CHAPITRE HUITIEME
FUITE DE l"* ENFANT PRODIGUE.
ÉSENCHANTÉ de Verreur qui Pavait séduit, pas encore asse:[ néanmoins pour rompre entièrement avec elle, Augustin remit à plus tard la solution des graves problèmes que Faustus n'avait pu éclair cir, et se livra tout entier à renseignement de la rhétorique.
Mais Cartilage offrait à son ambition un trop modeste théâtre. Il résolut d'aller à Rome, oii ses amis lui présageaient de brillants succès, et oii il espérait trouver des élèves moins turbulents et plus studieux. Comment Monique fut-elle avertie du projet de son fils ? Reçut-elle une lettre d' Augustin [i], ou bien son cœur maternel eut-il le pressentiment du départ? Toujours est-il, qu'au moment oîi l'en/ant prodigue méditait sa fuite, Monique se trouva près de lui, le suppliant de rester, ou du moins de V emmener elle-même.
Non seulement le jeune homme ne céda pas à ces instances touchantes, mais, trompant sa mère par un mensonge, il partit à la dérobée durant la nuit.
(i) « Augustin écrivait à sa mère qu'il venait de se décider à quitter Carthage »... {Histoire de sainte Moftique, parM. Tabbé Bougault, ch. 8.) Ce ne peut être qu'une simple conjecture.
io8 La Jeunesse de saint Augustin.
Cet abandon d'aune mère si tendre étonnerait de la part d^ Augustin, si Von ne savait tout ce que la passion mêle de dureté aux nobles instincts d^un cœur naturellement généreux.
Dieu poursuivit le fugitif et le frappa, dès V arrivée., du ^(. fouet de la maladie ». A peine convalescent., il réunit quelques disciples qui bientôt lui furent plus à charge que ceux qu'ail avait quittés.
Rome lui devenait insuppoi^table ; doutant de
Dieu., des hommes et de lui-même, il ne
se trouvait bien nulle part. Ce cruel
malaise^ dans le dessein de la
divine Bonté., était bien
moins un châtiment
quhin remède
nécessaire.
Fuite de V Enfant prodigue. log
CE fut, ô mon Dieu, par une disposition de votre Providence^ que je me laissai persuader d'aller à Rome pour y donner les leçons que je donnais à Cartilage. Quel motif m'y détermina ? Je n'omettrai pas de vous le confesser, parce qu'en cela même les profonds desseins de votre sagesse et de votre mise'ricorde, toujours attentive, sont dignes de méditation et de louange.
Ce qui décida mon départ, ce ne fut point l'espoir dont me berçaient mes amis, d'acquérir à Rome plus d^argent et plus d'honneurs, quoique cette considération fît alors impression sur mon esprit. La principale et à peu près l'unique raison, c'est que j'avais ouï dire que les jeunes gens s'y livrent plus paisiblement à l'étude, qu'une discipline plus exacte les maintient dans l'ordre et leur interdit d'envahir en bandes tumultueuses d'autres classes que la leur, ou même d'y pénétrer sans l'autorisation du maître.
A Carthage, au contraire, rien n'égale la honteuse et brutale licence des étudiants. Ils forcent impudemment l'entrée; avec une effronterie qui tient de la fureur, ils troublent l'ordre que chaque maître a établi dans l'intérêt de ses élèves. Leur étrange sottise
iio La Jeunesse de saint Augustin.
leur fait commettre mille insolences que la loi devrait punir, si elles n'étaient pas autorisées par l'usage.
D^autant plus malheureux qu'ils ont licence de faire ce qui devant votre Loi éternelle sera toujours illicite, qu'ils s'imaginent agir impunément, quand ils sont déjà punis par l'aveuglement qui les pousse, et qu'ils souffrent des maux incomparablement plus grands que ceux qu'ils font souffrir.
Ainsi, ces habitudes perverses dont, encore étudiant, je n'avais pas voulu pour moi-même, maître, j'étais contraint de les souffrir chez les autres. De là mon désir d'aller où, au témoignage des gens bien informés, il ne se passait rien de semblable.
Mais vous, ô mon Dieu, mon espëi'ance et mon héi'itage dans la terv^e des vivants (i), voulant, par un changement de lieu changer mon âme, vous me poussiez de l'aiguillon loin de Carthage, et vous prêtiez des charmes à Rome pour m'y amener. Vous usiez, dans ce double but, de l'entremise d'hommes également amis des choses de la terre, dont les uns faisaient des actions folles, les autres des promesses vaines, et, par une conduite secrète, vous vous serviez de leur dérèglement et du mien pour redresser mes pas.
Ceux qui troublaient mon repos étaient aveuglés par une fureur méprisable, et ceux qui me poussaient ailleurs n'avaient qu'une sagesse terrestre. Et moi, qui fuyais ici une misère réelle^ je cherchais là-bas une fausse félicité !
(l) Ps. XLVI, 6.
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Pourquoi je quittais Carthage et pourquoi j'allais à Rome, vous le saviez, Seigneur^ mais vous le laissiez ignorer et à moi et à ma mère, que mon départ plongea dans un affreuse douleur et qui me suivit jusqu'au rivage. Je la trompai, alors qu'elle me tenait étroitement embrassé, soit pour m'empêcher de partir, soit pour s'en aller avec moi. Je Tassurai que je voulais seulement rester avec un ami jusqu'à ce que le vent lui permît de faire voile. Oui, par un mensonge, je trompai ma mère, et quelle mère! et je m'enfuis. Ce péché, mon Dieu, vous me l'avez miséricordieusement remis, puisque, me sauvant des flots de la mer, tout plein que j'étais de hideuses souillures, vous m'avez conduit jusqu'aux eaux de votre grâce qui devaient, en me purifiant, tarir les ruisseaux de larmes que, chaque jour, ma mère répandait pour moi.
Comme elle refusait^de s'en retourner seule, je lui persuadai, non sans peine, de passer la nuit dans un sanctuair.e peu éloigné du rivage et consacré à la mémoire du bienheureux Cyprien (i). Cette nuit même, je partis à la dérobée, tandis qu'elle continuait à prier, à pleurer.
Et que vous demandait-elle, mon Dieu, avec tant de larmes, sinon de ne point me laisser partir ? Mais vous, dans la profondeur de vos desseins, exauçant le premier de tous ses vœux, vous n'aviez point
(i) Saint Cyprien, évêque de Carthage, souffrit le martyre en 258.
égard à ce qu'elle demandait alors pour opérer en moi ce qu'elle ne cessait de demander.
Le vent s'éleva, il enfla la voile, et à nos yeux disparut ce rivage où. dès le matin, ma mère, folle de douleur, faisait retentir à vos oreilles des plaintes, des gémissements auxquels vous sembliez insensible. Vous laissiez mes passions m'entraîner là même où devaient succomber mes passions, et la juste douleur de ma mère châtier des regrets trop charnels. Car elle aimait à m'avoir auprès d'elle, comme toutes les mères et bien plus encore, et elle ignorait la joie que vous alliez lui procurer par mon absence. Elle l'ignorait; aussi s'abandonnait-elle aux pleurs, aux sanglots; par l'excès de son tourment, elle révélait ce qu'il y avait encore en elle d'une fille d'Eve, cherchant avec douleur ce qu'elle avait enfanté dans la douleur.
Cependant, après m'avoir accusé de perfidie et de cruauté, elle se remit à prier pour moi ; puis elle retourna à ses devoirs accoutumés, pendant que je naviguais vers Rome (i).
MAIS là vint me frapper la verge de la maladie; je m'acheminais à l'enfer, chargé du lourd fardeau des nombreuses iniquités que j'avais commises contre
(0 Lib. v, c. 8.
Fuite de V Enfant prodigue. ii3
compter la faute originelle qui nous fait tous mourir en Adam[i). Car vous ne m'aviez remis encore aucune d^elles par les mérites de Jésus-Christ ; je n'avais pas encore été délivré par sa croix de votre inimitié {2.) méritée pour mes crimes. Et comment, en effet, pouvait-elle me sauver, cette croix, que je croyais alors celle d'un fantôme (3)? Hélas ! autant la mort de Jésus fait homme me semblait fausse, autant celle de mon âme était réelle ; autant était vraie la mort de mon Dieu, autant était fausse la vie de mon âme qui ri'y croyait pas.
Cependant la fièvre redoublait, la vie m'abandonnait, j'allais périr! car, en quittant alors ce monde, où pouvais-je tomber, sinon dans le feu et les tourments mérités par mes crimes, selon Tordre de votre infaillible justice?
Voilà ce que ma mère ignorait ; et cependant, absente, elle priait pour moi. Vous, mon Dieu, partout présent, vous étiez auprès d'elle pour l'exaucer, auprès de moi pour me prendre en pitié et me rendre la santé du corps, bien que mon cœur sacrilège fût encore bien malade. Car, dans un si grand danger, je ne souhaitais pas le baptême. J'étais meilleur, enfant, quand je le demandais à la piété de ma mère, ainsi queje l'ai déjà raconté. J'avais donc grandi pour
(i) Epître de saint Paul aux Corinthiens, xv, 22.
(2) Epître aux Ephésiens, 11, 14.
(3) Les Manichéens défiguraient la vraie notion de Jésus- Christ, et en faisaient ainsi un être imaginaire.
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ma honte, et dans ma folie, je me moquais de vos remèdes salutaires, ô médecin céleste qui nem^avez pas laissé mourir de cette double mort.
Si un pareil coup eût frappé le cœur de ma mère, rien n^aurait pu Ten guérir.
Non, je ne saurais assez dire quel amour elle me portait, et combien les angoisses de mon enfantement à la grâce lui furent plus cruelles que celles qu^elle avait ressenties pour me mettre au monde. Aussi, je ne vois pas comment elle eût pu guérir, si ma mort en ce moment eût transpercé les entrailles de sa tendresse. Et où seraient allées ses prières si ferventes, si continuelles? Où donc, mon Dieu, sinon vers vous? Et vous. Dieu des miséricordes, pouviez-vous mépriser le cœur contrit et humilié d'une veuve chaste et mortifiée, prodigue d'aumônes, honorant et servant vos saints, fidèle chaque jour à Toblation de Pautel, venant matin et soir dans votre église, non pour nouer de frivoles entretiens avec des femmes, mais pour écouter votre parole et vous faire entendre ses prières ?
Mon Dieu! ces larmes qui imploraient de vous, non pas de For, de l'argent, ou quelque autre bien fragile et éphémère, mais uniquement le salut d'un fils, les pouviez-vous mépriser? Ma mère ne devaitelle pas obtenir de vous quelque assistance, de vous qui l'aviez faite, par votre grâce, ce qu'elle était?
Seigneur, vous étiez auprès d'elle, l'écoutant et disposant toute chose selon l'ordre que vous aviez déterminé. Non ! vous ne la trompiez point dans ces
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visions, dans ces réponses que vous lui aviez accordées et dont j'ai cité quelques-unes.
Elle les gardait précieusement au fond de son cœur, et sans cesse dans ses prières elle vous les présentait comme un engagement signé de vous. Car vous daignez, tant votre miséricorde est inépuisable, vous constituer, par vos promesses, le débiteur de ceux à qui vous remettez tout ce qu'ils vous doivent (i).
\jOTRE bonté, ô mon Dieu, me fit donc renaître de cette maladie, vous contentant pour Theure de rendre au fils de votre servante la santé du corps, afin d^avoir à qui procurer plus tard une guérison meilleure et plus sûre.
J'entretenais alors des liaisons à Rome avec ces saints trompés et trompeurs (2) , non seulement avec leurs auditeurs, parmi lesquels se trouvait l'hôte chez qui j'avais passé le temps de ma maladie et de ma convalescence, mais aussi avec ceux qu'ils appellent les FAus. J'étais encore imbu de cette opinion, que ce n'est pas nous qui péchons, mais je ne sais quelle nature étrangère qui réside en nous. Mon
(2) Les Manichéens.
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orgueil se complaisait dans cette pensée que j'étais à Fabri du mal, et quand je commettais quelque faute, au lieu de m'en accuser, pour obtenir de vous la guérison de mon âme qui vous -offensait, j'aimais à m'en excuser et à la rejeter sur je ne sais quel être imaginaire qui était en moi, mais qui n'était pas moi : en réalité, tout cela c'était moi-même; seule mon impiété me divisait ainsi en deux parts. Et c'était là mon péché le plus incurable, de ne me point croire pécheur; dans l'excès de mon iniquité, ô Dieu tout-puissant, j'aimais mieux vous croire vaincu en moi pour ma perte quede me laisser vaincre par vous pour mon salut. Vous n'aviez pas encore mis une garde à ma bouche et une porte de sûreté à mes lèvres^ pour empêcher mon cœur de se répandre en des paroles de malice et de chercher des excuses à mes fautes., comme font les ouvriers d'iniquité [i).
Voilà pourquoi je fréquentais encore les EUis.
Toutefois, désespérant de tirer quelque profit de cette doctrine erronée, je ne l'étudiais plus avec le même zèle et la même ardeur, résolu que j'étais à ne m'en contenter qu'autant que je ne trouverais rien de mieux. Car la pensée me vint alors que ceux qu'on nomme les Académiciens étaient les plus sages des philosophes^ parce qu'ils s'étaient fait une loi de douter de tout, et qu'ils refusaient à l'homme la faculté de parvenir au vrai. Telle me paraissait être leur opinion, et je partageais à cet égard l'erreur du
(i) Psaume cxL, 4, 5.
Flûte de V Enfant prodigue. iij
vulgaire, n'ayant pas encore bien compris leur système (i). Dès lors, je n'hésitai pas à blâmer mon hôte de l'extrême confiance qu'il donnait aux fables dont les livres des Manichéens étaientremplis. Cependant, j'étais plus intimement lié avec eux qu'avec aucun de ceux qui n'avaient pas embrassé cette hérésie. Si je ne la défendais plus avec la même impétuosité, la familiarité avec ces sectaires dont Rome cachait un grand nombre, ralentissait mon empressement à chercher ailleurs la vérité.
Je désespérais surtout de la trouver dans votre Église, dont ils m'avaient éloigné, ô Dieu du ciel et de laterre, créateur des choses visibles et invisibles ! Il me semblait bien humiliant de croire que vous avez la forme humaine et que vous êtes enfermé dans les contours matériels d'un corps semblable au nôtre. Et cependant, lorsque je voulais songer au Dieu que je m'étais fait, je ne savais me représenter qu'une masse corporelle; ce qui n'était pas matière me semblait un pur néant! Telle était la plus grande et peut-
(i) Dans la solitude de Cassiacum où saint Augustin, quelque temps après sa conversion (386), se retira avec plusieurs de ses amis, comme nous le verrons plus tard, il écrivit une réfutation du système des Académiciens. On sait que l'école académique, qui embrasse une période de quatre siècles, comprend des systèmes philosophiques d'un caractère bien différent. La première académie fut celle de Platon. Les écoles qui, plus tard, usurpèrent ce grand nom, et qui eurent pour. chefs Arcésilas, Carnéade.Clitoraaque, etc., avaient pour trait commun la doctrine du probable, du vraisemblable (jà -jn^uiôy), c'est-à-dire la négation de la certitude. — C'est l'erreur de ces néo-académiciens sceptiques qui est combattue dans les trois livres de saint Augustin contra acadcmicos.
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être la seule cause de Terreur dans laquelle j'étais misérablement plongé (i).
J\vAis fait de sérieuses démarches pour remplir Fobjet de mon voyage qui était de professer la rhétorique à Rome. J'avais d'abord réuni chez moi quelques jeunes gens qui, me connaissant, me faisaient connaître à d'autres, quand j'appris qu'il se passait dans cette ville des choses dont je n'avais pas eu à souffrir en Afrique. On n'y signalait pas, il est vrai, ces désordres auxquels s'abandonnait à Garthage une jeunesse licencieuse; mais on m'avertit que les étudiants s'entendaient en grand nombre pour ne point payer au maître ses leçons, et passer tout à coup dans une autre école, transfuges de la parole donnée, qui, par amour de l'argent, méprisaient la justice.
Je conçus également de la haine pour ces jeunes gens, mais la source n'en était pas pure. Car je détestais moins peut-être l'injustice dont ils se rendaient coupables envers tous indifféremment, que celle dont j'avais à souffrir moi-même.
Sans doute ils se déshonorent et vous outragent, ô mon Dieu, en prostituant leur amour à des biens
(i) L. V, c. lo.
Fuite de V Enfant prodigue. iig
frivoles, jouet du temps, à des richesses de boue, qui souillent la main qui les touche ; en embrassant un monde qui fuit et vous me'prisant, vous qui ne passez pas, mais rappelez Pâme adultère et lui pardonnez^ quand elle revient ! Encore aujourd'hui, je hais ces cœurs pour leur dépravation et leur perfidie; mais je les aime, pour qu'ils se corrigent, pour qu'ils préfèrent à l'argent la science qu'on leur enseigne, et à cette science vous-même, ô mon Dieu, Vérité, ti'ésor des biens durables, Paix sereine des cœurs!
Mais alors je détestais bien plus leur malice par intérêt pour moi que je ne désirais leur conversion par amour pour vous (i).