‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 16 sur 30 · LUTTES INTIMES. VAGUES PROJETS DE VIE PARFAITE · texte numérisé non relu

LUTTES INTIMES. VAGUES PROJETS DE VIE PARFAITE

UGUSTIN^ livrant au fond de son cœur les plus douloureux combats, éprouvait la vérité de cette divine parole : La chair a des ^^ désirs contraires à Tesprit, l'esprit a des désirs contraires à la chair : tous les deux sont en guerre (i).

« Guerre bien rude^ disait plus tard le saint docteur, et d'autant plus pénible qu'elle est intérieure ! O homme, le péché a mis la division en toi ; tu trouves en toi qui combattre, et de qui triompher. Mais tu as aussi quelqu'un à prier. Celui qui t'a créé quand tu n'étais pas, te soutient dans tes combats et te courojtne dans ta victoire (2). »

Cependant la grâce peu à peu domptait la nature. Augustin se prenait à rêver une vie de pénitence et de solitude. Celui qui, dans les desseins de Dieu, devait être un des patriarches de la vie religieuse, se préparait, sans le savoir, à cette haute vocation par des aspirations généreuses, mais encore inefficaces. Un jour viendra qu'il pourra parler par expérience

(i) Epître de saint Paul aux Galates, c. v, v, 17. (2) Enarratio in Psalm. cxliii, n. 5,

du bonheur et du mérite qiCily a pour un chrétien à quitter entièrement le monde et à se donner tout à Dieu. Alors il dira les vertus héroïques de ces saints anachorètes qui^ « cachés absolument aux regards des hommes, contents dhin peu de pain et d^eau^ peuplent les déserts et là., jouissant des entretiens de Dieu auquel s attache leur âme pure., contemplent avec bonheur cette beauté qui ne se révèle qu'aux seuls élus » . // ne louera pas moins les cénobites qui, « méprisant et fuyant les délices du monde, unis dans la communauté d^une vie très chaste et très sainte^ s^occupent à la prière^ à la lecture, aux conversations pieuses, ignorant Venflure de l'orgueil^ le trouble de V obstination., la fièvre de Venvie, toujours modestes, humbles, pacifiques., étroitement liés entre eux par la concorde, à Dieu par la méditation. Ces mœurs, cette vie, cet ordre cette institution monastique, ajoute Vincomparable docteur^ je ne saurais asse^ les louer, et je craindrais de paraître croire que la simple vérité ne suffise pas et qiCil soit nécessaire de V embellir avec r emphase du pané gjrrique » (i).

(i) De moribus Ecclesiœ catholicœ, Lib. i, c. 21.

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RIEN n'égalait la surprise que j'éprouvais au souvenir du long temps écoulé depuis mes dix-neuf ans. A cet âge, j'étais épris d'un ardent amour pour la sagesse, résolu à renoncer, dès que je l'aurais trouvée, aux espérances vaines et aux mensonges des folles passions.

Or ma trentième année était accomplie, et je restais embourbé dans la même fange, avide de jouir des choses présentes, biens éphémères qui dissipaient mon âme ! Je disais: Demain je trouverai, demain la véritém'apparaîtraet je la saisirai. Et puis Faustus va venir, il éclaircira tout. O grands hommes de l'Académie, pour régler notre vie, il n'est aucun principe certain !

— Non, cherchons mieux, ne désespérons pas. Voici déjà que les prétendues absurdités de l'Ecriture ne sont plus des absurdités. Interprétées autrement, elles satisfont la raison. Arrêtons-nous sur ce seuil où, enfant, mes parents m'avaient déposé, jusqu'à ce que se lève le plein jour de la vérité.

— La vérité? Mais où, mais quand la chercher? Ambroise n'a pas le loisir de m'entendre, ni moi celui de lire. Puis, les livres, où les prendre ? quand et comment s^en procurer? à qui les emprunter?

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— Réglons le temps, ménageons-nous des heures pour le salut de Pâme. J'ai vu poindre une grande espérance ! La foi catholique n'enseigne pas ce que j'imaginais, ce dont ma vanité l'accusait. Ceux qui la connaissent regardent comme une impiété de limiter Dieu aux formes du corps humain. Et j'hésite à frapper pour que la porte me soit entièrement ouverte ? La matinée est à mes disciples; soit! Que fais-je le reste du jour? Pourquoi cette négligence des intérêts éternels ?

— Et quand rendre visiteà cesamis puissants dont le crédit m'est nécessaire? quand préparer ces classes que me paient mes élèves? quand donner quelque relâche à mon esprit, fatigué de tant de soins ?

— Périsse tout le reste ! Loin de moi ces vanités et ce néant! Appliquons-nous uniquement à la recherche de la vérité. Misérable est cette vie ; incertaine est l'heure de la mort. Qu'elle survienne à l'improviste, en quel état quitterons-nous le monde? où apprendrons-nous ce que nous avons négligé de savoir? Cette négligence, ne faudra-t-il pas l'expier?

— Et si la mort supprime avec la vie toute inquiétude? s'il n'y a rien au delà ?

— Encore dois -je m'en enquérir! Mais non, il n'en est rien. Ce n'est pas en vain que la foi chrétienne étend sur l'univers entier son autorité souveraine. Dieu aurait-il fait pour nous tant de merveilles si l'âme devait périr avec le corps? Que tardons-nous à renoncer aux espérances da

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siècle, pour nous vouer entièrement à la recherche de Dieu et de la vie heureuse ?

— Attendons un peu... Les choses du temps ont bien aussi leurs charmes. Assez grande est leur douceur. Ne les quittons pas à la légère : il serait honteux d;v revenir. Je suis à la veille d'obtenir une charge honorable; que pourrais-je dès lors souhaiter ? J'ai des amis nombreux et puissants, et quelque hâte que je mette à borner mes désirs, je puis au moins obtenir une présidence de tribunal. J'épouse alors une femme qui ait quelque bien, afin de ne pas vivre dans la gêne. Telle .sera toute mon ambition. Combien d'hommes illustres, dignes de servir de modèles, se sont, dans le mariage, adonnés à la sagesse !

Ainsi disais-je ; et, au souffle de ces vents contraires, mon cœur ballotté passait d'un extrême à l'autre. Et le temps s'écoulait, et je tardais à me convertir à vous. Seigneur, mon Dieu ! Je différais de jour en jour à vivre en vous, et de plus en plus la mort s'emparait de moi. Aimant la vie bienheureuse, j'appréhendais le lieu où elle réside ; je la fuyais en la cherchant. Je croyais que je serais trop malheureux de vivre dans la continence, et je ne pensais pas, pour guérir ma misère, au remède de votre miséricorde. Je n'en avais pas fait l'expérience; je croyais qu'on devient chaste par ses propres forces, et j'ignorais, insensé ! qu'il est écrit : Nul ne peut être chaste., si vous ne lui en faites le don (i).

(i) Livre de la sagesse, viir, 21.

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Vous me Tauriez accordé, Seigneur, si les gémissements d€ mon cœur avaient frappé votre oreille; si, appuvé sur une foi solide, j^avais jeté toutes mes inquiétudes en vous (i).

ON pressait activement l'afïaire de mon mariage. J'avais fait une demande; j^étais agréé. M( mère y mettait tout son zèle, d^autant que le mariage semblait devoir me conduire au baptême du salut. Elle voyait avec bonheur que je m'en approchais davantage et que ma profession de foi allait accomplir ses vœux et vos promesses. Mais lorsque, à ma prière et selon Pinstinct de ses désirs, son cœur vous suppliait à grands cris de lui révéler quelque chos( de cette future union, vous ne consentîtes jamais à Texaucer. Elle voyait de vaines et fantastiques images, enfantées par les préoccupations de son esprit. Elle me les racontait sans en faire cas, sans témoigner cette confiance qui Tanimait quand vous lui aviez réellement parlé. Je ne sais quel goût ineffable Paidait, disait-elle, à discerner vos révélations d'avec les rêves de son âme.

(i) Livre vi, eu.

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On pressait donc mon mariage : la demande e'tait faite ; mais il s'en fallait de deux ans que la jeune lille fût nubile, et, comme elle me plaisait, on prit le oarii d'attendre (i).

Nous étions plusieurs amis ensemble, qui, maudissant dans nos entretiens les fatigantes agitations de la vie humaine, étions presque décidés à nous retirer de la foule pour vivrô dans un tranquille loisir. Notre plan était de mettre en commun ce que nous pouvions avoir, comme le patrimoine d'une seule famille, une sincère amitié supprimant le tien et le mien et faisant jouir chacun du bien de tous et tous du bien de chacun.

Nous espérions nous réunir dix environ ; plusieurs de nous étaient fort riches, Romanianus en particulier, citoyen du même municipe, dès Tenfance mon fidèle ami, que les soucis de grandes affaires avaient attiré à la cour de l'empereur . Il était le plus ardent à presser l'exécution de ce dessein, et il nous le persuadait avec d'autant plus d'autorité que sa fortune surpassait de beaucoup celle de tous les autres.

(i) Livre vi, ç. i3.

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Nous avions décidé que deux d^entre nous seraient chargés, comme magistrats annuels, de l'administration des affaires, les autres vivant en repos. Mais, quand on vint à se demander si les femmes consentiraient à ce projet, — plusieurs de nous étaient mariés, d'autres songeaient à Fêtre, — tout ce beau plan où nous nous complaisions s'écroula entre nos mains et nous en rejetâmes les débris.

Et nous voilà livrés de nouveau aux soupirs, aux gémissements, égarés dans les voies du siècle larges et battues, en proie aux mille fluctuations de nos pensées, devant l'éternelle stabilité de vos conseils. De cette hauteur, riant de nos résolutions, vous prépariez les vôtres, attendant le moment oppo7'tun pour nous donner la nourriture et pour ouvrir la main qui allait nous combler de bénédictions \i).

Cependant, mes péchés se multipliaient et, quand on vint arracher de mes côtés, comme un obstacle à mon mariage, celle avec qui je m'étais accoutumé à vivre, il fallut me déchirer le cœur, et la blessure saigna longtemps.

Elle, à son retour en Afrique, fit vœu de garder désormais une continence inviolable. Elle me laissait un fils (2).

Moi, malheureux, incapable d'imiter même une femme, trop impatient pour attendre deux années réponse qui m'était promise, sans goût pour le ma-

(i) Psaume 164. — Confess. Liv. vi, c. 14. (2j Adeodatiis, dont il sera question plus loin.

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riage, mais encore esclave de la volupté, je me liai d'une nouvelle chaîne, nourrissant ainsi, irritant mon mal et marchant en compagnie de cette habitude criminelle jusqu'au seuil du foyer conjugal.

La blessure que m'avait faite la première séparation n'en fut pas guérie ; seulement, après de cuisantes douleurs, la gangrène envahissait Tabcès qui, pour être moins sensible, n'était que plus inguérissable il).

A vous rhonneur. à vous la gloire, ô source des miséricordes ! Je devenais de plus en plus misérable, et vous vous rapprochiez toujours de moi. Vous avanciez déjà la main qui allait me retirer et me laver de cette fange, et je ne m'en doutais pas. Rien ne me rappelait du fond de Tabime des plaisirs charnels que la crainte de la mort et de votre jugement futur, crainte que tant de doctrines contraires n'avaient pu bannir de mon cœur.

Et je discutais avec mes amis Alypius et Nébridius sur la tin des biens et des maux. J'aurais accepté, disais-je, la doctrine d'Épicure. si je n'avais pas cru fermement qu'après la mort, l'àme survit et doit

(i) Livre vi, c. i5.

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rendre compte de ses actions, vérité qu'Épicure n'admit jamais. Si nous étions immortels, leur demandais-je, vivant dans une perpétuelle volupté de^ sens, sans craindre de la perdre jamais, pourquoi nq serions-nous pas heureux, ou pourquoi chercherionsnous autre chose?

Et je ne s'oyais pas que cette pensée même témoignait de ma profonde misère! J'étais si plongé dans le gouffre et si aveugle, que je n'apercevais pas les splendeurs de la pureté, beauté chaste qu'il faut embrasser sans passion, qui, invisible à un regard charnel, ne se révèle qu'aux yeux du cœur.

Je ne soupçonnais pas, malheureux, de quelh source me venait le plaisir que je prenais à deviser doucement avec mes amis de ces honteuses- misères. Car, au sein même des joies charnelles, même selon l'homme sensuel d'alors, je n'aurais pu vivre heureux sans les amis que j'aimais et qui m'aimaient avec un égal désintéressement.

O voies tortueuses ! Malheur à l'âme téméraire qui, en se retirant de vous, ô mon Dieu, espèr( trouver mieux que vous! Elle se tourne, elle se retourne en vain sur sa couche; tout lui est dur. C'est que vous seul êtes son repos ! Soudain, vous vous montrez, et vous nous délivrez de nos misérables erreurs; vous nous placez dans votre voie, vous nous consolez et vous nous dites : « Cours, j( te soutiendrai, je te mènerai au terme, et là, je te soutiendrai encore » (ij.

(i) Livre yi, c. i6.

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