ASCENSION DE L AME VERS DIEU
Y ANT donc fermé les livres delà sagesse humaine, Augustin se mit docilement sous la conduite de Dieu. Guidé par la grâce^ il ^ entra en lui-même et se mit à parcourir avec étonnement et admiration ce monde inexploré.
Il trouva son âme^ et dans son âme Dieu qui V éclairait^ comme le soleil illumine et féconde la terre. Mais c'était de loin, de bien loin qu'il entrevoyait la splendeur divine et quHl percevait^ comme un écho, la voix qui lui criait : Je suis la nourriture des forts; grandis^
Et cette voix fit évanouir tous ses doutes. Il crut désormais à la vérité , à la vérité qui est Dieu même.
Puis, à la clarté qui purifiait son regard, il vit toutes les choses créées et reconnut que, puisqu'elles sont et que Dieu les a faites , elles ont une bonté réelle, bien que finie. Il comprit dès lors que le mal physique est chose relative et le plus souvent apparente, que le mal moral ou le péché n'est que la perversion d'une volonté rebelle.
Et il écoutait en silence toutes les créatures chan-
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ter, au ciel et sur la terre, un hymne harmonieux à la gloire du Dieu infiniment puissant, sage et bon. — Et il montait toujours, il montait des choses corporelles aux esprits, du changeant à V immuable^ du fini à V infini, contemplant dans le miroir des choses visibles un lointain reflet de VInvisible.
Ascension de Vdme vers Dieu. i85
AINSI averti de revenir à moi-même, j'entrai, sous votre conduite, dans le plus intime de mon être. J^en fus capable, aidé de votre secours. J'entrai, et j'aperçus de Toeil intérieur^ quelque faible qu'il fût, et au-dessus de cet œil intérieur, au-dessus de mon intelligence, la Lumière immuable: lumière qui n'est point ce soleil vulgaire, visible au regard charnel, ni quelque autre de même nature, dardant d'un plus vaste foyer de plus vifs rayons et remplissant l'espace de sa grandeur. Elle est bien différente! de tout cela rien ne lui ressemble.
Elle n'était pas au-dessus de mon esprit comme rhuile est au-dessus de l'eau, le ciel au-dessus de la terre; elle m'était supérieure, parce que c'est elle qui m'a fait; je lui étais inférieur, parce que je suis son ouvrage.
Qui voit la vérité connaît cette lumière, et qui voit cette lumière, connaît l'éternité. — La charité la contemple !
Q étexnelle vérité! ô vraie charité! ô chère éternité ! Vous êtes mon Dieu ! Après vous je soupire le jour et la nuit. Dès que je vous ai connue, vous m'avez soulevé pour me faire voir qu'il me restait infiniment avoir et que je n'étais pasencore capable de voir.
i86 La Jeunesse de saint Augustin.
Et vous éblouissiez ma faible vue de vos splendeurs, me pénétrant de vos rayons, et je frissonnais d'amour et de crainte.
Je me trouvais bien loin de vous, dans une région ténébreuse où j'entendais à peine votre voix descendre d'en haut : Je^sjiis^ disait-elle, la nourriture des forts; grandis^ et tu me mangeras. Et tune me changeras pas en toi., comme V aliment de ton corps j c'^est toi qui seras changé en mx^i.
J'appris alors que vous éprouviez l'homme à cause de son iniquité et qu'ainsi vous avie:{ fait sécher mon âme comme l'araignée (i). Et je disais: N'est-ce donc rien que la vérité, puisqu'elle ne s'étend à mes yeux ni dans l'espace fini, ni dans l'infini ?
Et vous m'avez crié de loin : Erreur ! Jejuis celui qui est.
Cette voix que j'entendis dans mon cœur fit évanouir tous mes doutes. J'eusse plutôt douté de ma vie que de l'existence de la vérité, de cette vérité qui se révèle à l'intelligence au moyen des créatures visibles (2).
N arrêtant ma vue sur toutes les choses au-dessou de vous, je reconnus qu'on ne saurait dire ni qu'elles sont absolument, ni qu'absolument elles ne
(i) Psaume xxviii, 12.
(2) Liv. VII, c. 10.
Ascension de Vâme vers Dieu. iSj \
sont pas. Elles sont, puisqu'elles tiennent Têtre de j
vous; elles ne sont pas, parce qu'elles ne sont pointée i
que vous êtes. Car cela seul est vraiment, qui demeure ,
immuablement. '
Tout mon bien est donc de m' attacher à Dieu (i) ;
car, si je ne subsiste en lui, je ne pourrai non plus ■]
subsister en moi. G^est lui qui, immuable en lui- \
même, renouvelle toutes choses. '
O mon DieUf vous êtes mon Seigneur, parce que i
vous n'ave^ pas besoin de mes biens (2). i
Il me parut évident que toutes les choses qui se ji»^ \j corrompent ont quelque bonté. Car, souverainement
bonnes ou absolument mauvaises, elles ne seraient .: pas capables de corruption. Ce cj^ui est infiniment bon
e^ incorruptible ; ce qui n'a aucun degré de bonté j
ne saurait rien perdre. La corruption nuit, et com- <
ment nuirait-elle sans diminuer le hionj Donc, ou la !
corruption n'est pas nuisible, ce qui ne se peut; ou, '
ce qui est indubitable, tout ce qui se corrompt est !
privé d'un bien. i
Être privé de tout bien, c'est le néant. Être, et ne i
plus pouvoir se corrompre, est un état meilleur : !
la permanence dan? l'incorruptibilité. Quoi de plus ;
extravagant que de prétendre que la perte de tout 1
bien améliore? Non, la privation de toutbienanéantit. i
Donc, ce qui est, tant qu'il est, est bon. Donc, tout ]
ce qui est est bon. Le mal, dont j'avais tant recherché \ l'origine, le mal n'est pas , une substance; s'il^étaij:
(1) Psaume lxxii, 20. \
(2) Psaume xv, 2. j
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une substance, il serait bon. Car, ou il serait incorruptible, et le souverain bien; ou il serait corruptible, ce qui ne se peut sans quelque bonté.
Ainsi, je le vis clairement, vous n'avez rien fait que de bon, et il n'est aucune substance que vous n'ayez faite. Vous n'avez pas doué toutes choses d'une égale bonté, mais elles sont toutes bonnes. Chacune est bonne, en effet, et toutes ensemble sont très bonnes, parce que tout ce que notre Dieu a fait est très bon (i).
V Pour vous le mal n'est pas, non seulement pour vous, mais pour l'universalité de vos œuvres ; car il n'est rien en dehors qui puisse y pénétrer et altérer l'ordre que vous y avez établi. Dans le détail seulement, telles parties sont réputées mauvaises pour leur désaccord entre elles, bien qu'avec d'autres l'harmonie s'établisse et que toutes soient bonnes, prises à part.
Toutes ces choses qui ne conviennent pas entre elles conviennent à ce monde inférieur que nous appelons la terre, qui tire avantage d'une atmosphère pleine de vents et de nuées.
. Et loin de moi de désirer que ces choses ne soient pas, bien qu'à les voir séparément, je les puisse désirer meilleures. Mais, fussent-elles seules, je devrais vous en louer, ô mon Dieu, car tout sur la terre vous proclame digne de louange, et les dragons et les abîmes; le feu, la grêle, la neige, la glace, et le souffle
(i) Livre vu, c. 1 1 et 12.
Ascension de Vânie vers Dieu. i8g
des tempêtes qui obéissent à votre parole; les montagnes, les collines, les arbres fruitiers et les cèdres; les bêtes, les troupeaux, les reptiles et les oiseaux ailés ; les rois et tous les peuples^ les princes et les juges de la terre, les jeunes gens et les vierges, les enfants et les vieillards; tout bénit votre nom (i).
Et à la pensée que vous êtes également loué au ciel, que dans les hauteurs, ô mon Dieu, tous vos anges, toutes vos puissances, et le soleil et la lune, et les étoiles et la lumière, et les cieux des cieux, et les eaux qui sont au-dessus des cieux chantent votre gloire, je ne souhaitais plus rien de meilleur. Car, en les passant tous en revue, je préférais sans doute les êtres supérieurs aux inférieurs, mais il me semblait que les supérieurs pris isolément valaient moins que tous ensemble (2).
^NSENsÉs ceux qui trouvent à reprendre dans ce que 1 vous avez créé, ô mon Dieu; insensé moi-même, quand j'osais censurer plusieurs de vos oeuvres. Et parce que mon âme n'avait pas Paudace d'accuser Dieu même d'imperfection, elle refusait de vous attri-
(i) Psaume cxLviii, 12.
(2) Livre vu, c. i3.
igo La Jeunesse de saint Augustin.
buer ce qui ne lui agréait pas. Elle était ainsi tombée dans la folle opinion des deux substances (r) ; mais elle n^y trouvait pas de repos et ne faisait que répéter les assertions d'autrui.
Sortie de cette erreur, elle s^était fait un bien répandu dans l'espace infini, qu^elle prenait pour vous. Elle Pavait placé au plus intime d^elle-même, devenue pour son idole un temple abominable à vos yeux.
Mais lorsque vous eûtes, à mon insu, guéri mon esprit malade qx fermé mes yeux pour quils ne vissent plus la vanité (2), je cessai un peu d'être mon tourment, et ma démence s'assoupit. Et je me réveillai en vous, et je vous vis infini, mais d'une autre manière, d'une vue qui n'avait rien de charnel.
w Après cela, je jetai les yeux sur tout le reste, et je : vis que toutvous doit l'être et que touj;^est£ontenu en vous, (non pas comme en un lieu, mais en votre vérité^ qui est comme votre main qui contient tout. Xoiit^£stjvTaj^enjgjît^£u^^^ la fausseté n'est que la créance qu'une chose est, tandis qu'elle n'est pas.
Je reconnus encore que tout a sa convenance particulière, et de lieu et de temps, et que vous, seul Être éternel, vous ne vous êtes pas mis à l'œuvre après j des séries incalculables de siècles , parce que les espaces des temps passés ou à venir ne sauraient ni arriver ni disparaître, sans que vous agissiez, comme leur moteuxJmmobi]
(i) Le dualisme des Manichéens, (2} Ps. cxviii, 35.
Ascension de l'aine vers Dieu. ifji
Je sentis par expérience qu'il ne faut pas s^étonner que le pain, agréable à qui aie palais sain, déplaise à qui Ta mauvais ; et que les yeux malades soient blessés par la lumière, si douce aux yeux purs.
Votre justice même, ô mon Dieu, déplaît aux méchants ; comment donc les vipères et les vermisseaux ne leur déplairaient-ils point? Ce qui n'empêche pas que vous ne les ayez créés bons, d'une bonté convenable au monde inférieur avec lequel les méchants ont d'autant plus d'affinité qu'ils vous sont moins semblables ; comme au contraire les bons tendent d'autant plus à ce qu'il y a de supérieur dans la création, qu'ils sont plus semblables à vous. ,>^X>-^
Enhn je cherchai ce que c'était que l'iniquité, et je trouvai que ce n'était point une substance, mais seulement une perversion de la volonté, se détournant de vous, souveraine substance, vers les choses finies, dissipant ce qu'elle a de plus précieux en elle et s'enflant d'orgueil au dehors (i).
JE m'étonnais de vous aimer, vous, et non plus un fantôme à votre place. Je ne pouvais néanmoins jouir constamment de mon Dieu ; entraîné vers vous par votre beauté, je sentais bientôt un poids malheu-
(i) Livre vu, c. 14, lo, 16.
i(j2 La Jeunesse de saint Augustin.
reux m^emporier loin de vous, et je retombais à terre en gémissant Ce poids, c'étaient les habitudes charnelles.
Mais votre souvenir était toujours avec moi, et je ne doutais nullement que vous ne fussiez celui auquel je devais m'attacher, quoique je n'en fusse pas encore capable ; parce que la chair corruptible appesantit rame, et que cette maison de boue accable l'esprit plein de mille pensées (i).
J'étais également certain que, depuis la création de Tunivers, vos grandeurs invisibles, votrepuissance éternelle et votre divinité ont été rendues intelligibles et visibles au moyen de vos œuvres (2). Je cherchai donc ce qui me faisait discerner la beauté des corps célestes ou terrestres, et quelle est la règle présente à mon esprit, lorsque je juge selon la vérité des choses sujettes au changement et que je dis : Cela doit éti'e^ cela ne doit pas être ainsi; et je découvris, au-dessus^ mon esprit diaiigg ant, rimmuabl&et. ejern^elle Vérité.
Ainsi, par degrés, je montai du corps à Tàme qui sent à l'aide du corps, et de là à cette faculté intérieure à qui le sens corporel annonce la présence de ce qui est au dehors, limite où s'arrête l'instinct des animaux; j'atteignis enfin cette puissance qui, par le raisonnement, juge tous les rapports des sens.
Et cette puissance, se reconnaissant en moi sujette
(i) Livre de la Sagesse, ix, i5.
{2) Epîlre aux Romains, i, 10.
Ascensiotî de Vâme vers Dieu, igS
au changement, fit effort pour s'élever à l'intelligence d'elle-même. Emmenant sa pensée loin des préoccupations habituelles et des fantômes troublants, elle chercha quelle est la lumière qui Tinonde quand elle déclare que l'immuable doit être préféré à ce qui change. Cet immuable, d'où le connaît-elle ? Car, si elle ne le connaissait en quelque manière, elle ne le préférerait pas à son contraire.
Et ma raison parvint ainsi jusqu'à VEtre qui est,, jetant sur lui un timide et rapide regard.
Alors vos perfections invisibles se dévoilèrent à mon intelligence dans les choses visibles, mais je n'y pus fixer les yeux. Rendu à ma misère habituelle, je n'en gardai qu'un amoureux souvenir, avec le regret de ne pouvoir goûter encore aux mets dont j'avais respiré le parfum (i).
(i) Livre vu, c. 17.