L ENFANT
ANS la petite ville de Thagaste, en Numidie^ aujourd'hui Souk-Arras, à quelques tnilles d'^Hippone , vivait , au milieu du iV' siècle, une famille de condition très modeste^ dont le chef, noynmé Patrice, était curiale ou membre de la Guria decurionum, sorte de conseil municipal dont faisait alors partie quiconque possédait plus de vingt-cinq arpents de terre (i).
(i) Saint Augustin f&it l'aveu de son humble origine et de la médiocre fortune de ses parents, dans un de ses sermons. (Serm. 35, n. i3.)
Patrice était païen, homme d'un caractère généreux^ mais fier et violent (/); sa fernme, pieuse et douce ^ est devenue., sous le nom de sainte Monique, le modèle accompli des épouses et des mères. Entre ce père incroyant et cette mère chrétienne , trois enfants grandirent, dont Vainé, venu au monde le i3 novembre 354, fut nommé Augustin. Navigius, le second fils, resta toujours fidèle à la foi maternelle^ ainsi qu'une jeune sœur qui se consacra plus tard à Jésus-Christ.
Monique, patiemment dévouée à son mari, mettait tout son art à le gagner à Dieu par l'exemple plus que par les paroles, et trouvait sa consolation dans les soins prodigués à ses enfants. « Non contente , dit saint François de Sales (2), étant enceinte d'Augustin , de V avoir dédié par plusieurs offres à la religion chrétienne et au service de la gloire de Dieu y>, elle s'efforçait de graver en son âme les grandes leçons de la foi, salutaires impressions qui revivront un jour.
Par malheur, V enfant échappa bientôt aux enseignements maternels., et tout ce qu'il avait de bon, de pur, de généreux, céda peu à peu aux instincts mauvais que porte en lui tout fils d'Adam.
C'étaient la désobéissance, le mensonge, la gourmandise, V amour désordonné du jeu, l'horreur de l'étude sérieuse, l'ambition de remporter sur de
(i) Confessions, 1. ix, c. 9.
(2) Introdiu tion à la vie dévote, p. m, c. 38.
L'Enfant.
jeunes rivaux, une insatiable curiosité de tout voir et de tout entendre, — défauts légers sans doute, dissimulés sous im air d'innocence et d'aimable vivacité, mais qui n'en étaient pas moins autant de manifestations alarmantes de la triple concupiscence, mal héréditaire que nous apportons en naissant et dont nous souffrons jusqu'à la mort.
CE que d'abord je veux vous dire, Seigneur mon Dieu, c'est que je ne sais d'où je suis venu ici, dans cette vie mortelle que peut-être j'appellerais mieux une mort vivante. J'y fus accueilli par les douceurs de votre miséricorde, ainsi que me Font raconté ceux dont vous m'avez fait naître. Pourrais-je en avoir le moindre souvenir ?
Je goûtai les délices du lait maternel, et c'était vous. Seigneur, non ma mère ou ma nourrice, qui me prépariez cet aliment ménagé aux enfants par votre Providence, dont les trésors se cachent au sein de )a nature. Car il n'est aucun bien qui ne vienne de vous, ô mon Dieu ; de vous je tiens la vie et tout ce qui me la conserve. C'est ce que j'ai reconnu depuis, votre voix me le criant par tous les bienfaits dont vous me comblez au dedans et au dehors. Mais, en ce temps-là, je ne savais que sucer le lait, acquiescer à la jouissance ou pleurer au contact de la douleur.
Bientôt je commençai à sourire, d'abord en dormant, puis éveillé. C'est ce qu'on m'a dit, et je l'ai cru, voyant les autres enfants faire de même ; mais, ici encore, je ne me rappelle rien. Peu à peu, j'eus le
LEnfant.
sentiment des lieux où j'étais ; j'essayai de manifester mes désirs à ceux qui les pouvaient satisfaire; mais je n''en venais pas à bout, parce que ma volonté était au dedans, eux au dehors, et que par aucun de leurs sens ils ne pouvaient pénétrer dans mon âme. Je m'agitais, je poussais des cris, pour exprimer par des signes ce que je souhaitais; ces signes, tels quels, n'étaient guère compréhensibles. Et lorsqu'on ne m'obéissait pas, faute de m'entendre ou de peur que ce que je demandais ne me fît mal, je m'irritais de ne pas trouver des esclaves dans les personnes raisonnables et libres qui m'approchaient, et je me vengeais d'elles par des larmes.
MAIS enfin voici que mon enfance est morte, et moi je vis. Vous, Seigneur, vous vivez toujours, en vous rien ne meurt; avant l'origine des siècles, avant tout ce que ce mot avant peut signifier, vous êtes, et vous êtes Dieu, Seigneur de tout ce que vous avez créé ! En vous subsistent les causes de tous les êtres périssables, les principes immuables de toutes les choses soumises au changement, les raisons éternelles de tout ce qui est privé de raison et sujet à la mort. Je vous glorifie. Seigneur du ciel et de la terre, je vous rends grâces pour les commencements de ma vie et pour cette enfance dont je ne garde aucun souvenir.
Car j^étais et je vivais dès lors, et, vers la fin de ce premier âge, je cherchais des signes pour exprimer ce que je sentais.
Et quel autre que vous, mon Dieu, pourrait être Tauteur de cet être animé et vivant ? Quelqu'un serait-il le créateur de soi-même ? Est-il une source d^où découlent en nous Têtre et la vie, en dehors de vous qui nous avez faits, pour qui être et vivre sont une même chose ? car vous êtes tout ensemble le souverain Etre et la Vie souveraine ; vous êtes, et vous ne changez pas ! En vous Taujourd^hui n^a pas de fin, bien que la succession des jours soit en vous, comme tout le reste, puisque vous êtes la raison de leur changement.
Mais, comme vos années ne défaillent Doint, elles ne sont qu'un éternel aujourd'hui. Et cependant combien de jours, pour nous et pour nos pères, ont été se perdre dans cet aujourd'hui immuable dont vous jouissez et qui donne au temps le peu qu'il a de durée et d'existence! D'autres jours viendront qui lui devront leur être éphémère, tandis que vous. Seigneur, vous êtes à jamais le même ; ce que vous avez fait hier, ce que vous ferez demain et au delà, vous le faites dans un aujourd'hui sans aurore et sans déclin.
SMlen est qui ne me comprennent pas, qu'y puis-je faire? En disant: Que signifie cela? que ceux-là mêmes se réjouissent. Oui, qu'ils se réjouissent et qu'ils préfèrent, ne vous trouvant pas par l'intelligence, vous trouver par l'amour, à ne vous pas trouver par le cœur en vous cherchant par l'esprit (i).
(i) Confessions, L. i, c. 6,
VÊnfant.
ÉCOUTEZ-MOI, mon Dieu... Malheur aux péchés des hommes ! L'homme parle ainsi, et vous lui pardonnez, parce que vous Pavez fait, et non le péché qui est en lui.
Qui me rappellera le péché de mon enfance ? D'autant que nul n est pur de péché devant vous, pas même V enfant d'un jour (i). Qui me le rappellera ? Ne sera-ce point ce petit être, tout faible qu'il est, puisqu'en lui je vois mon passé dont je n'ai pas souvenance ?
Quel fut alors mon péché ? Etait-ce de désirer le lait maternel avec trop d'empressement et de larmes? Si je me jetais aujourd'hui avec la même ardeur sur l'aliment qui convient à mon âge, je m'attirerais à bon droit la risée et la réprimande. Je faisais donc alors chose blâmable; mais comme j'étais incapable de comprendre un reproche, la raison, non plus que l'usage, ne permettait qu'on m'en adressât. Vices réels pourtant, puisque nous les extirpons et les rejetons quand ils grandissent; jamais homme sage, pour émonder ce qui est mauvais, n'arrache ce qui est bon. Or était-il bon, même en cet âge tendre, de
(i) Job, XXV, 4.
réclamer avec larmes ce qui ne se peut donner sans péril ; d'entrer en fureur contre ceux sur qui Ton n'a aucun droit, contre des personnes raisonnables et libres, un père, une mère, n'obéissant pas au premier signe; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible, pour punir leur résistance à de dangereux caprices? Ainsi, l'innocence de Tenfant est plutôt dans sa faiblesse que dans son cœur. J'ai découvert moi-même et observé la jalousie dans un tout petit enfant; il ne parlait pas encore, et il regardait, le visage pâle et Tœil méchant, son frère de lait. Je sais que mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par certains enchantements. Mais est-ce innocence de ne pas souffrir qu'un frère indigent, dont ce seul aliment soutient la vie, s'approche de la source de lait abondamment épanchée ? On n'a que de l'indulgence pour ces défauts, non qu'ils soient nuls ou légers, mais parce qu'ils disparaîtront avec l'âge. Vous les tolérez aujourd'hui ; si vous les retrouvez quelques années après, ils vous révoltent.
Seigneur mon Dieu, qui donnez la vie à l'enfant, qui lui octroyez les instruments des sens, la structure des membres, la beauté de la face, et combinez en lui tous les ressorts de la vie en vue de conserver l'harmonie de l'ensemble ; vous m'ordonnez de vous louer en cette œuvre de vos mains, de vous glorifier, de chanter votre nom, ô Très-Haut ! car vous êtes le Dieu tout-puissant et bon, et vous seriez tel, n'eussiez-vous fait que ce seul ouvrage, que nul autre ne saurait faire, ô U'nité, d'où procède l'universalité des
VEnfant.
choses, Beauté suprême, forme de tous les êtres. Loi éternelle de tout ordre et de toute perfection !
Cet âge, Seigneur, que je ne me souviens pas d'avoir vécu, que je ne connais que sur la foi d'autrui, au sujet duquel je ne forme que des conjectures, bien fondées d'ailleurs sur l'étude des autres enfants, cet âge, j'ai honte de le compter comme une portion de ma vie en ce monde. Il est pour moi aussi inconnu, aussi ténébreux que celui que j'ai passé dans le sein maternel. Que si j'ai été conçu dans l'iniquité et si ma mère m'a nourri dans le péché, où donc, mon Dieu, et dans quel temps votre serviteur a-t-il été innocent ?
Mais c'est assez parler de ces premières années; que sont-elles pour moi, qui n'en retrouve aucun vestige en ma mémoire (i) ?
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