PLATON ET L EVANGILE
'heure de la délivrance allait enfin son-
'■-"^^ ner. Augustin qui, jusqu'à ce moment^
n avait joui que de \3. liberté des rebelles (i),
<Q>^'^5^ ^e disposait , sous V influence de la grâce divine, à secouer le joug de V erreur et du vice.
C'était donc une double victoire à remporter. V esprit n avait pas moins besoin de conversion que le cœur. L'intelligence était trouble et la volonté faible; à l'ime la vérité paraissait inaccessible ^ la vertu impossible à Vautre.
Suivons attentivement les phases de cet héroïque combat; il n'est pas au monde déplus beau spectacle., il n'est pas d'histoire plus instructive^ plus consolante. C'est une grande âme, misérablement déchue , qui se débat, s'abandonne, puis se relève, luttant tout à la fois contre la grâce qui V attire et contre la passion qui la retient, et tombe enfin, glorieusement vaincue,
(i) Bossuet, sermon pour une vêture,
aux pieds de Dieu qui ne tf^iomphe d'elle que pour la sauver.
Dans les trois chapitres qui vont suivre, Augustin nous raconte comment son esprit, de V abîme, de V erreur et du doute, remonta peu à peu vers la pleine lumière de la certitude et de la vérité.
Cétait un miracle., Dieu seul pouvait Vaccomplir. Du coté de Vhomme., comme condition préalable, il fallait avant tout que Vorgueil de la raison fit place à riiumilité de la foi.
Une cruelle expérience avait guéri le jeune savant de sa présomption ; à ses dépens il avait appris que toutes les leçons des philosophes ne valent pas une page de VÉvangile. Aussi, quand, pour le séduire, on lui mit entre les mains ce que Platon et ses disciples avaient écrit de plus sublime sur la nature divine et Vâme humaine. Augustin, sans méconnaître la part de vérité contenue dans leurs livres, n'eut pas de peine à discerner ce que leurs systèmes offraient d'incohérent, de confus et d'incomplet.
Platon parlait de Dieu en termes magnifiques , mais il n indiquait pas le chemin qui mène à lui. Platon avait entrevu le Verbe divin, mais il ignorait le Verbe fait chair, habitant paj^mi nous. Platon avait annoncé quelque chose du Logos éteimel , mais il se taisait sur les abaissements du Dieu crucifié, mort par amour. Il ne savait pas qu'il est Celui quia dit : Je suis la voie, la vérité, la vie, et qui, par son exemple mieux encore que par sa parole, nous prêche l'humilité et la douceur.
Platon et V Évangile. i-jS
Ce que Platon n'avait pas enseigne^ Augustin
le lisait dans V Evangile, dont chaque
mot tombait sur son esprit altéré
de vérité, comme la rosée
sur une terre stérile
et sans eau.
ELLE était morte, mon adolescence perverse et criminelle. J'entrais dans la jeunesse (i), et plus j^avançais en âge, plus je m'égarais en de honteuses chimères. Je ne pouvais, en effet, concevoir de substance que celle qui se voit par les yeux du corps. Je ne vous prêtais plus, il est vrai, ô mon Dieu, la forme humaine ; depuis que j'avais commencé d'ouvrir l'esprit à la sagesse, j'avais toujours fui cette erreur, et je me réjouissais de la voir condamnée par la foi de votre Église catholique, notre mère spirituelle. Mais quelle autre idée me faire de vous, je l'ignorais, et je m'évertuais à vous comprendre, homme que j'étais, et quel homme! vous le souverain, le seul et vrai Dieu. Du fond du cœur je vous
croyais un être incorruptible, inviolable, immuable j
car, sans savoir ni comment ni pourquoi, je voyais avec évidence que ce qui ne peut changer, ni s'altérer, ni se corrompre, est plus pariait, plus excellent que ce qui est sujet au changement, à l'altération, à la corruption.
Mon cœur protestait de toutes ses forces contre les fantômes qui Tobscdaient, et je cherchais à dissiper
[\} Aiii2;ustin commençait sa trente et unième année,
Platon et V Évangile. iy5
d'un seul coup cei essaim d'images grossières qui voltigeait devant mon regard. A peine dispersé, il revenait soudain fondre sur mon esprit et Paveuglait. Ainsi, sans vous attribuer la forme humaine, je ne pouvais me débarrasser de Tidée d'une substance corporelle pénétrant le monde dans toute son étendue et répandue, même au delà, dans les espaces infinis. Cette substance, je la tenais pour incorruptible, inviolable, immuable et, par conséquent, bien supérieure à tout ce qui ne l'est pas. Je pensais ainsi, parce que ce qui n'a pas d'étendue ne me semblait plus qu'un rien, mais un rien absolu, et non pas seulement ce vide que ferait dans l'étendue la disparition de tout corps, céleste ou terrestre, en sorte qu'il ne demeurât qu'une simple vacuité, un néant spacieux (i).
CEPENDANT, ô mou libérateur , vous ne permettiez pas au tumulte de mes pensées de me troubler dans la ferme foi à votre existence, à votre essence immuable, à votre Providence, à votre justice envers les hommes, à votre Fils Jésus-Christ, Notre-Seigneur, à vos Saintes Écritures, qui, recommandées
(i) Livre vu, c. lar.
iy6 La Jeunesse de saint Augustin.
à notre vénération par Tautorité de votre Église catholique, nous tracent la voie du salut et de la vie éternelle au delà de la mort.
Rien n'ébranlait ces convictions profondément gravées dans mon âme; mais je m'épuisais à résoudre le grand problème de l'origine du mal. Quels n'étaient pas les tourments de mon cœur en travail! Quels n'étaient pas mes gémissements, ô mon Dieu Vous y prêtiez l'oreille, et je l'ignorais. Mes ardentes et muettes recherches étaient autant de cris poussés vers votre miséricorde. Seul, vous saviez mes souf frances, inconnues à tous les hommes. Qu'était-ce, en effet, que le peu qui, de mes lèvres, arrivait à l'oreille de mes plus intimes amis ? Que pouvaientils' deviner des grands orages de mon âme, quand le temps manquait à les décrire et les mots à les exprimer ? Mais rien n'échappait à votre oreille des rugissantes lamentations de mon cœur. Mon désir était devant vous, et la lumière de mes yeux n^ était plus avec moi (i). Car cette lumière est au dedans, et j'étais hors de moi-même. Il n'est pas de lieu pour elle, et moi je ne voyais que les choses contenues dans l'espace, et je n'y trouvais pas où me reposer ; et je n'y pouvais demeurer et dire : Cela suffit, je suis bien; ex il ne m'était plus permis de revenir où j'aurais été mieux.
C'est que, supérieur à tous ces objets créés, je suis
(i) Psaume Sy, v. ii.
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inférieur à vous, et que ma vraie joie est de me soumettre à vous, qui m'avez soumis tout le reste.
Tel ctait pour moi le juste tempérament, la région moyenne où j'aurais trouvé le salut. Je devais rester votre image et, en vous servant, m'asservir mon corps. Mais, hélas! pOLir m'àre révolté contre vous dans mon orgueil, pour in être élancé contre mon Seigneur sous le bouclier d'un cœur endurci 'lU je sentais ces infimes créatures s'élever au-dessus de moi et m'opprimer sans trêve, sans relâche. Leur foule tumultueuse offusquait mon regard. Si j'essayais de rentrer dans ma pensée, leurs images me barraient le chemin et semblaient me dire : Oii vastu, indigne, infâme?
Tels étaient les maux que me causait ma blessure: car, blessé par Vorgueil, vous jnavie:; humilié (2) ; ma vanité m'éloignait de vous, et Tentiure de ma face me fermait les yeux (3).
SEIGNEUR, VOUS demeurez éternellement, mais votre colère contre nous n'est pas éternelle, puisque vous avez eu pitié de moi, qui suis poussière et cen-
(i) Job, XV, 26.
(2) Psaume 88, v. 11
(3) Livre vu, c. 7.
i'j8 La Jeunesse de saint Augustin.
dre, et que votre regard a daigné réformer toutes mes difformités. Vous piquiez mon cœur d'un secret aiguillon, pour entretenir son impatience, jusqu'à ce que vous vous fussiez manifesté avec certitude à son regard. Mon enflure diminuait au secret contact de votre main bienfaisante, et l'œil de mon âme, trouble et ténébreux, était peu à peu guéri par le collyre cuisant de mes salutaires douleurs (i).
ET voulant d^abord me faire connaître comment vous résiste:^ aux superbes et donne:( votj-e grâce aux humbles {2)^ et quels trésors de miséricorde a répandus sur la terre Thumilité de votre Verbe fait chair et habitant parmi nous (3), vous avez permis qu'un homme, enflé d'un monstrueux orgueil, me remît plusieurs ouvrages de platoniciens, traduits du grec en latin (4), où j'ai lu cette affirmation, non en propres termes, mais identique pour le sens et appuyée de nombreuses raisons, quau commencement était le Verbe; que le Verbe était en Dieu, et que le Verbe était Dieu; quil était au commencement
(i) Livre vu, c. 8.
(2) Epître de S. Jacques, iv, G.
(3) Evang. selon saint Jean, c. i.
(4) Par le rhéteur Victorinus. dont il sera question plus loin.
Platon et l'Evangile.
en Dieu^ que tout a été fait par Lui et rien sans Lui; que ce qui a été fait a la vie en Lui ; que la vie est la lumière des hommes, que cette lumière luit dans les ténèbres et que les ténèbres ne l'ont point comprise. — J'y ai lu encore que Tàme de l'homme, tout en rendant témoignage à la Lumière^ n'était pas elle-même la Lumière , mais que le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, est la vraie Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde^ que le monde a été fait par Lui, et que le monde ne la pas connu.
Mais qu'il soit venu che{ lui, et que les siens ne l'aient pas reçu., et qu'à ceux qui Vont reçu, à ceux qui croiront en son nom, il ait donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu (i), c'est ce que je n'ai pas trouvé dans ces li/res.
J'y ai lu encore : Le Verbe-Dieu est né, non de la chair., ni du sang, ni de la volonté de Fhomme. ni de la volonté de la chair : il est né de Dieu. — Mais que le Verbe se soit fait chair et quil ait habité paî^ni nous, c'est ce que je n'y ai point vu.
J'ai découvert aussi plus d'un passage témoignant par diverses expressions que le Fils, consubstantiel au Père, îia pas cru faire un larcin en étant régal de Dieu, parce qu'il n'est pas autre par sa nature. — Mais qu'z7 se soit anéanti jusqu'à prendre la forme d'esclave, qu'il se soit fait à la ressemblance de Vhomme, qu'il ait été trouvé homme dans tout ce qui a paru de lui, qu'il se soit humilié et se soit fait
(i) Saint Jean, c. i .
iSo La Jeunesse de saint Augustin.
obéissant jusqu'à la mort, à la mort de la Croix ; et que., pour cela même.^ Dieu Vail ressuscité des morts et lui ait donné un nom au-dessus de tout autre nom^ afin qiCà ce notn de Jésus tout genou fléchisse., au ciel, sur la terre, dans les enfers, et que toute langue confesse que Jésus Notre- Seigneur est dans la gloire de Dieu son père [i); c^est ce que ces livres ne disent pas.
Que votre Fils unique est avant tous les temps, qu'il demeure immaculé, supérieur à tous les changements, coéternel à vous; que, pour être heureuses, les âmes reçoivent de sa plénitude et que, pour être sages, elles se renouvellent en communiant à la sagesse qui est en lui (2) ; tout cela est proclamé par ces philosophes.
Mais que Jésus soit mort dans le temps pour les impies ; que vous n'aye:[ pas épargné votre Fils unique, le livrant pour nous tous (3) : voilà ce qu'ils n'ont pas su.
Vous avez caché ces choses aux sages et les avez révélées aux petits, atin de faire venir au Sauveur les souffrants et les accablés, pour qu'il les soulage.
Il) Epître aux Philippiens, 11, G- 11
■2) S. Jean, i, lô.
(3) Ep. aux Rom. v, 6; viii, 32.
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Car il est doux et humble de cœur, il conduit les hommes humbles et doux dans la justice, et, à la vue de notre humilité et de nos souffrances, il nous remet nos péchés.
Mais ceux qui, dans leur orgueil, se haussent sur le cothurne d'une doctrine soi-disant plus sublime, n'entendent pas Jésus nous dire : Apprene:{ de moi que je suis doux et humble de cœut% et vous trouvère^ le repos de vos âmes (i). S'ils connaissent Dieu, ils ne le glorifient pas, ils ne le bénissent pas comme Dieu ; ils s'évanouissent dans leurs pensées, leur cœur insensé s'aveugle et, se proclamant sages, ils deviennent fous (2).
Ainsi, cette lecture même me montrait la gloire de votre incorruptible Majesté, transportée à des idoles, aux statues faites à la ressemblance de Thomme corruptible, à Pimage des oiseaux, des bêtes et des serpents (3) : fatal mets d'Egypte qui fit perdre le droit d'aînesse à Esaii, c'est-à-dire au peuple d'Israël, votre premier-né, qui, le cœur tourné vers la terre de Pharaon, courbe son âme, votre image, devant l'image d'un veau qui rumine son foin!
Voilà ce que je trouvai dans ces livres, mais je repoussai cette vile pâture. Car il vous plut. Seigneur, de lever l'opprobre de Jacob et de soumettre l'aîné au plus jeune ; et vous avez appelé les Nations à votre héritage.
vi)Sainl Matthieu. XI, 29.
(2) Epître aux Romains, i, 21. 23.
(3) Ibid.
i82 La Jeunesse de saint Augustin.
J^étais venu vers vous, sortant des rangs de la Gentilité, et mes désirs se portaient vers Por que, sur votre ordre, votre peuple emporta de la maison de servitude, parce qu'il était à vous, où qu'il fût. N'avez-vous pas dit aux Athéniens, par votre Apôtre, qu'en vous nous avons la vie, le mouvement et Vêtre (i), comme quelques-uns d'entre eux Pavaient déjà dit? Ce qu'il y avait de vrai dans ces livres venait du même trésor. Je ne m'arrêtai donc pas devant ces idoles de l'Egypte, auxquelles ces insensés présentaient votre or en offrande, transformant la vérité divine en mensonge et rendant à la créature le culte et l'hommage dus au créateur (2).
(i) Actes des Apôtres, xvii, 28.
(2) Livre vu, c. 9.
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