CHAPITRE ONZIÈiME
ALYPIUS.
A'' a lu plus haut la touchante histoire du jeune ami, dont Augustin pleura la mort prématurée avec des larmes si amères.
C-^^^^'2/ Alypius^ dont il va nous parler ^ ne lui fut pas moins cher. Diligebat me multum, et ego illum (ï). Il était, dit Augustin, mon frère de cœur : Alypium, fratrem cordis mei... (2). Tous les deux^ égarés dans les mêmes erreurs, travaillés des mêmes doutes, affamés de la vérité qui se dérobait encore à leurs ardentes poursuites , devaient ensemble se rapprocher de Dieu et se vouer à son glorieux set^vice avec un égal amour.
Saint Alypius mourut évêque de Thagaste, patrie d'Augustin et la sienne.
Voici en quels termes affectueux le grand docteur faisait plus tard V éloge de cet ami, dans une lettre adressée à saint Paulin de Noie (3). Parlant de son illustre bienfaiteur Romani anus : « Vous ave:{ encore, écrit-il.^ un autre motif d'aimer ce frère; c^ est qu'il
(i) Confessions, Lib. vi, 7.
(2) Ibid. L. IX, 4.
(3) Epistola XXVII ad Paulinum, an. SgS.
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est parent du vénérable et vraiment bienheureux évêque Alypius, que vous chérisse^ de tout votre cœur., et à bien juste titre; car estimer un tel homme., cest estimer la grande miséricorde de Dieu et les merveilles de ses dons » .
C'est sa frateivielle union avec Alypius que semble décrire saint Augustin dans les belles définitions qu'il donne de V amitié chrétienne : L^amiiié£^une union de bienveillance et de charité en toutes les choses humaines et divines (i).
Et ailleurs : « Aimons , aimons sans égoïsme__^ puisque nous aimons Dieu : pourrions-nous ri^n trouver de meilleur ? Aimons-le pour lui-même^ aimons-nous en lui et pour lui. Celui-là aime vraiment son ami; qui en son ami aime Dieu, ou parce quMl est à Dieu, ou pour qu'il soit à Dieu. Telle est la véritable dïlection. N'ous aimer pour quelque autre motif j ce n'est pas nous aimer , cest nous hasj: » {2).
Alypius, avant sa conversion, avait été ^ beaucoup plus qu Augustin, passionné pour le théâtre et même pour les jeux sanglants du cirque, dont son ami eut toujours horreur. Quelle utile leçon à recueillir de cette histoire dramatique., résumée avec une éloquente concision: Spectavit, clamavit, exarsit!... Combien de jeunes gens , entrâmes par une amicale
" (i) Si-qnidem amicitia rcctissime atqiie sanctissime dejînita est, rerum liiimanarum et divinarum cum benevolentiaet caritate * consensio. (Contra Academicos, Lib. Jii, c. 6.j
(2) Ille eiiim vevacitcr amat amiciim, qui Dciim amat in amico , aiit quia est in illo, aut ut sit in illo. (Scrmo 336, in dedicatione Ecclesiœi)
Alypius. 14-
violence, arnica vi, à des spectacles dangereux, sont aussi victimes d'un j^egard imprudent , d'une fausse démarche! Et quils sont pleins d'opportunité, les conseils que saint Augustin, éclairé par V expérience, adressait aux chrétiens de son temps!
Fuyez., disait-il, fuyez les spectacles, ô mes bienaimés ! fuyez lesjhéàtres, honteux séjour du démon, de peur que cet esprit du mal ne vous prenne dans ses filets. Voulez-vous charmer votre esprit et vos yeux ? Notre sainte mère TEglise vous offre des spectacles pieux et salutaires qui rempliront vos âmes d'une joie pure et nourriront votre foi, loin de la corrompre. Quelqu'un est-il amateur passionné du cirque ? Que veut-il ? Voir courir les chars, voir la foule se livrer aune folie furieuse, le vainqueur dépasser les chevaux d'un rival, voilà tout le plaisir! Comparez à cela nos saints, nos sages, nos très doux spectacles. Contemplez, dansle livredes Actes des apôtres (i), Phomme boiteux dès la naissance courant à la voix de saint Pierre. Et pour peu que vous ayez de bon sens , pourpeuque brilleenvous lalumièrede la justiceetle zèle du salut, demandez-vous quelle est la victoire que vous devez désirer, à laquelle vous devez applaudir : celle où un cheval robuste succombe, ou celle où rhomme malade est sauvé ? Mais enfin vous faut-il en spectacle des chevaux, des chars, des cochers habiles à conduire, ardents à vaincre, Jésus- Christ ne vous interdit pas ce plaisir, s'il vous détend
(i). Actes, Livre m, 2.-8.
14S La jeunesse de saint Augustin.
de vous mêler aux pompes de Satan. N'avons-nous pas le char de feu du saint prophète Elle, si rapide qu'il franchit la borne du ciel (i) ? Voulez-vous voir la vraie vertu triomphante... regardez les chars de Pharaon et toute son armée précipités dans la mer [2). Le^théâtre est le fléau des mœurs : on y apprend des infamies, on y entend des turpitudes, on y voit les scènes les plus pernicieuses à la vertu. Avec la grâce de Dieu, puissions-nous chasser bien loin de vos cœurs toutes ces abominations ! Comparons. — Là, c'est Jupiter, adultère, armé de la foudre ; ici, le Christ, vrai Dieu, enseignant la chasteté, détruisant rimpureté, prêchant le salut. Là, à ce fabuleux Jupiter on donne Junon pour sœur et pour épouse; ici, nous vénérons sainte Marie à la fois vierge et mère. Là, toute la merveille, c'est un homme habile à danser sur la corde ; ici, c'est le grand miracle de saint Pierre marchant sur la mer (3). Là, c'est le honteux spectacle delà chasteté violée; ici, avec la chaste Susanne et le chaste Joseph (4), c'est la passion vaincue, la mort méprisée, Dieu aimé, la vertu exaltée. Là, les chœurs de musique, le chant du pantomime charment l'oreille, mais blessent mortellement le cœur; quoi de comparable à notre cantique où celui qui aime chante: Les pécheurs m' ont conté leurs joies ; mais il nçst rien de semblable à votre loi^ Sei-
(i) IV» Livre des Rois, c. n, v. 11.
(2) Exode, c. II, V. 4.
(3) S. Matthieu, xiv, 2g.
'4) Daniel, xiii. Genèse, xxxix.
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gneiir ; tous vos commandements sont vérité !... (i). Que les combats de l'amphithéâtre ne séduisent ni n'attirent le chrétien. Tout y est péril pour les yeux, tout y est barbarie. Gomme dit le bienheureux Cvprien, une volonté perverse y condamne aux bêtes des hommes innocents (2). N'allez donc pas, mes bien-aimés, à ce cruel spectacle, entraînés par la curiosité de voir deux gladiateurs lutter contre neuf ours ; mais plaisez-vous à regarder notre prophète Daniel qui seul, par sa prière, triomphe de sept lions. Ohl quels admirables spectacles sont les aôtxes^spectacles vraiment merveilleux, où Dieu intervient pour secourir, où la foi fournit les armes, où rinnocence combat, où la sainteté triomphe et remporte un prix que le vainqueur reçoit et que le rémunérateur ne perd pas ! Ces spectacles spirituels, recherchez-les avec ardeur; pour en jouir en toute sécurité, accourez à Téglise; éloignez de vos cœurs tout désir charnel ; contiez aux soins de Dieu toutes vos sollicitudes, afin que Tennemi ne trouve rien en vous qui lui appartienne. Reniez-le, renoncez à ses pompes, puisqu'aussi bien votre liberté est sortie sauve de ses embûches (3).
(i) Psaume cx\in, 85, 86.
(2) In Epist. 2 ad Donat.
(3) De Symboîo, Sermo ad catechumenos, c. 11.
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TEL était l'ordinaire sujet de mes plaintes avec mes amis, et surtout avec Alypius et Nébridius.
Alypius, né dans la même cité, dMne des premières familles municipales, était moins âgé que moi. Il avait été mon élève, d'abord à Thagaste, quand je commençais à professer, puis à Carthage. Il m'aimait beaucoup, parce qu'il m'estimait bon et savant ; et moi, je Taimais de même pour l'admirable penchant à la vertu qu'il manifestait déjà dans un âge tendre. Néanmoins, cédant au torrent d'immoralité qui entraîne la jeunesse carthaginoise à la folie des spectacles, il s'était livré avec fureur à la passion du cirque.
Il y était misérablement plongé, quand je professais en public la rhétorique; mais alors il ne suivait pas mes leçons, à cause d'une certaine mésintelligence qui s'était élevée entre son père et moi. Instruit de cette pernicieuse passion, j'en conçus un vif chagrin : c'était ma plus belle espérance que j'allais perdre en lui, si je ne l'avais déjà perdue ! Pour l'avertir ou le réprimander, je n'avais ni la liberté bienveillante de l'ami, ni l'autorité du maître. Je croyais, en effet, qu'il partageait à mon égard les sentiments de son père; mais il n'en était rien. Sans tenir compte
Alypius.
des préventions paternelles, il commençait à me saluer, venait à ma classe, écoutait quelques instants, puis se retirait.
Je ne songeai pas néanmoins à Tentretenir pour le conjurer de ne pas dégrader sa belle intelligence par Taveugle entraînement de ces frivoles plaisirs. Mais vous, mon Dieu^ qui gouvernez souverainement tout ce que vous avez créé, vous n'aviez pas oublié qu'il devait être un jour, parmi vos enfants, un des premiers ministres de vos mystères, et pour que rhonneurde son changement vous revînt tout entier, vous m'en fîtes l'instrument, mais à mon insu.
Un four que j-'étais au lieu ordinaire de mes leçons, entouré de mes disciples, il vint vers nous, me salua, prit place et se mit à écouter avec attention. La leçon que je faisais amenait naturellement une comparaison tirée des jeux du cirque, qui rendait Texplication plus sensible et plus agréable. J'y mêlai des allusions malignes et mordantes à l'adresse de ceux qu'entraîne cette folle passion. Vous savez, mon Dieu, que je ne songeais pas alors à guérir, Alypius de sa maladie. Il s'appliqua néanmoins le remède, croyant qu'il était offert à lui seul. Un autre m'en eût voulu ; lui, s'en voulut à lui-même, et son cœur honnête et bon m'en aima davantage. N'aviez-vous pas dit dans la sainte Écriture : Reprends le sage, et il f aimera iil? Néanmoins, ce ne fut pas moi qui le repris, mais vous qui vous servez de nous tous, soit de gré, soità notre insu,
(i) Livre des Proverbes, ix, 8.
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selon Tordre de votre sagesse et de votre justice. De mon cœur et de ma langue vous fîtes des charbons ardents pour cautériser le mal dont se mourait cette âme de si grande espe'rance. Que celui-là taise vos louanges, qui ne considère point vos miséricordes ! Pour moi, je les publie du fond de mon cœur.
A ma parole, Alypius s^élança de Tabîme où il s^était volontairement précipité, et où une aveugle passion l'enchaînait. Maîtrisant et secouant son âme, avec une résolution héroïque, il en fit tomber toutes les souillures du cirque où il ne revint pas.
Bientôt après, il triompha des résistances de son père et me prit pour maître. Redevenu mon disciple, il se laissa enlacer avec moi dans le filet de la superstition manichéenne, aimant dans ces sectaires cette continence dont ils faisaient parade, et qu'Alypius croyait véritable et sincère. Mais elle était loin de leur cœur; ce n'était qu'un piège tendu aux âmes généreuses, qui, ne sachant pas approfondir les réalités de la vertu, se laissent prendre à son ombre et à sa trompeuse image (i). *
ENGAGÉ par ses parents dans les enchantements de la vie mondaine, Alypius m'avait précédé à Rome pour y apprendre le droit ; c'est là qu'il conçut pour
(]) Livre vi, c. 7.
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les combats de gladiateurs une étrange passion, par suite d'un entraînement non moins étrange. Jusqu'alors ces spectacles ne lui avaient inspiré que de l'aversion et de Thorreur. Mais un jour, quelques condisciples de ses amis, au sortir de table, le rencontrent, et malgré sa résistance et ses refus persistants, lui faisant une douce violence, remmènent à l'amphithéâtre, à rheure de ces jeux cruels et funestes Lui, cependant, leur disait : a Vous pouvez bien traîner mon corps au spectacle et Ty maintenir; mais pourrezvous attacher mon esprit et mes yeux ? J'y serai donc commen'yétantpasetje triompherai d'eux etde vous ». Il eut beau dire, ils remmenèrent avec eux. dans le désir peut être de voir s'il aurait la force de tenir sa promesse. Ils arrivent et prennent place où ils peuvent. Tout fermentait déjà aux ardeurs d'une volupté cruelle. Alypius, fermant la porte de ses yeux, défend à son esprit de se mêler à cette scène barbare. Heureux s'il eût aussi bouché ses oreilles ! A un incident du combat, un immense cri s'élève. Violemment ému, Alypius cède à la curiosité, et se croyant assez armé pour braver et pour vaincre, même après avoir vu, il ouvre les yeux. Hélas I son âme est plus grièvement blessée que le corps du malheureux qui fascinait son regard. Il tombe, et sa chute est plus misérable que celle qui excite cette clameur. Entré par ses oreilles, ce cri a ouvert ses veux, pour aller frapper et abattre ce cœur plus téméraire que fort, — d'autant plus faible qu'il se confiait en lui, tandis qu'il ne devait se confier qu'en vous ! A peine a-t-il
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vu le sang, qu^il y boit la cruauté II ne détourne plus, mais fixe son regard; inconscient, il savoure ces fureurs, se complaît à ces combats criminels et s'enivre de cette volupté féroce. Ce n'est plus Thomme venu tout à rheure; c'est quelqu'un de ceux à la foule desquels il se mêle, digne compagnon des amis qui Tont entraîné.
Que dirai-je encore ? Il regarde, il crie, il s'enflamme, emportant du cirque une folle impatience d'y revenir, non plus traîné de force par les autres, mais à leur tête et les entraînant à son tour.
De là cependant, ô mon Dieu, votre main puissante et miséricordieuse l'a rétiré, et vous lui avez appris, — longtemps après toutefois, — à ne pas mettre sa confiance en lui, mais en vous (i).
CEPENDANT cc souveuîr resta dans sa mémoire ^-^ comme un préservatif pour l'avenir. Ceci me rappelle un autre fait qui survint quand il étudiait à mon école, à Carihage. Il se promenait vers le milieu du jour, sur le Forum, pensantà une déclamation qu'il devait prononcer, comme exercice d'école,
(i) Livre vi, c. 8.
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quand il fut pris pour un voleur par les gardes du palais. Vous Paviez permis, mon Dieu, sans doute afin que cet homme qui devrit être un jour si grand, commençât dès lors à comprendre que l'homme constitué juge d'un hom.me ne doit condamner personne témérairement et à la IJgère.
Il se promenait donc seul avec ses tablettes et son stylet, quand un jeune écoli :-r, franc voleur, celuilà, survint avec une hache qu'il cachait. A Tinsu d'Alypius, il va droit à des barreaux de plomb en saillie sur les devantures des orfèvres, et se met à les couper. Au bruit de la hache, les orfèvres crient de Fintérieur et lancent des gens à la poursuite de celui qu'ils trouveraient. Le voleur les entend et s'enfuit, abandonnant son instrument, dans la crainte de se voir pris armé. Alypius, qui n'avait pas remarqué sa venue, le voit prendre la fuite à toutes jambes. Curieux d'en savoir le motif, il s'approche ^es barreaux, aperçoit la hache et se met à la considérer. Ceux qui couraient après le voleur trouvèrent Alypius seul, et dans sa main l'outil dont le bruit avait donné l'alarme.
On le saisit, on l'entraîne, les voisins s'assemblent, on se montre triomphalement le voleur pris en flagrant délit, on le conduit au juge.
Mais là devait s'arrêter la leçon. Car aussitôt, Seigneur,' vous vîntes au secours de Tinnocence dont vous aviez été le seul témoin. Pendant qu'on le menait à la prison ou au supplice, on rencontre un
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architecte spécialement chargé de Pentretien des monuments publics.
Ceux qui tenaient Alypius s^en réjouissent d'autant plus que Tarchitecte les avait soupçonnés euxmêmes des vols commis au Forum. Il allait en connaître enfin le véritable auteur. Or cet homme avait vu plusieurs fois Alypius chez un sénateur qu'il allait souvent saluer. Il le reconnaît, le prend par la main, le tire à part, lui demande la cause d'un tel tumulte et apprend ce qui s'est passé.
Cependant la foule s'émeut, crie et menace; l'architecte commande qu'on le suive. On passe devant la maison du jeune homme coupable. Un esclave se tenait sur le seuil ; trop jeune pour être retenu par la crainte de compromettre son maître, qu'il avait accompagné sur le Forum, il raconte tout sans hésiter. Alypius le voit et le désigne à l'architecte ; celui-ci, montrait la hache à l'enfant, lui demande à qui elle est. — A nous, répond aussitôt celui-ci. On l'interroge encore et Ton découvre tout le reste. Ainsi le vol retomba sur cette maison, à la confusion de la multitude, qui déjà triomphait d'Alypius. Futur dispensateur de votre parole et juge de tant d'affaires dans votre Eglise, il sortit de ce danger avec plus d'expérience et plus de sagesse (i),
(i) Livre vi, c. 9,
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JE Tavais donc retrouvé à Rome, où notre amitié J devint si étroite qu'il me suivit à Milan, pour ne me pas quitter, et aussi pour mettre à profit ce qu'il avait acquis de science du droit, par déférence pour ses parents beaucoup plus que par goût.
Trois foisdéjà il avait exercé descharges publiques, étonnant par son désintéressement ceux qu'il voyait avec surprise pj-étérer l'or à la probité. On avait mis sa fermeté à Tépreuve en déployant toutes les ressources de la séduction et de la terreur. Ainsi, du temps qu'il remplissait à Rome les fonctions d'assesseur auprès du comte préposé aux finances d'Italie, il arriva qu'un sénateur très puissant qui avait pour clients tous ceux qu'enchaînaient ses largesses ou qu'effrayait son crédit, voulut se permettre je ne sais quoi d'illicite, en homme accoutumé à ne pas rencontrer d'obstacle. Alypius s'y oppose. On lui fait des promesses, il les dédaigne; des menaces, il les méprise. Tous admirent cette constance rare qui ni ne recherche Tamitié, ni ne redoute la haine d'un homme si haut placé, bien connu pour avoir mille moyens d'être utile ou de nuire. Le magistrat luimême^dont Alypius était le conseiller, quoique opposé
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à cette injuste prétention, n'osait cependant se déclarer ouvertement; mais, laissant toute la responsabilité à Alypius, il prétextait sa résistance. Et en effet, si le juge eût cédé, Alypius était décidé à résigner sa charge.
Son amour pour les lettres seul faillit le séduire. Il eût pu, avec les gains du prétoire, se procurer des livres; mais, en prenant conseil de la justice, il changea de résolution, aimant mieux ne pas blesser Téquité qui défend, que de profiter de Poccasion qui sollicite.
Cela est peu de chose sans doute ; mais qui est fidèle dans les petites choses^ F est aussi dans les grandes (i), et rien ne saurait démentir Toracle sorti de la bouche de votre Vérité : Si vous n'avez pas été fidèle dispensateur d'un faux trésor, qui vous confiera le véî'itable? si vous n'ave^pas été fidèle dépositaire du bien d' autrui^ qui vous rendra celui qui est à vous (2) ?
Tel était l'homme si intimement lié avec moi, et comme moi irrésolu sur la route à suivre.
Nébridius avait, lui aussi, quitté sa patrie, voisine de Garthage, Carthagemême où il vivait d'ordinaire, son patrimoine fort considérable, sa maison, sa mère qui ne le devait point suivre, tout enfin, pour venir à Milan vivre avec moi, et poursuivre avec une ardeur passionnée la vérité et la sagesse; comme
(i) Saint Luc, .xvi, 10.
(2) Saint Luc, xvi, 11, 12.
Alypius.
moi il soupirait, il flottait comme moi, ardent à la recherche delà vie bienheureuse, scrutateur subtildes plus difficiles problèmes.
Nous étions trois affamés, ouvrant la bouche ensemble pour plaindre notre misère, et pour attendre la nourriture que vous deviez nous donner en temps opportun. Et dans l'ameitume dont votre miséricorde abreuvait notre vie mondaine, considérant le but de nos souffrances, nous ne trouvions plus que ténèbres. Nous nous détournions en gémissant et nous disions : Jusquesà quand ?... Et tout en le répétant, nous ne quittions rien de ce que nous avions, parce qu'il ne nous apparaissait rien que nous passions saisir en abandonnant le reste (i).
(i) Livre vi, ch. lo.