‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

SAJNT AMBROISE.

OME rCavait idéalisé aucune des espérances du jeune ambitieux. A peine arrivé, Augustin songeait à partir. Symmaque, préfet de Rome, lui en fournit l'occasion en le désignant, après un concours public, pour remplir une chaire d'éloquence, vacante alors à Milan.

Le poste était d'autant plus important, le choix d'autant plus honorable que la ville de Milan^ depuis que les empereurs y avaient fixé leur résidence, était devenue la véritable capitale de l'Occident.

Augustin se crut enfin sur la voie de la fortune. La divine Providence , dont les desseins étaient encore mystérieux pour lui, le plaçait sur le chemin du salut.

A Milan, où il arrivait en 384, l'attendait l'ange qui devait le conduire par la main, à travers les ténèbres où il marchait encore, jusqu'à Vadmirable lumière qui commençait à poindre au loin.

Cet ange, c'était saint Ajnbroise qui, depuis dix années, occupait le siège épiscopal de la grande ville qu'il avait gouvernée d'abord comme préfet. Augustin trouva en lui un père pour V aimer, un docteur pour l'instruire. Un an plus tard, Monique venait le

rejoindre pour travailler de près à Vœuvre que^ de loin, elle n'avait cessé de poursuivre par ses larmes et par ses prières.

Son fils lui fit une confidence qui laissa pénétrer dans le cœur maternel un rayon d^ espoir et de joie : s^il n'était pas encore chrétien catholique, du moins il n'était plus manichéen.

Le doute le tourmentait ; il s^avouait que tout ce qiiil avait cru jusqu'alors ii'était qiCerreur ; mais il ne savait où tt^ouver la vérité. Trompé tant de fois par de faux médecins qui lui avaient promis en vain de guérir son âme, il repoussait avec défiance le remède infaillible que, par la main d^Ambroise,Dieumême lui présentait pour le sauver.

Saint Ambroise. l'jJ

ON écrivit de Milan pour demander au préfet de Rome un maître de rhétorique dont on promettait de payer jusqu'au voyage. Je briguai cet emploi par Tentremise de ces hommes imbus des erreurs manichéennes, dont mon départ allait me délivrer. Mais ni eux ni moi ne le soupçonnaient.

Le préfet Symmaque (i), m'ayant proposé comme épreuve une harangue dont il fut satisfait, m'envoya à Milan.

Arrivé dans cette ville, j'allai trouver Tévêque Ambroise, homme des plus vertueux, connu du monde entier et votre pieux serviteur. Son éloquence infatigable distribuait à votre peuple, ô mon Dieu, votre pur froment^ Vhuile qui donne la joie, le vin qui enivre d'une sainte ivresse (2). A mon insu, vous me conduisiez vers lui pour qu'il m'ouvrît les yeux et me menât vers vous.

(i) Q. Aurelius Symmachus, préfet de Rome en 364, après avoir été proconsul d'Afrique, fut un des derniers défenseurs du paganisme expirant. Ses efforts pour rétablir à Rome l'autel de la V^ictoire échouèrent devant l'énergique protestation de saint Ambroise.

{■ï\ Ps cm, i3, 16.

Cet homme de Dieu me reçut avec la tendresse d^un père et se réjouit de mon arrivée avec la charité d'un évêque. Je me pris à Paimer, non comme un docteur de la vérité, — je désespérais de la trouver dans votre Église, — mais comme un homme bienveillant à mon égard. Quand il parlait au peuple, je Pécoutaisavecavidité, non pas avec Pintentionqui me devait guider, mais pour étudier son éloquence et savoir si elle répondait à sa renommée, si elle était au-dessus ou au-dessous des éloges qu'on lui donnait. J'étais suspendu à ses lèvres, attentif aux paroles, insouciant et dédaigneux des idées. Je goûtais les charmes de ce langage plus fort et plus solide que celui de Faustus, mais moins agréable et moins caressant. Quant au fond des choses, il n'y avait pas e-ntre eux de comparaison possible : Pun se perdait dans les vaines rêveries manichéennes; Pautre enseignait les saines doctrines du salut.

Mais le salut est loin d'un pécheur tel que j'étais alors! Et cependant je m'en approchais peu à peu, à mon insu (ij.

SANS m'attacher aux choses que disait Ambroise, j'étudiais uniquement la manière dont il les disait. Car, ô mon Dieu, dans ce cœur qui désespé-

Saint Aînbroise. 12:?

rait d'aller à vous, vivait encore le vain souci de l'éloquence. Cependant, avec les paroles qui me plaisaientj entraient aussi dans mon esprit les pensées que je négligeais; je ne pouvais séparer les unes des autres, et tandis que j'ouvrais mon cœur à l'éloquence, la vérité insensiblement y entrait aussi.

D'abord, il me parut possible de défendre la doctrine qu'Ambroise enseignait et d'admettre sans témérité, malgré les objections des Manichéens, que naguère je croyais invincibles, les dogmes de la foi catholique, surtout après que le saint évêque m'eût expliqué le sens énigmatique de certains passages de l'Ancien Testament qui, pris à la lettre, avaient tué ma croyance (i). Aussi, dès que je Teus entendu les commenter au sens spirituel, je commençai à condamner mon désespoir, mais seulement en ce que j'avais estimé impossible de réfuter tant d'accusations et de moqueries dirigées contre la Loi et les Prophètes. Je ne crus pas néanmoins qu'il fallût embrasser la foi catholique parce qu'elle pouvait avoir de doctes défenseurs, capables de résoudre les objections avec éloquence et bon sens, ni renoncer à mon opinion parce que le pour et le contre étaient en balance. En un mot, la doctrine catholique n'était plus à mes yeux une vaincue, mais elle ne me paraissait pas encore victorieuse.

J'appliquai alors toutes les forces de mon esprit à trouver quelque argument décisif pour confondre

( I ) Littera enitn occidit, Spiritus autem vivijîcat. [il. Cor. m, 6.)

Terreur des Manichéens. Si j^avais pu concevoir une substance spirituelle, tous les fantômes matériels qui hantaient mon imagination se seraient à Pinstani évanouis; mais je ne pouvais y parvenir.

Toutefois, plus j^approfondissais et comparais les diverses opinions , plus j'estimais probable ce qu'avaient pensé la plupart des philosophes touchant la substance même de ce monde et la nature des objets qui frappent nos sens. Aussi, suivant la méthode qu'on attribue aux Académiciens, doutant de tout, ballotté entre les contraires, je me résolus d'abandonner les Manichéens, dans la pensée que mon état d'incertitude m'interdisait de suivre une secte à laquelle je préférais déjà certains philosophes. D'autre part, je me refusais à confier à ceux-ci la guérison de mon âme, parce qu'ils n'invoquaient pas le nom salutaire de Jésus-Christ. Je pris donc le parti de rester au nombre des catéchumènes de l'Eglise catholique dont mes parents m'avaient inspiré l'estime, jusqu'à ce qu'une lumière certaine vînt diriger mes pas (i).

Ovous, mon espérance dès les années de ma jeunesse, où étiez-vous alors, où vous étiez-vous retiré loin de moi? Ne m'aviez-vous pas créé de vos mains et placé au-dessus des animaux de la terre et

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des oiseaux du ciel? Vous m'aviez fait plus sage, et je marchais dans des voies ténébreuses et glissantes. Je vous cherchais hors de moi, et je ne trouvais pas le Dieu de mon cœur. J'étais descendu au fond de la mer, en proie à mille défiances, désespérant de jamais trouver la vérité.

Déjà ma mère était venue me rejoindre, forte de sa piété, sur terre et sur mer à ma poursuite, sûre de vous dans tous les dangers. Au milieu des hasards de la traversée, elle encourageait les matelots euxmêmes qui d'ordinaire encouragent, dans leurs terreurs, les passagers novices. Elle leur promettait un heureux voyage, — vous lui en aviez donné l'assurance dans une vision.

Elle me trouva dans Textrême péril où m'exposait mon désespoir de trouver la vérité. Quand elle apprit de ma bouche que je n'étais plus manichéen, sans être encore pour cela chrétien catholique, elle ne tressaillit pas de joie comme à une nouvelle inattendue, bien que dès lors elle fût tranquillisée sur la partie de mes misères qui lui avait coûté tant de larmes; car elle me pleurait mort, moi qui devais ressusciter, et elle me portait en son esprit comme en un cercueil, attendant l'heure où vous deviez dire au fils de la veuve : Jeune homme ^ je te l'ordonne, lève-toi! et, lui redonnant la vie et la parole, le rendre à sa mère (i).

(i) Allusion à la résurrection du fils de la veuve de Naïm (Luc, VII, 14, i5), à laquelle saint Augustin aimait à comparer le miracle de sa conversion obtenu par les larmes de sa mère.

Ce ne fut donc pas une joie immodérée qui fit tressaillir son cœur , quand elle apprit que ce qu^elIe demandait chaque jour par ses larmes était déjà fait en grande partie, puisque, sans avoir encore embrassé la vérité, je m'étais arraché à Terreur. Bien plus, certaine que vous continueriez Pouvrage que vous lui aviez promis tout entier, tranquille et le cœur plein de confiance, elle me répondit qu'elle avait.-foi en Jésus-Christ et qu'avant de quitter ce monde, elle me verrait fidèle catholique. ■' C'est ainsi qu'elle me parlait. Mais elle redoublait -ses prières' et ses larmes, vous demandant, ô source des miséricordes, de hâter ma délivrance et d'éclairer mes ténèbres. Elle courait avec plus d'empressement à l'église, suspendue aux lèvres d'Ambroise, avide de boire à cette sowce d'eau vive qui jaillit jusqu^à la vie éternelle . Elle aimait cet homme comme un ange de Dieu, car elle n'ignorait pas que, grâce à lui, j'étais arrivé à cet état de doute et d'incertitude, crise salutaire dont l'effet devait être, elle le pressentait, de me mettre en un plus grand danger pour m'amener à une guérison complète (i).

MA mère, selon la coutume d'Afrique, venait parfois aux tombeaux des martyrs apporter du pain, du vin et des mets apprêtés; elle en fut empê-

(1) L.vi,

Saint Ambroise. 12g

chée par un gardien. Apprenant que la défense venait de Tévêque, elle reçut Tavis avec tant de piété et de soumission, que j^admirai vraiment sa vertu qui condamnait ce qu'elle avait pratiqué jusqu'alors, plutôt que de discuter la défense. C'est que son cœur n'avait aucun penchant à l'intempérance. Le vin ne la dégoûtait pas de la vérité, comme il arrive à tant d'autres, hommes et femmes, qui, au seul mot de sobriété, ont les mêmes nausées qu'un ivrogne en face d'un verre d^eau.

Quand elle apportait, pour ces agapes solennelles, sa corbeille pleine d'offrandes, avant de les distribuer elle goûtait, pour faire honneur aux pauvres, un peu de vin trempé, suivant sa modération habituelle. Si en un même jour Ton célébrait la mémoire de plusieurs défunts, elle portait sur chaque tombe un seul petit flacon de vin mêlé d'eau et tiède; elle le partageait avec les personnes présentes en légères libations, pour satisfaire ainsi sa piété et non sa délicatesse.

Aussi, dès qu'elle apprit que l'illustre prédicateur, le pieux évêque avait défendu cette pratique même à ceux qui en usaient sagement, atin de ne pas fournir aux intempérants l'occasion de quelques excès et de ne point ressembler aux païens dans leurs superstitions, elle s^en abstint de bien bon cœur.

Au lieu d^une corbeille pleine des fruits de la terre, elle apprit à porter aux tombeaux des martyrs un cœur rempli des vœux les plus purs; se réservant de donner selon ses moyens aux pauvres, elle participait

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en ces lieux, le dimanche, à la réception du corps de Jésus-Christ, dont la Passion avait servi de modèle aux martyrs pour s^immoler et recevoir la couronne.

Cependant, il me semble, mon Seigneur et mon Dieu, et en votre présence c'est la pensée de mon cœur, que ma mère n'aurait pas renoncé facilement à cette coutume si la défense était venue d'une personne moins chère à son cœur que ne Tétait Ambroise, auquel elle portait une extrême affection, le regardant comme l'instrument de mon salut.

Lui, Paimait à son tour pour sa grande piété qui la rendait si fervente dans les bonnes œuvres et si assidue à TEglise (i). Aussi, quand il me voyait, il lui arrivait souvent d'éclater en" louanges sur son compte, me félicitant d'avoir une telle mère, sans savoir quel fils elle avait en moi; car il ignorait les doutes qui m'agitaient et le désespoir où j'étais de trouver le chemin qui conduit à la vie (2)!

(i) Monique, par une pieuse industrie, envoyait parfois son fils proposer à l'évêque la solution des questions qui l'embarrassaient elle-même, a Ma mère qui m'avait suivi à Milan, raconte saint Augustin, trouva que cette Église ne jeûnait pas le samedi. Elle en conçut du trouble et ne savait que faire. Bien qu'en ce temps-là je n'eusse aucun souci de pareille chose, à cause de ma mère je consultai Ambroise, homme de sainte mémoire. Il répondit qu'il n'avait à m'apprendre que ce qu'il faisait lui-même, car s'il savait une pratique meilleure, il ne manquerait pas de l'observer... Et il ajouta : Quand je suis à Rome, je jeûne le samedi; quand je suis ici, je ne jeûne pas. Gardez, vous aussi, la coutume de l'EgHse où vous vivez, de peur de donner ou de recevoir quelque scandale. »c£j?f5^ 118 ad Januarium.)

(2) L. VI, c. 2.

Saint Ambj-oise. i3i

JE ne savais pas encore, ô mon Dieu, par mes gémissements et mes prières, vous appeler à mon secours; mon esprit, en quête de la vérité, toujours inquiet, se perdait en discussions.

Ambroise me paraissait un homme heureux selon le monde, lui que les plus hautes puissances vénéraient. Seul, le célibat qu'il avait voué était, à mon avis, un gênant fardeau . Mais ce qu'il portait en lui de grandes espérances, ce qu'il avait à soutenir de combats contre les tentations nées de sa grandeur même, sa joie dans les adversités, les secrètes délices qu'éprouvait son cœur à savourer votre pain... je ne m'en doutais pas, je n'en avais aucune expérience.

Lui, de son côté, ne soupçonnait pas les troubles de mon âme et le précipice ouvert sous mes pas. Il m'était impossible de lui demanderce que je voulais, comme je le voulais, séparé de lui par une multitude de gens tout occupés de leurs propres affaires et dont il soulageait les infirmités. Le peu d'instants qu'il ne leur consacrait pas^ il les employait à donner au corps ce qui lui était indispensable et à l'âme l'aliment intellectuel de la lecture. Et quand il lisait, ses yeux parcouraient les pages, son esprit approfondissait le sens, ses lèvres et sa langue restaient en repos.

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Souvent, quand je me trouvais chez lui, — car sa porte était ouverte à tous, et Ton entrait sans se faire annoncer, — je le voyais ainsi lire en silence et jamais autrement. Je m'asseyais et demeurais longtemps sansriendire; car qui eût osé troubler une méditation si profonde? Puis je me retirais, persuadé que, pendant les courts instants de repos qu'il accordait à son esprit fatigué du tracas de tant d'affaires, il ne serait pas bien aise d'être importuné. Je pensais que, s'il faisait ainsi sa lecture en silence, c'était peut-être dans la crainte que l'auditeur, malgré son attention, ne pût comprendre certains passages plus ou moins obscurs^ que lui-même serait dans la nécessité de lui expliquer; ce qui, lui faisant perdre le temps à éclaircir quelques difficultés, l'empêcherait de lire autant de volumes qu'il le désirait.

Peut-être cette habitude de lire en silence avait-elle pour motif de ménager sa voix, qui s'éteignait au moindre effort. Au surplus, quelle que fût l'intention d'un si saint personnage en agissant ainsi, elle ne pouvait qu'être bonne.

Quoi qu'il en soit, ce que je souhaitais savoir, je n'avais pas occasion de le demander à ce cœur pieux, sanctuaire de vos oracles, à moins que ce ne fût une question qu'on pût traiter en peu de mots. J'aurais voulu épancher à loisir en son âme les tumultueuses agitations de la mienne, mais je ne le trouvais jamais entièrement libre. Je l'entendais, il est vrai, chaque dimanche, commenter admirablement au peuple la parole de la vérité, et de plus en plus j'étais con-

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vaincu qu^il était possible de démêler le nœud de ces subtiles calomnies que vos ennemis ont inventées contre les divines Écritures. Mais quand j'appris, ô mon Dieu, que les fils que notre mère, FEglise catholique, vous enfante par la grâce et le Saint-Esprit, en disant que vous avez fait Phomme à votre image, ne vous croyaient pas cependant emprisonné dans la forme du corps humain, tout en ne me faisant aucune idée, même imparfaite et confuse, d'une substance spirituelle, je ressentis une vive joie, . mais où se mêlait la honte de m'être déchaîné, durant tant d'années, non pas contre la foi catholique, mais contre les chimères de mes pensées charnelles; car j'avais été d'autant plus téméraire et plus impie que j'avais censuré ce dont j'aurais dû m'instruire.

O Dieu, à la fois si élevé et si rapproché de nous, si caché et si visible, qui n'avez point de membres plus ou moins étendus, mais êtes tout entier partout, sans^être enfermé en aucun lieu, vous n'avez point une forme corporelle comme la nôtre , et pourtant vous avez fait l'homme à votre image , l'homme qui, de la tête aux pieds, est borné par un certain espace (i).

(i) L. VI, c. 3.

i34 La Jeunesse de saint Augustin.

PUISQUE j^ignorais de quelle manière Phomme était votre image , j'aurais dû frapper à la porte et demander ce qu'il fallait croire, au lieu d'insulter les catholiques à propos d'erreurs imaginaires. Un impatient désir de parvenir à quelque certitude me rongeait d'autant plus le cœur, que j'étais plus confus d'avoir été si longtemps la dupe et le jouet dévalues promesses et d'avoir, dans mon ignorance, avec une obstination puérile, débité comme certain ce qui ne l'était pas. Tout cela était faux, je l'ai vu clairement depuis. Mais dès lors, je savais, à n'en pas douter, que tout cela n'avait aucun fondement solide, et que néanmoins je Pavais donné comme indubitable dans mes attaques aveugles contre votre Eglise catholique. Il n'était pas encore évident pour moi que celle-ci enseignât la vérité; mais j'avais conscience qu'elle n'enseignait pas ce que je lui avais outrageusement reproché.

J'étais donc confus, et je me retournais vers vous, et je me réjouissais, mon Dieu, que votre Eglise unique, qui est le corps de votre Fils unique et dans laquelle, enfant, j'avais été marqué du nom de Jésus- Christ, n'eût aucun goût pour de puériles frivolités et que rien, dans sa saine doctrine, ne pût porter à

Samt Ambi'oise. i35

croire que le Créateur deTunivers a la forme humaine et est circonscrit dans quelque lieu, si vaste, si étendu qu'on le suppose.

Je me réjouissais aussi de ce qu'on ne me proposait point la lecture de TAncien Testament, de la Loi et des Prophètes sous le point de vue qui m'y avait fait trouver des absurdités que je reprochais à vos saints de croire et qu'ils ne croyaient pas. Et quand j'entendais Ambroise, dans ses sermons au peuple, insister sur cette maxime importante : la lettre tue, V esprit vivifie (i), j'étais heureux; car les passages qui, pris à la lettre, paraissaient renfermer un enseignement pervers, il les expliquait au sens spirituel, en levant le voile mystérieux dont ils étaient couverts, sans rien dire qui pût me choquer, bien que je n'eusse pas encore l'évidence que sa parole exprimât la vérité. J'interdisais à mon cœur tout assentiment, de peur de rencontrer le précipice, et ce m'était un supplice mortel de rester ainsi en suspens. Je prétendais être aussi certain des choses qui ne frappent pas les yeux que de : sept et trois font dix. Non que je fusse assez insensé pour penser que cette vérité n'était pas évidente; mais je voulais comprendre tout le reste de la même manière :les choses corporelles qui n'étaient pas actuellement présentes à mes sens, aussi bien que les choses spirituelles que je ne pouvais concevoir autrement que revêtues d'une forme corporelle.

(i) Epîtie aux Corinthiens, m, 6.

i36 La Jeunesse de saint Augustin.

C'est la foi seule qui pouvait me guérir, en purifiant le regard de mon âme et en le fixant, autant que possible, sur votre vérité immuable et infaillible. Mais, comme il arrive souvent que celui qui a fait l'épreuve d'un mauvais médecin, n'ose plus se confier à un bon, ainsi mon âme malade, qui ne pouvait espérer sa guérison que de la foi, repoussait tout remède, dans la crainte de croire l'erreur, et résistait à vos mains, ô mon Dieu, qui préparez le breuvage de la foi et le prodiguez à tous nos maux, après lui avoir donné une merveilleuse efficacité pour les guérir (i) !

(i) L. VI, c. 4.

(DP

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