‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 11 sur 30 · LE DOCTEUR FAUSTUS · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR FAUSTUS

lEN que le jeune Augustin fût devenu le docile disciple des Manichéens et V apôtre :{élé de leurs doctrines^ cependant il ne laissait pas de concevoir bien des doutes et d^éprouver une invincible répugnance à s engager tout à fait dans la secte. Nous avons vu qu'il ne consentit jamais à recevoir Vinitiation des grades supérieurs, se contentant du. rang d'auditeur ou de catéchumène. Aux difficultés qu'il proposait, les Élus ne faisaient que des réponses obscures et évasives.

« Ils agissaient envers nous, dit saint Augustin (i), comme ces astucieux oiseleurs qui tendent aux bords de Veau leurs pièges enduits de glu, pour tromper les oiseaux altérés. Ils les pourchassent, les effraient et les forcent de se jeter dans leurs lacs , non de plein gré^ mais par nécessité. » Augustin avait soif de la vérité. Les Manichéens, après l'avoir détourné, par

[i] De utilitate credendi, c. i, n. 2.

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leurs mensonges et leurs calojnnies^ des sources pures de la foi catholique, l'avaient entraîné à leurs erreuj^s, sans calmer V inquiétude de son âme.

Dieu permit qiC à plusieurs reprises le jeune adepte surprît les prétendus saints en flagrant délit d'immoralité (i).Il eut aussi r occasion d^ entendre à Carthage, dans des conférences publiques, la réfutation victof^ieuse de leurs absurdes théories (2). Son ami Nebridius, par ses subtiles objections, les avait mis, en sa présence, dans un extrême embarras (3). Impuis^ sants à défendre eux-mêmes leur doctrine, les Manichéens en étaient réduits à promettre Varrivée prochaine d'un docteur fameux , leur oracle, qui d'un mot résoudrait aisément toutes les difficultés d^ Augustin.

Ce docteur s'appelait Faustus. Né à Milevum, en Numidie, d'une famille pauvre et obscure, il avait embrassé la secte des Manichéens qui le regardaient comme leur évêque. // affectait un grand détachement de toute chose, une extrêtne austérité de vie. Mais il n'avait pu dissimuler à tous les yeux sa délicatesse et son amour pour la bonne chère. On savait qu'il couchait sur la plume, qu'ail portait sous son vêtement grossier les plus fins tissus (4).

Sa sciejîce n'était pas plus vraie que savertu. Mais il avait la parole facile et agréable, l'humeur aimable et

(i) De moribus Manichœorum, c. xviii, n. 68, 71, {2) Contra Faustum, lib. v, c. 5.

(3) Confess. lib. vu, c. 2.

(4) Contra Faust, lib. v, c. i, 5, 7, 8.

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enjouée^ le visage gracieux, Vabord avenant. C est par là qu'il exerçait une séduction presque irrésistible^ et devenait pour les catholiques eux-mêmes le grand piège de Satan : magnus diaboli laqueus. — Augustin allait devoir en partie sa délivrance à celui qui en avait perdu tant d autres il).

(i) Ille Faustus, qui multis laqueus mortis exstitit, meurrl laqueumquo captus eram relaxare jam ceperat, nec volens, nec sciens. [Conf. lib.v^c, 7.)

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JE parlerai maintenant en présence de mon Dieu de la vingt-neuvième année de mon âge (i). Il y avait alors à Carthage un évêque manichéen, nommé Faustus; c^était le grand piège du démon où plusieurs se laissaient prendre à Tappât de Téloquence. Tout en la louant, je savais néanmoins la distinguer des vérités que j^étais avide d^apprendre, et je regardais moins au vase d'or de la parole qu'aux mets de la doctrine que ce fameux Faustus me servait, car la renommée me Pavait annoncé comme très habile dans toutes les sciences et très versé dans les arts libéraux.

Comme j'avais lu bon nombre de philosophes et retenu leurs préceptes, j'en comparais quelques-uns avec les longues rêveries des Manichéens, et je trouvais plus de probabilité aux sentiments de ces sages qui ont su pénétrer les secrets de la nature, bien qu'ils n'en aient pas découvert le Maître. Car vous êtes grand, Seigneur; vous regarde^ avec amour les humbles ; quant aux superbes^ vous les tene:{ éloignés de vous (2) ; vous ne vous approchez que des cœurs

(i) L'an de Notre-Seigneur 383.

(2) Ps. CLXVI, 5.

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contrits; vous ne vous laissez pas découvrir par les orgueilleux, quand bien même leur vaine et curieuse science saurait compter les étoiles et les grains de sable, mesurer les plages des cieux et suivre la route des astres.

C'est à l'aide de Tintelligence, du génie que vous leur avez donnés qu'ils cherchent ces secrets; ils ont marqué le jour, l'heure, le degré, et les effets ont suivi leurs prédictions. Ils ont même tracé des règles qu'on lit encore aujourd'hui et au moyen desquelles on prévoit l'année, le mois de l'année, le jour du mois, l'heure du jour où l'éclipsé du soleil ou de la lune doit avoir lieu, si elle sera partielle ou totale; et ce qui est ainsi prévu se réalise.

Les hommes admirent; les ignorants s'étonnent; les savants se glorifient et s'élèvent, et dans un orgueil im.pie s'éloignant de votre lumière, eux qui prévoient de si loin l'éclipsé du soleil, ne voient pas celle qu'ils subissent à l'heure même.

C'est qu'ils ne recherchent pas avec une religieuse ardeur d'où leur vient le génie des découvertes. S'ils reconnaissent que vous les avez créés, ils ne se donnent pas à vous pour que vous conserviez ce que vous avez fait en eux, et qu'ils y détruisent ce qu'ils ont fait eux-mêmes. Ils ne vous immolent pas les oiseaux du ciel, c'est-à-dire Torgueil de leurs pensées, — ni les poissons de la mer, c'està-dire les curiosités de leur esprit, — ni les bêtes des champs, c'est-à-dire les convoitises de la chair, afin que vous, ô mon Dieu, qui êtes un feu dévorant, vous

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consumiez toutes leurs préoccupations mortelles, les rendant par une création nouvelle à l'immortelle vie.

MAIS ils ignorent celui qui est la voie, votre Verbe par lequel vous avez fait tout ce qui sert de matière à leurs calculs, et les calculateurs eux-mêmes, et les sens qui perçoivent les objets qu'ils dénombrent, etPesprit qui les rend capables de ce dénombrement. Quant à votre Sagesse, elle est sans nombre et sans mesure^ et c'est elle, votre Fils unique, qui s'est faite notre sagesse^ à nous, notre justice et notre justification (i), qui s'est incarnée, vivant parmi les hommes et payant le tribut à César.

Ils ignorent cette voie par laquelle on descend de sa propre hauteur pour monter, par Jésus, jusqu'à Jésus. Ils ignorent cette voie; se croyant élevés et resplendissants comme les astres, voici qu'ils ont été précipités à terre, et les ténèbres ont obscurci leur cœur insensé (2).

Souvent ils disent vrai en parlant des créatures, mais n'ayant pas pieusement cherché la Vérité, qui en est l'ouvrier, ils ne la trouvent point; ou s'ils la

(i) I. Cor. I, 3o.

(2) Rom. I, 2ï.

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trouvent, la l'econnaissant pour Dieu, ils ne Vhonorent pas comîne Dieu, ils îte lui rendent pas grâces; mais ils s"^ évanouissent dans leurs pensées ; et comme ils se vantent d^etre sages et s'attribuent ce qui vient de vous, ô mon Dieu, ils s'efforcent, par un aveuglement criminel, de vous attribuer ce qui vient d'eux ; ils vous chargent de leurs mensonges, vous qui êtes la vérité; ils transforment la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance et limage de P homme corruptible, en celle des oiseaux, des quadrupèdes, des serpents; ils changent votre vérité en mensonge, et rendent à la créature Thommage d'adoration et de service dû au Créateur (ij.

Ces hommes néanmoins m'avaient appris beaucoup de vérités naturelles dont je me rendais compte par la supputation et Tordre du temps, par les visibles témoignages des astres. Comparant ces observations avec les discours de Manès quia écrit sur ce sujet de longues extravagances, je ne trouvais point dans ces fables les raisons des solstices, des équinoxes et des éclipses, ni de tout le reste que les livres de science profane m'avaient révélé. On m'obligeait néanmoins de croire à des affirmations absolument contraires aux données mathématiques et aux dépositions de mes yeux (2).

(i) Rom. I, 21, 25.

SEIGNEUR, Dieu de vérité, savoir ces choses, est-ce assez pour vous plaire ? Ah ! malheureux qui connaît tout cela, s'il vous ignore! Heureux qui ignore tout cela, s'il vous connaît! Quelqu'un à la connaissance qu'il a de vous joint-il cette science, il n'en est pas plus heureux; tout son bonheur vient de vous seul, sij vous connaissant, il vous glorifie, vous rend grâces et ne s'évanouit pas dans ses pensées.

Mieux vaut être le maître d'un arbre et vous rendre grâce de ses fruits, sans connaître la hauteur de la tige et l'étendue des branches, que d'en savoir les dimensions, d'en compter tous les rameaux sans le posséder et sans en connaître et aimer le créateur. Ainsi le fidèle a l'univers pour trésor; n'ayant rien en apparence, il possède tout en s'attachant à vous. Seigneur de toutes choses. Ignorât-il la marche de Pétoile polaire, il est bien plus heureux que cet arpenteur du ciel, ce calculateur des astres, ce peseur des éléments, qui vous néglige, vous qui disposez tout avec poids, nombre et mesure. En douter serait folie (i)!

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PENDANT les neufannées environ où mon esprit volage se fit le disciple des Manichéens, j'attendais avec une extrême impatience l'arrivée de Faustus. Ceux de sa secte, que j'avais rencontrés jusqu'alors, tous incapables de répondre à mes objections, me promettaient que, dès sa venue et dès son premier entretien, il dénouerait toutes ces difficultés et de plus graves encore, si j'avais à lui en proposer.

Il vint enfin; je trouvai un homme à Phumeur douce, à la parole aimable, qui gazouillait avec beaucoup plus d'agrément leur refrain accoutumé. Mais qu'importait à ma soif la bonne grâce d'un échanson qui n'avait à m'offrir qu'une coupe précieuse? Mon oreille était déjà rassasiée de tels discours; je ne les trouvais pas meilleurs pour être mieux dits, ni plus vrais pour être éloquents. Je ne le tins pas pour un sage, par cela seul que son aspect était grave et sa parole polie. Ceux qui me l'avaient vanté étaient de mauvais juges; ils l'estimaient prudent, parce qu'un mot de lui les charmait.

J'ai connu des hommes à qui la vérité est suspecte et qui refusent d'y acquiescer^ quand elle leur est proposée en un langage recherché et abondant. Mais vous m'aviez déjà enseigné, mon Dieu, par des voies

secrètes et admirables, — et je crois que cet enseignement vient de vous, puisqu'il est véritable, et que nul autre que vous n'est le docteur de la vérité, où qu'elle descende et d'où qu'elle vienne, — vous m'aviez enseigné qu'on ne doit pas croire qu'une chose est vraie parce qu'elle est dite avec éloquence, ni qu'elle est fausse parce que l'expression en est incorrecte; d'autre part qu'elle n'est pas vraie parce qu'elle est mal énoncée, ni fausse pour être revêtue de l'éclat du discours ; mais qu'il en est de la sagesse et de la folie comme des mets salubres ou nuisibles : l'une et l'autre peuvent nous être présentées sous une forme élégante ou grossière, comme en des vases d'or ou d'argile.

LA grande envie que j'avais eue de connaître Faustus trouva donc quelque satisfaction dans le mouvement et le pathétique de ses discours^ dans la facilité qu'il avait à revêtir ses pensées des termes les plus naturels et les plus convenables. Je me plaisais, comme la plupart des autres, à l'entendre, et plus que personne je le louais et l'exaltais; mais je souffrais avec impatience que la foule ne me laissât pas lui proposer mes doutes, lui communiquer mes perplexités dans l'intimité d'une conférence familière.

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Enfin, j'en trouvai l'occasion; seul avec mes amis, j'obtins de lui un entretien en temps et lieu convenables. Mais, lui ayant fait part de quelques objections qui m'embarrassaient, je m'aperçus aussitôt qu'étranger à toutes les sciences^ il ne savait que la grammaire, dont il n'avait qu'une connaissance fort commune. Il avait lu quelques discours de Cicéron, fort peu de Sénèque, quelquechose des poètes, ce qu'il avait trouvé dans les écrivains de sa secte de plus élégamment écrit en latin; d'autre part, il s'exerçait continuellement à parler, et de là cette facilité d'élocution qu'une grande présence d'esprit et je ne sais quelle grâce naturelle rendaient fort agréable et très séduisante.

Mon souvenir n'est-il pas fidèle, Seigneur mon Dieu, arbitre de ma conscience? Mon cœur et ma mémoire sont à nu devant vous qui me conduisiez dès lors par les sentiers mystérieux de votre Providence, et me mettiez sous les yeux la difformité de mes erreurs, pour queleur vue m'en inspirât la haine.

ES que je m'aperçus que Faustus n'était nullement versé dans les sciences où j'avais cru qu'il excellait, je commençai à désespérer de pouvoir par son moyen éclaircir et résoudre les problèmes qui me

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tourmentaient. Il aurait pu en ignorer la solution, et n^en pas moins garder la doctrine de la véritable piété, s^il n'avait pas été Manichéen. Mais les livres de cette secte sont remplis de fables interminables sur le ciel, les astres, le soleil et la lune; et les ayant comparés aux calculs mathématiques que j^avais lus ailleurs, pour juger si les raisonnements des Manichéens valaient mieux ou du moins tout autant, je n'espérais plus de Faustus aucune explication satisfaisante.

Je soumis néanmoins la question à son examen; mais il refusa modestement de se charger du fardeau. Il connaissait son ignorance et ne rougit pas de me Pavouer. Il n'était pas de ces parleurs dont j'ai eu maintes fois à souffrir, qui s'efforçaient de m'instruire et ne disaient rien. Faustus avait du sens, trop peu pour ne pas manquer envers vous de rectitude, ô mon Dieu, assez pour ne pas s'aveugler sur lui-même. Il n'ignorait pas tellernent son ignorance, qu'il voulût s'engager témérairement dans une dispute sans issue. Je l'en estimai davantage. Ce modeste aveu était plus beau que la science que je poursuivais.

Je le trouvai tel en face de toutes les questions difficiles et subtiles que je lui proposai.

Ainsi se ralentit mon zèle pour la doctrine des Manichéens. L'insuffisance du plus renommé de leurs docteurs me fit désespérer de tous les autres; dès lors, je me contentai de m'entreienir avec Faustus des belles-lettres qu'il aimait ardemment et que moimême, alors rhéteur à Garthage, j'enseignais à des

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jeunes gens. Je lisais avec lui ce qu'il désirait le plus entendre et ce que j'estimais plus conforme à sa tournure d'esprit.

Mais, dès que je Feus connu, je cessai tout effort pour m'avancer dans cette secte, non pas au point de m'en séparer tout à fait; ne voyant rien encore de meilleur, je résolus de rester là où je m'étais jeté à Taveugle, en attendant que je visse clair à un meilleur choix.

Ainsi ce Faustus, qui avait été pour tant d'autres un piège de mort, avait déjà, sans le vouloir ni le savoir, commencé à me dégager de celui où j'étais pris. C'est que vos mains, ô mon Dieu, dans le secret de votre Providence, n'abandonnaient pas monâme, et que ma mère vous offrait jour et nuit en sacrifice ses larmes, ce sang de son cœur. Voilà comment vous m'avez traité, ô mon Dieu. Car cest le Seigneur qui * dirige les pas de l'homme et lui fait vouloir son chemin (i). Et qui peut nous sauver, sinon la main toute-puissante qui refait l'œuvre qu'elle a faite (2) ?

(1) Ps. XXXVI, 23.

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