre fortune a ces établissements que vous voulez proscrire.

« Cependant, par la suppression des maisons religieuses, vous ne vous privez pas seulement de ces avantages particuliers ; vous ruinez encore la province ; et cela n'est pas difficile à prouver : ou les biens des abbayes éteintes seront réunis au domaine royal, ou ils seront vendus. Si on les réunit au domaine, ils seront administrés comme le domaine, c'est-à-dire qu'ils ne rapporteront point, par chaque année, au trésor royal le centième de leurs revenus, et il n'y aura que quelques admodiataires qui en profiteront. Dès lors, quel soulagement pouvez-vous attendre du produit d'une pareille régie? Si l'on vend ces biens, qui en fera l'acquisition? Des millionnaires dont la France fourmille, et qui, par leur brigandage, ont absorbé ses richesses. Ainsi, à la place d'une abbaye florissante, vous verrez s'élever un palais fastueux, où un faquin titré, dont le père portait la mandillc, viendra étaler, pendant quinze jours de Tannée, sur les débris d'un corps usé de débauches, son luxe et son orgueil, insulter à votre misère, et retourner ensuite, dans un char doré, dissiper au sein de la capitale, avec des filles perdues, les sommes immenses que vous lui aurez fournies au prix de vos sueurs...

« Tous ceux qui vous tiendront le même langage, croyez qu'ils ne veulent que leur bien particulier, et non pas le vôtre. Croyez qu'il n'est rien de plus sacré que le droit de la propriété ; que les maisons religieuses possèdent à aussi

juste titre que les autres citoyens. Souvenez-vous, en un mot, que, si vous attaquez la propriété d'autrui, vous renversez la digue que vous voulez élever pour défendre la vôtre. » Ces raisons étaient excellentes; mais elles n'auraient rien perdu à être exposées sur un autre ton.

Avec plus de modération, M. Lair du Vaucelles, député de la paroisse de Saulty,prit la défense des laboureurs '. 11 représenta dans un langage digne qui convenait à de pareilles discussions, que l'Artois ne possédant aucune manufacture et n'ayant aucun genre de commerce, la culture de la terre était Tunique occupation de ses habitants ; il fit valoir les funestes effets de la mauvaise répartition de l'impôt, et les charges énormes et inégales dont l'agriculture était grevée par les dîmes, les champarts, les cens, les rentes seigneuriales. La quotité des champarts et des dîmes variait, d'après ses indications, d'un trentième à un cinquième de la récolte. Pour réformer ces abus, il sollicitait la réorganisation des États sur des bases moins aristocratiques ; il demandait aussi que les baux pussent être prolongés à vingtsept ans sans engendrer ni droit de contrôle et d'insinuation pour le fisc, ni profit de lods et ventes pour le seigneur ; que les baux des terres dépendant des bénéfices ne fussent pas résiliés par la mort ou le changement du titulaire. Les fermiers, dans la situation précaire où les plaçait cette menace perpétuelle d'éviction, 'peut-être en pure perte, n'osaient se livrer à des dépenses d'engrais ; aussi l'héritage du simple cultivateur rendait-il le double, le triple de la terre louée par les bénéficient; de même, la manse conventuelle réservée aux religieux des abbayes, qui ne comprenait que le tiers des revenus, donnait partout un produit beaucoup plus élevé

]. Aux diyutit de la provint* d'Artois à l'assemblée des trois orJrcs.

que la manse abbatiale. Le pétitionnaire exposait enfin les vices du système hypothécaire de la province : pour conférer une hypothèque, il fallait, selon la coutume d'Artois, simuler une mise de fait et remplir les formalités de la saisie immobilière.

On voit, par ces exemples, comment la presse, faisant son apparition sur la scène politique, usait d'une entière liberté pour l'attaque ou pour la défense des institutions ébranlées. Les candidats à la députation dont les aspirations étaient connues ou simplement soupçonnées n'échappaient pas davantage à son contrôle. L'avocat Guffroy, déguisé sous le pseudonyme de « Darras, sentinelle artésienne », racontait ù ses concitoyens un rêve dans lequel il avait vu se pré* senter à lui tous ceux qui recherchaient les suffrages populaires.

Le futur auteur du Iiougy/f ou le Frank en vedette , celui qui devait prononcer contre Louis XVI un vote de mort accompagné des plus viles injures, commençait sa revue électorale par une profession de foi royaliste qui devait faire envie à Maximilien de Robespierre : « Artésiens! citoyens, nous allons avoir une Patrie, si nous secondons les vues bienfaisantes de l'auguste chef des Français. (Je ne nomme pas Louis XVI le roi de France, mais le roi des Français. La propriété des cœurs, qu'il a et qu'il acquiert journellement, est bien plus précieuse que la plus brillante conquête et que l'empire sur des terres dénuées d'habitants.) Artésiens, citoyens, si, par un reste de préjugé oppresseur, le Clergé et la Noblesse ne veulent pas partager avec nous ce titre attachant, nous n'en serons pas moins citoyens; nous n'eu serons pas moins Artésiens; nous n'en serons pas moins la Nation

1. La itntinelle arténenne ou Ma tV un vieux soldat d'Arrni (1G pages in-89), signé Darras. grenadier au régiment des Francs, première compagnie de Franchise, capitaine Auvrai.

française ; elle peut exister sans eux, cette nation ; aimer son Roi sans eux ; faire le bien sans eux. »

Le vieux soldat avait rêvé qu'il était encore grenadier.

On allait faire rassemblée de tout le pays d'Artois dans une vaste campagne « où le Roi devait se trouver en esprit ; (son image est dans tous les cœurs roturiers, et n'a pas besoin d'être ailleurs;. Il ne devait y avoir dans cette assemblée que des citoyens ; on l'avait chargé de garder" la principale entrée.

« Je vis d'abord arriver une foule de gens pêle-mêle qui s'agitaient horriblement en tous sens. Je les entendis qui

calomniaient le Roi, son ministre et son conseil Aucun

des individus de cette foule n'avait ni figure expresse, ni caractère marqué ; c'était un mélange homogène de croix de toutes les figures, de bâtons crochus, de cordons, de glands, de plumets, de calottes, de bonnets carrés, de mitres, de porteurs de sacs pleins d'argent, de célibataires, de femmes mondaines..., de financiers, de gros pensionnaires, etc., qui bourdonnaient comme des guêpes. »

Le vieux soldat pousse le cri : « Qui va là ? — C'est le corps du Clergé et de la Noblesse entrant aux Etats : nous sommes les deux tiers de la Nation artésienne; du moins nous valons ces deux tiers... Nous venons par ordre, afin

de préserver le Tiers-Etat de sa ruine nous consentons

à la répartition égale des impôts. . . . nous voulons opiner par ordre. C'est ainsi que nous venons, et que nous voulons être aux États généraux. — La sentinelle les repousse ; ils s'en vont en murmurant que le Tiers-Etat voulait être le maître...., que c'était affreux...., qu'on serait bientôt assassiné chez soi par ces gens-là. »

L'évéquc d'Arras passait pour solliciter auprès du Clergé un mandat que nous le verrons bientôt refuser. Le grenadier trace ainsi le portrait du Prélat : « Peu après vint un

grand homme, voix grosse et renforcée, ton d'assurance... J 'avais son signalement et la consigne expresse de l'écarter.

— Qui va là ?... Il n'entre là que des Artésiens, entendezvous; vous ne l'êtes pas : allez, ne m'obligez pas de vous en dire davantage.. — Mais il y a plus de vingt ans que je suis en Artois; c'est moi qui gouverne la province, qui suis président-né des Etats. On sait que j'ai dit que je voulais mourir dans ce pays, au bien duquel je suis attaché. Il n'a tenu qu'à moi d'être ministre ; mais j'ai préféré aller aux États généraux. Je compte bien aussi que mes curés, à qui je ferai dire et croire que je les ai fait admettre, ne feront pas comme ailleurs ; qu'ils ne nommeront pas l'un d'eux à mon préjudice. On me le doit à titre de reconnaissance. D'ailleurs, je les ai fait convoquer à Arras, afin de leur donner à dincr. J'irai donc aux Etats généraux; nous verrons après ce que je ferai ; l'Artois me sera toujours cher.

— On ne passe pas ; retirez- vous, ou sinon Au reste,

souvenez-vous que l'on sait que vous avez toujours été l'espion du Gouvernement sous les mauvais ministres; que vous êtes l'ami d'un Brienne, avec qui vous avez travaillé. Vous n'êtes attaché à l'Artois que pour être facilement à la Cour, comme un gourmand est attaché à son échelle, tandis qu'il <ueille les fruits dans le jardin de son voisin ; vous êtes attaché à l'Artois, comme ces plantes étrangères et parasites qui épuisent les sucs du sol qui les environne avec tous ceux qu'on y apporte. Allez, vous avez beau faire ; avec votre esprit et votre intrigue, vous ne parviendrez pas y faire croire que vous valez un bon Artésien. Tâchez de vous rendre à votre état, du moins à l'état de votre robe ; restez parmi les vôtres, si vous voulez un jour obtenir le poste de souffleur d'encensoir des chérubins ; c'est là votre destination... Allez! »

Si (luflroy, juge nu tribunal de l Évêché, traitait ainsi

1 cvêque d'Arras, on comprendra sans peine qu'il ne gardait aucun ménagement envers les autres candidats, à quelque ordre qu'ils appartinssent. C'est à peine si deux ou trois, parmi lesquels, le duc de Guines, trouvaient grâce a ses yeux.ee Ah ! c'est vous, mon général, disait-il au gouverneur d'Artois. Vous êtes Artésien, vous, quoique vous dépendiez de la Cour; mais en jurant, foi d'Artésien, que vous ferez votre devoir, on croit à votre prohité ; et j'ai la consigne de vous laisser entrer. »

Dans cette galerie de portraits, ou plutôt de caricatures, il est difficile de reconnaître aujourd'hui des personnages dont le nom était alors transparent. Toutefois, l'un des candidats repoussés par Guffroy paraît être Maximilien de Robespierre :

« Pour moi, sentinelle, je vais entrer. — Je ne veux pas entrer aux États généraux. Je suis pourtant Artésien; j'ai discuté les droits du Tiers contre la Noblesse avec une douceur si angélique que mes ennemis ont été forcés à me rendre justice en m'appelant l'agneau enragé !!! Ça me fait honneur. Au moins vous sentez bien que le Tiers-État n'a pas de plus zélé défenseur. — On n'passe pas. Adieu. Allez, plaideur cnfiellé ; on doit craindre la rage des agneaux ; tâchez (pie votre colère concentrée ne vous donne pas un nouvel épanchement de bile. »

LIVliE X

La réunion des trois ordres de la province d'Artois, fixée d'abord au l.'t avril, avait été ajournée au lundi '20, le duc de (îuines ayant instruit les ministres « du mauvais état et peut-être de la nullité d'assemblées qui résulteraient d'une convocation prescrite pendant la quinzaine de Pâques, dans un pays aussi religieux que Tétait cette province » ».

Au jour indiqué, les trois ordres s'assemblèrent dans la principale nef de la Cathédrale d'Arras, en présence d'un grand concours de peuple, par-devaut le duc de Gui nés, assisté de M. C'uuwet de llaly, lieutenant général de la Gouvernance. I/évêque d'Arras célébra la messe du Saint- Ksprit ; tous les membres présents prêtèrent serment « de bien et fidèlement procéder, d'abord à la rédaction d'un seul cahier, s'il était ainsi convenu par les trois ordres, ou séparément à celui de chacun d'eux, et ensuite à l'élection des députés chargés de représenter aux États généraux les trois ordres de la province. »

1. lettre & M le gar.lc <ks «c .iu\ ri & U >\f Puyvtfur. — rtSil^-j ,U> l'Empire.

Après l'accomplissement de cette formalité, le gouverneur montra, dans un discours plein dune patriotique confiance, combien la solennité était mémorable : « Pour la première fois, la province d'Artois, représentée par son suffrage général, allait manifester ce dévouement à ses devoirs, cet esprit de sagesse, cette loyale conduite dont elle avait si souvent donné l'exemple », et concourir, avec une noble émulation des trois- ordres, au salut de la France. Il exposa quels étaient les principes constitutionnels dont l intérèt national, d'accord avec le temps et la raison, exigeait la consécration.

« Nous ne cesserons, dit-il, de maintenir comme national et fondamental ce principe que la France, vu sa situation, son étendue, et cette constitution si antique, si longtemps respectée et si facile à rendre heureuse, ne peut cesser d'être une monarchie. Nous reconnaîtrons, comme nous le devons, que le Souverain juste, bon par excellence, qui a renoncé aux titres arbitraires que lui ont transmis les rois ses prédécesseurs pour ne proclamer que les droits naturels de sa nation, n'a fait qu'ajouter plus de force encore à la solidité de ce principe. Nous nous affermirons dans celui qu'une monarchie ne peut exister avec la confusion de tous les rangs, mais qu'en même temps, il est nécessaire que, depuis le Monarque jusqu'au dernier citoyen, chacun y ait sa place marquée. Il est indispensable aussi qu'il ne s'y trouve personne à qui la loi ne garantisse les mêmes avantages, ne fixe les mêmes sacrifices proportionnellement, dans la classe où le sort Ta placé, ni aucun homme enfiu qu'un mérite transcendant ne doive porter du dernier rang au plus élevé. »

Ces vérités reconnues et consacrées, la Nation unie au Roi devait former une famille libre sous une autorité purement paternelle. « Le Roi n'avait-il pas posé lui-môme les

bases de la constitution la plus désirable, lorsqu'il avait fait autbentiquement annoncer que sa volonté était de ne proroger aucun impôt sans le consentement des Etats généraux du royaume; d'assurer leur retour successif; de les consulter sur l'intervalle qu'il conviendrait de déterminer entre les époques de leur convocation ; et, quand il aurait éprouvé leur sagesse, de leur donner une stabilité qui put produire la confiance et les mettre à l'abri d'une variation dans les sentiments des rois, ses successeurs; de préférer les délibérations durables des États généraux aux conseils passagers de ses ministres ; de prévenir , de la manière la plus grave, les désordres que leur conduite et leur incapacité pourraient introduire dans les finances, en concertant avec les États généraux les moyens les plus propres à atteindre ce but ; de fixer à cet effet toutes les dépenses, sans distinguer celles qui tenaient plus particulièrement à sa personne; d'inviter les Etats généraux à examiner la grande question des lettres de cachet et la règle à observer dans cette partie de son administration, son intention étant d'abandonner à la loi tout ce qu'elle pouvait exécuter pour le maintien de l'ordre ; de recevoir les avis des États généraux sur la mesure de liberté qu'il convenait d'accorder h la Presse et à la publicité des ouvrages relatifs à l'administration, au gouvernement, ou à tout autre objet public ; d'établir enfin, avec le concours de ses fidèles sujets, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressaient leur bonheur et la prospérité du royaume. Sans doute, la raison indiquait toutes ces sources de prospérité ; l'usage immémorial y était contraire La Nation n'était consultée que sur la levée des impôts, devenus excessifs, et jamais sur les moyens d'en prévenir l'impérieuse et fatale nécessité. C'était donc à une loyauté dont aucun règne n'avait présenté l'exemple que Ton devait

rétablissement des droits vraiment et essentiellement utiles, qui allaient devenir ceux de la constitution française. »

Une telle situation marquait la conduite que le corps électoral devait suivre : « Alors que le Uoi s'engageait à tout, refuser d'en prendre acte et préférer d'exiger, n'était-ce pas évidemment remettre en question ce que le Roi avait luimême posé en fait ? Heureusement, poursuivait l'orateur, il ne s'agit plus que de confiance en des promesses aussi solennelles qu'étendues, que de réclamations reconnaissantes et sensibles de leur accomplissement; et cette forme, d'après laquelle nous rédigerons nos cahiers, nous dirigerons nos pouvoirs, loin de perdre de sa force pour ne paraître que modérée, ne fera, au contraire, par son extrême précision, qu'ajouter à sa véritable énergie. »

Le duc de (îuines mettait sa popularité au service du Roi et de la concorde civique : « C'est du fond de mon cœur, Messieurs, que je me permets et vous soumets ces réflexions sur toutes les demandes qui n'intéresseraient pas particulièrement la Province; celles qui lui seraient personnelles ne pouvant être, au contraire, trop précisément exprimées. Mes concitoyens ne peuvent se méprendre aux sentiments qui m'inspirent pour leur bonheur et pour leur gloire : j'en attesterais, s'il était nécessaire, ces vœux indulgents qui m'ont porté à leur tète, et dont l'effet a déterminé encore la disposition qui me réunit à eux aujourd'hui, pour poser, de concert, la première pierre du grand édifice. Qu'il me soit permis d'y graver, et de vouer ainsi à l'immortalité, ce nouveau motif, ce juste hommage de ma reconnaissance et de mon zèle à leur consacrer toutes les actions de ma vie. »

La lettre du Roi du 21 janvier et cet appel du duc de (■uines à la concorde et à la fidélité monarchique furent les seuls actes par lesquels le Pouvoir intervint dans les élec-

tions de 1789. Non-seulement aucune pression ne fut exercée sur les réunions préparatoires; mais ni la correspondance du duc de Guines, ni les procès-verbaux, ni les documents étrangers que nous avons consultés ne révèlent la moindre trace d'influence, sur l'un ou l'autre des trois ordres, pendant le cours de leurs opérations : jamais Gouvernement n'accorda à la Nation assemblée une liberté plus complète.

Lorsque le duc de Guînes eut terminé son allocution, « l'éveque d'Arras, au nom des trois ordres, fit un discours en réponse, dans lequel, avec beaucoup d'énergie, il dépeignit la misère publique, établit la nécessité de corriger les abus, de revoir les lois pour en faire de meilleures, et démontra combien il était intéressant de se rallier autour du trône pour en soutenir les splendeurs ' ». Donnant l'exemple des sacrifices à la chose publique, l'évoque d'Arras ajouta : « L'ordre du Clergé entend remettre à la Nation assemblée l'exercice de celles de ses exemptions et immunités qui pourraient être onéreuses aux autres classes de la Nation ; il veut supporter, dans la plus juste et la plus égale proportion de ses propriétés, toutes les charges et impositions publiques qui auront été librement consenties par le concours des trois ordres de l'État. »

Cette déclaration patriotique ayant été unanimement accueillie par le Clergé, la Noblesse se leva, et tous les membres de cet ordre déclarèrent y adhérer. <* Et à l'instant, dit le procès-verbal, nous, duc de Guines, au nom de l'ordre de la Noblesse, ainsi que M. l'évèque d'Arras au nom de celui du Clergé, nous étant avancés jusqu'aux premiers bancs occupés par le Tiers-État, avons annoncé aux membres de cet ordre le consentement que venaient de donner les deux

1. Ce discours n'est qu'indiqué dans les procès-verbaux. Nous empruntons cette analyse à l'écrit de M. Daucbez, avocat : M. Dauche: à ses enfants.

ordres du Clergé et de la Noblesse de supporter dans une égale proportion toutes les charges et impositions publiques, ce qui fut universellement applaudi par lesdits membres du Tiers-État et par tous les assistants. Nous avons ensuite levé la séance, en invitant tous les membres des trois ordres de se rendre incessamment dans les salles de l'Hôpital général de cette ville, où nous avons transporté le siège dudit Bailliage royal et Gouvernance d'Arras. »

Le Clergé se réunit à l'hôpital général, sous la présidence de M. de Conzié. A l'appel des membres de cet ordre convoqués dans les sept bailliages de la province, on vit comparaître, soit personnellement, soit par procureurs, les évoques d'Arras, de Saint-Omer, de Boulogne ; quatorze chapitres et collégiales; vingt-six abbayes d'hommes, onze abbayes de femmes, trente-neuf communautés religieuses ; vingt prieurs et prévôts, les bénéficiers de huit chapitres, trente-cinq bénéficiers simples, dix-neuf chapelains ; les députés du clergé de seize paroisses urbaines, et quatre cent soixante-dix curés et vicaires, dont deux cent quarante-huit présents et deux cent vingt-deux représentés.

L'ordre du Clergé entendait-il procéder conjointement avec les deux autres à la rédaction du cahier de doléances et à l'élection des députés généraux ? Telle était la première question à résoudre. 11 fut unanimement décidé que l'on agirait séparément, sauf à communiquer à la Noblesse et au Tiers-Ktat le cahier du Clergé, et à fondre en un seul les cahiers des trois ordres. Cela fait, on se borna, dans la première séance, à nommer quatre commissaires chargés de l'enregistrement des pouvoirs '.

1. La pluralité des suffrages se réunit en faveur de MM. Becque, curé de Ricbebourg; Roussel, secrétaire du chapitre d'Arras ; Debrcl, curé de Ricaluetz, et 1). Bclancourt, religieux d'Aucby.

Le lendemain, 21 avril, on organisa de nouvelles commissions pour la vérification des procurations et titres, et la rédaction du cahier de doléances. L élection se fit îi raison d'un pour vingt, et par diocèses : les membres du diocèse dArras restant dans la salle du Clergé, ceux du diocèse de Boulogne se retirant dans la salle du Tiers-État, qui était en ce moment vacante, ceux des diocèses de Saint- Omer, Amiens, Cambrai, Noyon et Tournai faisant leur choix dans la chapelle de l'hôpital

Une harmonie apparente présida à ces opérations préliminaires. Avec une égale entente, s'il faut s'en rapporter au texte du procès-verbal, on décida que le cahier des doléances se composerait de deux parties, rédigées séparément : la première devait comprendre le « cahier général de Tordre » ; la seconde, le a cahier de l'Eglise ».

La vérification des pouvoirs souleva une première difficulté, relative aux abbés et aux dignitaires des chapitres; les

). La commission chargée de vérifier les pouvoirs fut composée de Mil. l'abbé de Saint-André-au-Bois; l'abbé de Choques, le prieur de Cercamp ; de Lys, chanoine d'Arra* ; Beugin, chanoine de Saint-Omer ; Chrétien, chanoine de l-ons; Cressent, chanoine de Lillers; Régnier, curé de Neuville-Saint- Vaast ; Morel, curé de Monchy-le-Preux ; Coil, curé de Gauchin-Légal ; Fossé, curé de Qtiéant ; Diot, curé de Ligny-sur-Cancbe ; Ficvé, curé de Carvin-Lpinoy ; Lefebvre, doyen de Lillers ; Dutertre, curé de Frugcs ; Defarques, curé d'Oerbelles, et Roussel, bénéficier.

La commission chargée de préparer le cahier général se composa de MM. l'abbé de Saint-Berlin ; l'abbé d'H4nin-Liétard ; de Bovet, prévôt d'Arras ; d'Aumale, doyt-n de Saint-Omer; Puységur, prévôt d'Aire ; d'Aux. prévôl de Uéthune ; le grand prieur d'Ancbin -, Le Roux, doyen de Saint-Pol ; Duflos, curé d'Hesmond ; Renard, curé de Saint-llilaire en Frévent ; Duhamel, curé de horUverque ; Re\cl, curé de Sainte-Aldegonde (Saint-Omer) ; Deudou, curé de Lebuoiuière , Boudart, curé de La Couture; Dubois, curé de Carency ; Béhin, curé d'Hersin; Desnissel, curé de Busnes ; Sauvage, curé de Forest , Beugbln, curé et doyen d llerly ; Simon, bénéficier, et Gosse, vicaire de Saint-Etienne.

Les curés se réservèrent exclusivement la rédaction du « cahier de l'Église». Ils choisirent pour commissaires : Mal. Lo Bas, curé de Lens; Bourdon, curé de Bourges ; Pronier, curé de Drouvin , Le Dieu, curé de Saint- Aubert, d'Arras ; Hornei. curé de Zudausque ; Vincent, curé d'Œuf ; Raimond, curé de Filliévres ; Paternel, curé de Saint-Martin Cavron ; Holquln, curé d Eurlnghem ; Sokecl, curé de Salnte«Marguchte, de Saint-Omer ; Rucaille, curé de Cotiem ; Dcfourdrinoy, curé d'Aubin ; Cauct, curé de Morval, et le curé d'Hénin-Liétard.

curés leur contestèrent le droit de présence et de suffrage attaché au titre de leur bénéfice. Le duc de Guînes, à la décision de qui la commission s'en était rapportée, donna une interprétation favorable à l'opinion des curés. Les commissaires à la rédaction des cahiers procédèrent ensuite à leur travail dans les salles que l'évêque d'Arras avait mises à leur disposition en son palais épiscopal. La rédaction fut arrêtée le jour même; et aussitôt, MM. Desruelle, religieux de Saint-Vaast, et Behin, curé d'Hersin, firent lecture à l'assemblée des projets ainsi préparés.

Le cahier général rangeait en deux chapitres ce qui avait trait 1* à la religion et à la discipline ecclésiastique ; 2° à l'administration législative et financière du royaume et de l'Artois'.

Le Clergé demandait que la religion catholique conservât exclusivement l'exercice public de son culte; que la religion et les bonnes mœurs fussent efficacement protégées ; que les conciles provinciaux fussent rétablis, les collèges confiés aux monastères. Il sollicitait l'intervention du Roi, non-seulement dans certaines questions mixtes : suppression des commendes, législation des dîmes, etc., mais sur plusieurs points qui nous paraissent purement ecclésiastiques, tels que le régime des officialités, la résidence des bénéficier*, la collation des cures et des bénéfices. De tels vœux s'expliquent sans doute par l'intime alliance qui existait en France entre l'Kglise et l'État ; néanmoins ils étaient pleins de dangers. Le Clergé, en effet, en n'opérant pas lui-même et à l'aide de ses chefs spirituels ses réformes intérieures, ouvrait la porte à ces fauteurs de constitution civile, qui amèneront bientôt, par leur immixtion dans le domaine des consciences, des déchirements si profonds au milieu d'une société déjà trop divisée.

A part ces réserves, on doit reconnaître que le Clergé,

sans sacrifier les conditions nécessaires au maintien de la constitution du royaume, se prononçait ouvertement pour toutes les réformes utiles. Ainsi, d'une part, il déclarait que la France était une monarchie composée de trois ordres distincts, égaux, indépendants; il voulait que Ton votât par ordre et non par tête, si ce n'est en matière d'impôt ; que la propriété ne reçût aucune atteinte ; d'autre part, il demandait le retour périodique des États généraux, l'égale répartition des impôts, la création d'une caisse d'amortissement, le respect de la liberté individuelle, la réforme de la procédure et de l'organisation judiciaire, la suppression des garennes. De même, en ce qui concernait l'Artois, le Clergé était d'avis qu'aucun changement ne fût introduit dans l'administration de la province sans le consentement des trois ordres ; mais il faisait des vœux pour la publicité des comptes, la représentation suffisante des curés aux États, l'élection des officiers municipaux par les communes \

Les rédacteurs du cahier général s'étaient contentés, sur la question des dîmes, de proposer l'augmentation des portions congrues et de solliciter une loi claire et précise relativement aux choses décimables et aux charges des déciniateurs. Les curés et vicaires réservèrent à cet unique objet presque tout leur cahier particulier. Leurs doléances révélaient assurément un état de gêne auquel il était urgent de remédier; mais cette préoccupation si grande d'intérêts matériels chez les gardiens de l'ordre moral n'était-elle pas un signe du temps? Ne trahissait-elle pas, même parmi les meilleurs, un certain abaissement des âmes? D'autres symptômes non moins fâcheux se révélaient dans les suivants : « Que le casuel forcé soit supprimé comme onéreux

l. Voir le cahier, que nous reproduisons in extcuo dans TApPENricE, ainsi que ceux de la Noblesse et du Tiere-ÉUt.

pour le peuple, odieux et avilissant pour le clergé ; qu'on abolisse les servitudes auxquelles certains patrons, tant chapitres qu'abbayes, ont assujetti les curés, comme de chanter chez eux répitre à la messe, une leçon à matines, de porter le dais à leurs processions, d'y assister au dernier rang, etc., etc. » Querelles mesquines, en vérité, sur lesquelles, au milieu de circonstances aussi graves, il eût été plus digne de garder le silence.

La lecture du cahier de doléances, faite dans rassemblée du Clergé, n'amena, semble-t-il, aucune discussion. Le procès-verbal relate simplement ce qui suit : « Le cahier a été unanimement arrêté par ladite assemblée, et ensuite par 1 cvèque d'Arras signé et paraphé, pour éviter tout changement, ainsi que par M. Diot, curé de Ligny-sur- C anche , que la dite assemblée , vu l'indisposition de M. Becque, curé de Richebourg, a nommé sur-le-champ et par acclamation seul secrétaire de l'ordre. » Malheureusement ce calme était plus apparent que réel.

L'élection des députés du Clergé aux États généraux avait été remise au lendemain, 28 avril. MM. Sproit, abbé d'Héniu-Liétard, Letebvre de («ouy, chanoine d'Amis, et Dutios, curé d'Hesmond, furent désignés comme scrutateurs. La séance, ouverte à huit heures du matin, se prolongea jusqu'au soir, sans que le procès- verbal révèle l'emploi de cette journée : <t A quatre heures de relevée, lisonsnous dans cet acte, il a été procédé au recensement. Les scrutateurs ont déclaré à l'assemblée qu'il se trouvait deux billets au-dessus du nombre des votants ; en conséquence, lesdits billets ont été sur-le-champ brûlés, et la séance remise au lendemain. »

Malgré le silence gardé par le secrétaire, il est probable que la séance du 08 avril n'avait pas été consacrée tout en

tière à déposer des bulletins dans l'urne, et que des dissentiments avaient éclaté entre les deux fractions de l'ordre du Clergé. On sait que la composition de l'assemblée électorale assurait la prédominance aux curés sur les représentants des abbayes et des chapitres ; que, dans le choix des commissaires, la majorité avait été constamment acquise aux premiers, et qu'ils avaient obtenu, sinon exigé, la rédaction séparée de leurs doléances particulières. Sans doute le haut clergé, composé d'hommes intelligents et habitués aux affaires, avait eu la sagesse de maintenir la paix au moyen de concessions multipliées. Ktait-ce néanmoins par esprit d'accommodement qu'il avait donné au projet de doléances rédigé par les commissaires, une approbation absolue, et que toutes les difficultés s'étaient trouvées résolues comme par enchantement ? Le procès-verbal du '21) avril répond à la question, et montre que, le plus souvent, les dignitaires ecclésiastiques avaient été réduits à s'incliner devant la force numérique sans avoir la peine de discuter les raisons qu'avaient pu exposer MM. les curés : « Comme on allait procéder à un nouveau scrutin, MM. les abbés réguliers, chapitres, abbayes, communautés ecclésiastiques de la province d'Artois déclarent qu'instruits des abus que MM. les curés faisaient, depuis le commencement de l'assemblée, de la prépondérance du nombre qui leur est assurée, de leurs réunions journalières dans la maison des Jacobins de cette ville, où ils concertent, entre eux seuls et exclusivement à tous autres, les délibérations de l'assemblée, le choix des officiers qui doivent y être nommés, celui des députés aux Ktate généraux qui doivent y être élus, d'où il résulte que les autres membres du clergé sont prives de toute intluence réelle, et réduits à n être que les témoins de l'exécution arrêtée d'avance par MM. les curés, ont déclaré et déclarent qu'il ne leur est plus permis d'assister à ladite assemblée, de

laquelle ils se retirent, protestant contre tout ce qui s'y est fait ou pourrait s'y faire contre les intérêts de tous et chacun d'eux; desquelles déclarations et protestations ils nous prient de leur donner acte et les faire inscrire au procèsverbal, et se sont retirés. »

Le clergé inférieur ne fit aucune tentative pour empêcher cette scission déplorable : « En conséquence, poursuit sèchement le secrétaire, nous avons aux dits abbés, chapitres et communautés donné acte de leurs déclarations et protestations, dont ils nous ont remis copies collation nées qui demeureront annexées au présent procès- verbal. »

Les remontrances et protestations des abbés réguliers, chapitres, abbayes et communautés ecclésiastiques de la province d'Artois étaient ainsi motivées :

« Le règlement du 24 janvier pour la convocation des État* généraux n'est que provisoire, et ses dispositions seront un des premiers objets de l'examen des États généraux. C'était une raison pour l'exécuter provisoirement; mais c'en est une, en même temps, pour réclamer avec plus de force contre les défauts qui s'y trouvent, et en demander avec plus de confiance le redressement.

« Ces défauts, par rapport à la convocation du Clergé, sont :

« 1° L'extrême disproportion d'influence entre le Clergé du premier et celui du second ordre. Elle est contraire à ce que les usages qu'on peut appeler constitutionnels, d'accord avec les principes religieux de la Monarchie, ont toujours donné à la prééminence de la dignité épiscopale ; et à plusieurs égards, elle deviendrait aussi nuisible au bien de l'État qu'à celui de l'Eglise.

« 2* La distinction établie entre les ecclésiastiques des villes et ceux des campagnes. Elle n'est autorisée par aucun

motif suffisant ; elle détruit même ce principe d'égalité dans la jouissance des droits de citoyens, qui seul a pu paraître justifier la nouveauté de la disposition précédente.

« 3° L'égalité de représentation pour les différentes communautés ecclésiastiques, qui toutes sont réduites à un seul député ou fondé de procuration, malgré la très-grande inégalité que mettent entre elles, soit le nombre des individus qui les composent, soit l'étendue des propriétés qu'elles possèdent.

< 4° L'atteinte portée aux droits dont doivent jouir,comme citoyens, ecclésiastiques et titulaires de bénéfices, tous les membres des églises, tant cathédrales que collégiales ; droits dont on conserve scrupuleusement l'exercice au plus petit bénéficier, au simple ecclésiastique constitué dans les ordres sacrés, et dont les neuf dixièmes et plus des chanoines, les dix-neuf vingtièmes et plus des bénéficiers des églises se trouvent prives.

a 5° Le silence du règlement sur les dignitaires des églises, qui a donné lieu de leur contester le droit de présence et de suffrage évidemment attaché au titre de leur bénéfice, et d'écarter ainsi d'une convocation générale de tous les ecclésiastiques ceux qui, dans l'ordre hiérarchique du clergé séculier, sont, après les évêques, les premiers ecclésiastiques des diocèses.

« 6° Le silence gardé encore sur les chanoines titulaires de bénéfices ou propriétaires de fiefs particulière, ainsi que sur les députés des abbayes qui ont des abbés réguliers, d'après lequel on s'est cru autorisé à demander l'exclusion des uns, sous le prétexte que, par le simple concours ù la nomination des députés de leurs chapitres, ils avait consommé tout leur droit ; celle des autres, sur le motif que les abbés réguliers, déjà personnellement appelés, pouvaient être regardés en même temps comme les représentants de leur communauté.

a Ces défauts essentiels du règlement ; l'abus que l'on s fait de ses imperfections par des interprétations arbitraires et injustes ; ce qui en est résulté dans les assemblées bailliagères, où une excessive prépondérance a rendu les curés seuls maîtres des délibérations : ce qui en résultera dans l'assemblée des États généraux, où les quatre cinquièmes des représentants du Clergé seront uniquement composés de curés députés par des curés; toutes ces considérations imposeraient aux chapitres, aux abbayes, aux corps et communautés ecclésiastiques l'obligation de protester hautement et contre la convocation du Clergé dans les assemblées des Bailliages et contre la formation de la chambre ecclésiastique aux prochains États généraux. Cette obligation serait impérieuse surtout pour les chapitres de cathédrales, conservateurs nés des droits sacrés de 1 episcopat et des sages principes qui, réglant la hiérarchie dans l'Eglise, en ont de tout temps lié les formes à la constitution de l'État, pour le bonheur commun de l'État et de l'Église.

« Mais des considérations puissantes ne permettent pas aux remontrants d'insister sur des réflexions qui pourraient faire naître des doutes sur la légalité de la convocation des États généraux.

a Pleins de respect pour le Roi, de confiance en sa sagesse et en sa justice, ils se bornent à demander pour l'avenir :

« 1* Une convocation du corps épiscopal conforme aux principes religieux et constitutionnels de la Monarchie ;

o 2° Une représentation proportionnellement égale des différentes classes de l'ordre ecclésiastique.

« Protestant au surplus, des à présent, contre toutes autres convocations qui n'auraient pas pour base les importantes maximes qu'ils viennent d'invoquer ;

« Protestant pareillement d'avance contre tout ee qui

pourrait être fuit, demandé ou consenti dans les prochains États généraux, au préjudice de l'honneur, de l'intérêt ou des prérogatives du Clergé, et notamment contre toutes délibérations relatives à la juridiction ou à la discipline ecclésiastique qui n'auraient pas été sanctionnées par le consentement exprès des évêques.

« Pourquoi ils demandent que les présentes remontrances et protestations soient insérées dans le procès-verbal de l'assemblée du Clergé de la province, ou qu'elles y soient annexées, de quoi ils requièrent acte.

a Fait à Arros, le '28 avril 1789. »

Cette protestation, aussi calme que ferme, était signée par cent deux ecclésiastiques Elle était accompagnée d'une déclaration par laquelle les réclamants priaient Messeigneurs les évêques d'Arras et de Saint-Omer, et MM. l'abbé de Saint-Bertin et de Bovet, chanoine, de vouloir bien en suivre l'effet. Les évêques d'Arras et de Saint-Omer donnèrent à l'acte ci-dessus une adhésion formelle, et s'engagèrent par écrit o à s'employer pour faire obtenir aux réclamants, de la justice du Hoi, l'effet de leurs demandes ».

Les curés procédèrent, en l'absence des dissidents, ù l'élection des députés aux États généraux. La majorité des suffrages se réunit en faveur de l'évêque d'Arras ; c malgré les vives instances de l'assemblée, il ne jugea pas a propos d'accepter le mandat qui lui était conféré dans de telles circonstances et par une fraction de son clergé désuni ». L'n nouveau scrutin, continué dans la séance du MO avril, amena successivement l'élection de MM. Le Roux, curé de Saint-Pol ; Boudart, curé de la Couture; Béhin, curé d'Hcrsin, et Diot, curé de Ligny-sur-Canche. — MM.

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