‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 14 sur 30 · LE MENDIANT · texte numérisé non relu

LE MENDIANT

EU à peu la lumière se faisait dans Vesprit d'Augustin^ mais le cœur^ plein des choses de la ten^e, était encore bien malade. Au dehors, tout souriait au jeune ambitieux. Sa charge nouvelle de professeur d'éloquence à Milan lui fournit loccasion de faire briller son talent devant un nombreux auditoire^ réuni pour entendre Véloge qu'il fit du consul Bauto (i). // fut même choisi pour prononcer le panégyrique de Vempereur Valentinien If un enfant de sei'{e ans ; sous son nom régnait sa mère, l'impératrice Justine, qui, cette année même (385), allait si odieusement persécuter saint Ambroise, coupable de ne pas vouloir céder une des églises catholiques aux Ariens qu'halle protégeait.

Un pareil discours était pour embarrasser fort l'orateur. Aussi ses perplexités étaient extrêmes et le rendaient si malheureux, qu^il se faisait à lui-même pitié et se ^nettait au-dessous d'un mendiant ivre, rencontré par hasard dans la rue.

( i) Le premier jour de l'année 385. — Cum ego Mediolanum ante Bautonein venerini, eique consuli calendis januariis laudem in tanto conventu conspectuque hominum pro niea tune rheîorica professione recitaverim... {Contra litteras Petiliani donatistœ, lib. m, c. 23, n. 3o.)

i38 La Jeunesse de saint Augustin.

Saint Augustin se plaît à cette humble comparaison. « Tous., dit-il quelque pa?'t (i), nous sommes les mendiants de Dieu. Quand vous dites : Donnei-nous aujourd'hui notre pain quotidien, vous vous proclame:^ le mendiant de Dieu. N^en rougisse:{ pas; quelque riche que soit un homme ici-bas, il est le mendiant de Dieu. Le mendiant se tient à la portedu riche ; le riche lui-même se tient au seuil du richepar excellence. Et le riche, de quoi donc a-t-il besoin? T ose le dire^

il a besoin du pain quotidien Et ce pain, c'est la

parole de Dieu qui nourrit, non les corps, mais les âmes. »

Et ailleurs : « Tous, quand nous prions, nous sommes les mendiants de Dieu. Debout à la porte du grand Père de famille, ou plutôt prosternés, suppliants, nous gémissons, désij^eux de recevoir quelque chose ; et ce quelque chose, c'' est Dieu même. Le pauvre, « que réclame-t-il de vous ? Son pain. Et vous que demandez-vous à Dieu , sinon Jésus- Christ qui dit de lui-même Je suis le Pain vivant, descendu

des deux» (2).

( 1; Sermo \.\i, cap. G.

^2; Sermo lxxxiii, cap.

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TOUTES mes préférences allaient dès lors à la foi de rÉglise catholique. Je sentais qu'il y avait de sa part plus de modestie et de loyauté à commander de croire ce qui n'est pas démontré — soit qu'il n'y ait pas de démonstration possible, soit que possible en elle-mêm.e, la preuve passe la portée des auditeurs, — tandis qu'avec leurs présomptueuses promesses de science, les Manichéens se jouent de la crédulité de leurs adeptes, risque à leur imposer, dans la suite, de croire des fables ridicules, dans l'impuissance où ils sont de les prouver.

Et votre main, Seigneur, si douce, si miséricor- ^ dieuse, touchant et façonnant peu à peu mon cœur, je considérais quelle, multitude de choses je croyais sans les avoir jamais vues, sans en avoir été témoin : tantd'événementscontenusdansThistoire des peuples, tant de descriptions de villes et de pays que je n'avais pas visités, tant d'assertions que, sur la foi d'amis, de médecins, de mille autres personnes, iHaulMmettre souspeine de rompre tous les liens de la vie sociale ! Une foi inébranlable ne m'assurait -elle pas des auteurs de ma naissance ? Et qui pouvait me l'apprendre. sinon le témoignage d'autrui ?

Ainsi vous m'aviez persuadé, ô mon Dieu, que, loin de blâmer ceux qui croient à vos Ecritures dont vous avez si puissamment établi l'autorité chez presque toutes les nations, je devais tenir pour répréhensibies ceux qui n'y croient pas, et qu'il ne fallait point les écouter quand ils disent : D'où savez-vous que ces livres ont été communiqués au genre humain par l'Esprit du vrai Dieu , qui est la Vérité même ?

Et c'est précisément cela que je devais croire ; car, au milieu du conflit d'opinions subtiles et captieuses dont la lecture des philosophes m'avait donné le spectacle, rien n'avait pu m'arracher celte conviction que vous êtes, tout en ignorant ce que vous êtes, ni me faire douter que vous gouvernez les choses humaines. Sans doute, ma foi, à cet égard, était tantôt plus forte, tantôt plus chancelante; mais je n'en croyais pas moins à votre existence et à votre providence, tout en ne sachant trop que penser de votre nature intime et des voies qui conduisent et ramènent vers vous. Comprenant que nous sommes trop faibles pour trouver la vérité par la seule raison, e que nous, ayons besoin du secours des saintes Ecritures, je commençais à me convaincre que vous n'aviez donné une telle autorité à ces saints livres que parce que vous voulez que par eux on vous cherche, et que par eux on croie en vous.

Quant aux absurdités que je m'imaginais naguère rencontrer dans le texte sacré, depuis qu'on m'en avait fourni une explication plausible, j'attribuais à

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la profondeur des mystères chrétiens tout ce qu'ils présentaient d'obscur. /L'autorité de l'Écriture m'apparaissait d'autant plus vénérable, d'autant plus digne d'une pieuse créance, qu'accessible à tous, elle réserve à ceux qui pénètrent plus avant, de sublimes secrets. Par riiumilité et la familiarité du langage, elle est à la portée des plus simples ; et chaque mot exerce la sagacité des plus graves esprits. Recevant tous les hommes en son vaste sein, elle ouvre vers vous un étroit passage à quelques âmes d'élite, dont le nombre serait encore plus petit, si l'autorité dont elle est revêtue était moindre et le giron de son humilité sainte moins largement ouvert^

Telles étaient mes pensées, et vous me veniez en aide. Je soupirais, et mes gémissements montaient jusqu'à vous. La barque de mon àme voguait à l'aventure, et vous saisissiez le gouvernail. Je m'égarais dans les voies larges du monde, et vous ne m'abandonniez pas (i) !

j'aspirais après les honneurs, la richesse, le mariage, ^ ô mon Dieu, et vous vous moquiez de mes projets. Ces impatients désirs me comblaient d'ennuis et

I ) L. VI, c. 5.

d'amertumes, et vous m'étiez d'autant plus propice que vous ne me laissiez trouver aucune douceur à c( qui n'était pas vous !

Voyez mon cœur, ô vous qui m'ordonnez d'er rappeler et d'en confesser les faiblesses. Que désormais elle s'attache à vous, cette âme que vous ave: arrachée à la glu tenace d'un piège mortel. Quelh était alors sa misère ! Vous, mon Dieu, vous touchie2 sa plaie vive, pour la forcer, en tout quittant, de se convertir à vous, qui êtes plus que tout, sans qui tou' n^t rien, — de se convertir à vous qui pouviez k guérir !

Oui, j'étais misérable, et comme vous m'avez bien fait sentir ma misère !

Je me disposais à prononcer le panégyrique de l'empereur, c'est-à-dire à débiter bien des mensonges destinés à être applaudis par ceux-là même qui les tenaient pour tels. Mon cœur, tourmenté d'inquiétude, était en proie aux ardeurs d'une fièvre dévorante.

Comme je passais par une rue de Milan, j'aperçus un pauvre mendiant, déjà ivre, je crois, qui se livrait à de joyeux ébats. Alors, poussant un soupir, et m'adressant aux amis qui m'accompagnaient, je me mis à déplorer les maux que nos folies nous font souffrir. Nos plus pénibles efforts, disais-je, tels que ceux auxquels je me condamne en traînant, sous l'aiguillon de mes passions, le fardeau de mon malheur qui s'aggrave à chaque pas, — nos plus pénibles efforts vont à nous assurer un peu de joie. Ce men-

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diant nous devance où nous ne parviendrons peut-être jamais! Au prix de quelque menue monnaie qu'on lui jette en aumône, il possède ce que je poursuis à travers un labyrinthe d'inquiétudes, c'est-à-dire un moment de plaisir ici-bas ! Sans doute la joie de cet homme n'était point une joie véritable ; mais bien moins réelle encore était celle que j'ambitionnais ! Lui, du moins, il était en liesse ; moi, rongé de soucis. Il ne redoutait rien ; je m'inquiétais de tout. Certes, si Ton m'avait alors demandé ce que je préférais de la joie ou de la crainte, j'aurais choisi la joie ; et cependant, si Ton m'eût pressé de dire si j'aimais mieux être tel qu'était ce mendiant ou tel que j'étais moi-même, j'aurais répondu, sans hésiter, que mieux valait mon existence , malgré tous les soucis et toutes les craintes qui Tagitaient. Mais ce choix de ma perversité eût -il été conforme à la vérité ? Parce que j'étais plus savant que cet homme, était-ce une raison pour me mettre au-dessus de lui ? Ma science ne me donnait pas la joie ; mais par elle je cherchais la faveur des hommes, non pour les instruire, mais pour leur plaire. Et c'est pour cela que vous brisie:[ mes os avec la verge dont vous con'ige:{ nos erreurs [i).

Loin de moi ceux qui disent à mon âme : « Il y a différence entre les joies. Le mendiant trouvait la sienne dans l'ivresse, tandis que vous la cherchiez dans la gloire. » Quelle gloire, Seigneur, que celle

(1) Ps. LU, 7.

qui n^est pas en vous ! La joie de ce mise'rable étaii fausse, soit; la gloire que je poursuivais n^était pa! plus vraie. Mais comme elle troublait davantage mj raison ! Une nuit dissipait son ivresse ; je me couchais, je me levais avec la mienne ; bien longtemps encore je devais, avec elle, m'endormir et me ré' veiller.

Sans doute il y a joie et joie : celle des saintes espérances est infiniment supe'rieure à cette allégress( folle. Mais, sous ce rapport même, j^étais bien loin di mendiant ! Plus heureux que moi, il ne se sentait pas d^aise, quand les soucis me rongeaient les entrailles ; il avait acheté son vin par des souhaits de bonheui offerts en retour d^une aumône, tandis qu'au prix di mensonge je mendiais la vaine gloire.

Je devisai longtemps ainsi avec mes amis; sans cesse je revenais sur mon état que je trouvais déplorable, et la douleur que j'en éprouvais redoublai mon malaise. Et si quelque prospérité semblait m( sourire, je n'osais étendre la main pour la saisir, car elle s'envolait aussitôt (i).

(i) L. vr, c. 6.

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